Les Laguatans étaient une confédération de tribus amazighes originaires du désert libyen. Vers la fin de l’ère romaine, ils ont ravagé les villes de Cyrénaïque. Ensuite, ils ont migré vers la Tripolitaine, où ils ont vaincu les Vandales et établi un royaume dans les Monts Nefoussa.
Raid des Laguatans contre Cyrène – Les vêtements et armes des assaillants sont inspirés de la description donnée par l’historien byzantin Procope – Image créée par ChatGPT
Carte de la migration des Laguatans – Clic pour agrandir – Source
La confédération tribale des Laguatans est apparue au cours du 3° Siècle. Les Laguatans étaient des nomades, originaires des oasis du désert libyen, au Sud de la Cyrénaïque. Une tribu laguatane, les Mzata, vivait encore plus à l’Est, dans le désert égyptien. De leur région d’origine, les Laguatans ont migré vers l’Ouest. L’Empereur romain Maximien les a affrontés en Tripolitaine, ce qui montre qu’ils étaient déjà arrivés si loin à l’Ouest dès la fin du 3° Siècle.
En Tripolitaine, la tribu laguatane des Asturiani envahit le territoire romain vers 365, depuis leurs bases dans le désert au Sud de la province. Installés dans les Monts Nefoussa, les Asturiani lancent des raids contre les villes romaines de la région.
Synesios de Cyrène
Au cours du 4° et du 5° Siècle, les Laguatans ont commencé à attaquer et piller les anciennes cités gréco-romaines de Cyrénaïque. Les habitants de la région étaient démunis face à ces attaques et se sentaient abandonnés par l’administration impériale, qui tardait à les défendre. Le philosophe et évêque Synesios de Cyrène, qui a vécu à cette époque, a consacré une grande partie de sa carrière à la défense de la Cyrénaïque contre ces attaques, qu’il voyait comme une menace pour la civilisation romaine.
La chute de Ptolémaïs oblige finalement les autorités romaines à réagir. Le général Anysius intervient et remporte une victoire contre les Laguatans, offrant à la Cyrénaïque un peu de répit. Synesios de Cyrène, qui l’admire beaucoup, lui écrit plusieurs lettres.
Kabaw : la capitale de Cabaon ?
Un siècle plus tard, alors que les Vandales dominent l’Afrique du Nord, les Laguatans, menés par leur chef Cabaon, s’emparent d’une grande partie de la Tripolitaine, des Monts Nefoussa à la côte. Lorsque le roi vandale Thrasamund veut reprendre le contrôle de ces territoires, Cabaon lui inflige une défaite qui ébranle le contrôle vandale de la région.
Après la reconquête byzantine, les Byzantins s’allient à des tribus laguatanes pour garantir la paix. En 543, Sergius, le gouverneur de Tripolitaine (et le neveu de Salomon, le gouverneur d’Afrique byzantine), reçoit à Leptis Magna une délégation de 79 chefs Laguatans qui se plaignent du pillage de leurs champs par les Byzantins, et les fait assassiner. Pour se venger, les Laguatans envahissent la Tripolitaine. Cet incident provoque une grande révolte de tous les Amazighs d’Afrique du Nord contre la domination byzantine.
Symbole de Gurzil sur un tombeau, à Tiddis (Beni Hamiden), dans la wilaya de Constantine, en Algérie
Alors que la plupart des tribus amazighes étaient chrétiennes, les Laguatans sont restés païens jusqu’au 6° Siècle. Le poète Corippe, originaire d’Afrique byzantine, dit qu’ils vénèrent Gurzil, le dieu du tonnerre dans la mythologie amazighe, représenté par une tête de taureau et décrit comme le fils d’Ammon et d’une vache sacrée. Malgré cela, le chef laguatan Cabaon, pendant sa campagne contre les Vandales, a montré un grand respect pour les lieux de culte chrétiens et fait réparer tous ceux que les Vandales avaient détruits.
Après la conquête arabe, les Laguatans se sont intégrés à la société islamique et leur influence a diminué. Aujourd’hui, les Amazighs des Monts Nefoussa sont les descendants des anciens Laguatans.
La région de Koufra, au Sud-Est de la Libye, est habitée depuis 10000 ans. Ses plus anciens habitants, des tribus nomades pastorales qui se sont installées dans l’oasis avec leurs troupeaux, ont laissé des traces de leur passage par des peintures rupestres.
A l’époque préhistorique
Peinture rupestre de Tadrart Acacus, Fezzan (Source)
Gravure rupestre de Bir el-Awadel, Koufra (Source)
L’archéologie a démontré que la région de Koufra était habitée dès l’époque dite du Sahara vert (il y a 11000-5000 ans environ), par des éleveurs nomades qui faisaient paître leurs troupeaux à travers toute la région. A cette époque, le Sahara n’était pas un immense désert, mais une région verdoyante, composée de savanes, de forêts, de grands lacs et de marécages, et peuplée d’animaux comme des lions, des girafes, des éléphants, des rhinocéros, des hippopotames et des autruches. Les populations humaines qui y vivaient élevaient des troupeaux de chèvres et de brebis et chassaient les animaux de la savane. Les fameuses peintures et gravures rupestres du désert libyen, où ces premiers habitants du Sahara ont représenté les animaux sauvages et domestiques qui les entouraient, datent de cette époque.
Les premiers vestiges archéologiques de populations humaines dans la région de Koufra remontent au début de l’Holocène, il y a environ 10000 ans. Des peintures et gravures rupestres, ainsi que des poteries et des outils pastoraux en pierre, ont été retrouvés dans la région de Koufra, notamment à Bir el-Awadel, Bzima et Rebiana. Plus au Sud, à la frontière entre la Libye et le Soudan, le Jebel Uweinat contient également de très belles peintures rupestres.
Il y a environ 5000 ans, le Sahara a commencé à s’assécher rapidement, jusqu’à devenir le grand désert que nous connaissons aujourd’hui. C’est à cette époque que l’oasis de Koufra est apparue.
L’oasis de Koufra, irriguée par ses nappes d’eau souterraines, est devenue un refuge pour les habitants du désert, qui y vivaient cette fois de manière permanente alors qu’ils ne faisaient que passer auparavant. Avec le temps, ils ont creusé des puits et développé l’agriculture des palmeraies, notamment la culture de la datte.
Les premiers habitants permanents de l’oasis de Koufra étaient originaires du Sud du Sahara et étaient Noirs, alors que les tribus nomades qui les ont précédés étaient des populations Blanches, apparentées aux Amazighs. L’historien grec Hérodote, au 5° Siècle avant notre ère, mentionne des « Ethiopiens » (en grec aethiops, « face brûlée », c.-à-d. Noirs) qui vivaient au Sud et à l’Est des Garamantes, une région qui incluait certainement Koufra. Ils sont devenus les ancêtres des Toubous.
A l’époque romaine
Carte des expéditions romaines en Afrique subsaharienne – Vert : Itinéraire de Julius Maternus
L’oasis de Koufra était connue des Carthaginois, puis des Romains. En l’an 90 de notre ère, le commerçant romain Julius Maternus, parti de Syrte, a traversé le désert jusqu’à Koufra. Il a ensuite poursuivi son voyage avec le roi des Garamantes, jusqu’aux fleuves Bahr Salamat et Bahr Aouk, au Sud du Tchad actuel. Il est retourné à Rome avec un rhinocéros à deux cornes, qui a été exposé au Colisée.
L’introduction du chameau en Afrique du Nord, vers le 2° Siècle, a rendu possible le développement à grande échelle du commerce transsaharien, en facilitant le transport de marchandises à travers le désert. A partir de là, l’oasis de Koufra est devenue une étape importante des expéditions commerciales à travers le Sahara.
Avènement de l’islam
Routes des caravanes en Libye
La région a été conquise par les musulmans vers la fin du 7° Siècle. L’oasis de Koufra a été intégrée au vaste réseau de routes caravanières qui reliaient l’Egypte et la Cyrénaïque au Sahara central.
Le géographe musulman al-Idrissi mentionne l’oasis de Koufra au 11° Siècle. Au 15° Siècle, Léon l’Africain mentionne une oasis dans le pays des Berdoa, qui pourrait correspondre à l’oasis de Koufra ou de Tazerbu. Les Berdoa pourraient être les Toubous.
L’oasis de Koufra en 1891
A partir du 18° Siècle, les Arabes de la tribu Zuwayya, originaires de Cyrénaïque, ont commencé à s’installer dans la région de Koufra, jusqu’à devenir plus nombreux que les autochtones Toubous. Au 19° Siècle, les Zuwayya se sont alliés à la confrérie sanoussie. Koufra est devenue un centre important de la confrérie, chargé de sa diffusion au Ouaddaï et au Tchad. Koufra a également servi de base arrière à la révolte d’Omar al-Mokhtar contre l’occupation italienne.
Le dictionnaire zenaga-français de Catherine Taine-Cheikh, une source importante sur les noms de lieux d’origine zenaga
Partout en Mauritanie, on retrouve une abondance de noms de lieux d’origine zenaga. Pour plusieurs lieux, alors que les populations locales revendiquent une origine arabe, les scientifiques linguistes ont proposé une étymologie zenaga qu’ils trouvent plus probable, ce qui montrerait que ces toponymes remontent à avant l’arabisation de la région.
Grande Mosquée de Nouakchott
Ainsi, on entend souvent que le nom de Nouakchott, la capitale nationale, viendrait de نوق الشط (nouq al-chatt, chamelles de la côte). Une origine plus plausible est le zenaga wakchudh, littéralement « petites oreilles », en référence aux coquillages qu’on trouve sur les plages de la région. Le préfixe n- est une marque du possessif, on peut donc traduire n-wakchudh par « [lieu] des coquillages ». (Le terme akchoud, qui signifie « bois » dans d’autres dialectes amazighs, n’existe pas en zenaga.) (Source)
Port de Nouadhibou
Les habitants de Nouadhibou, la deuxième ville de Mauritanie, affirment que le nom de leur ville viendrait de نواح الذئب (nouah al-dhi’b, cri du chacal ; en Mauritanie الذئب désigne plus souvent le chacal que le loup). Il viendrait en fait de yadhbâh, le verbe aller ou partir en zenaga. Toujours avec le préfixe n-, Nouadhibou serait donc le « [lieu] du départ ». (Source)
Banc d’Arguin
Nouamghar, dans le Banc d’Arguin, viendrait également du zenaga. Le terme amghar, « chef » ou « vieux », est courant dans plusieurs langues amazighes. Nouamghar est le « [lieu] du chef/du vieux ». (Source)
Atar ne viendrait pas du bambara a taara (il est parti), mais du zenaga adha’r (pied), en référence au pied de la montagne.
Ouadane
Ouadane pourrait difficilement être le pluriel de واد (oued, vallée) : la forme arabe fosha serait وديان (wâdiyân), ou وادين (wâdayn) en hassaniya. Une origine zenaga est plus probable ; une possibilité serait awdjan, « terre salée ». En revanche, Chinguetti ne viendrait pas du zenaga, mais du soninké sin gede (puits du cheval).
D’autres villes, comme Zouerat, ont un nom authentiquement arabe : il s’agit du pluriel de ازويرة (zwira), petite dune en hassaniya. L’origine de Boutilimit est mixte : de l’arabe bou (raccourci de abou, أبو, père) et de tilimit, du zenaga tadjamut (mil).
Et les régions mauritaniennes ? Le nom de trois régions serait d’origine zenaga : Adrar (montagne), Inchiri (camp des chameliers) et Tagant (forêt). Dakhlet Nouadhibou associe le terme hassaniya dakhlet داخلة (péninsule) à un nom d’origine zenaga (voir ci-dessus). Quant à Tiris Zemmour, tiris signifie « déchirure » en zenaga, tandis que Zemmour est le nom de deux chaînes de montagnes de la région. L’origine de Zemmour n’est pas claire : Azemmour/zemmour signifie « olivier » dans plusieurs langues amazighes, il n’y avait certainement pas d’oliviers dans cette région désertique, mais il pourrait s’agir d’une référence à une tribu, ou encore à la forme des montagnes.
Entre l’oasis de Siwa et les anciennes cités garamantes du Fezzan, une autre oasis au cœur du désert libyen est connue des peuples du bassin méditerranéen depuis l’Antiquité. L’oasis d’Awjila, habitée depuis plus de 2500 ans, est célèbre depuis toujours pour ses dattes de très bonne qualité. Aujourd’hui, les habitants de cette oasis continuent de parler leur propre langue amazighe.
Les premiers habitants d’Awjila étaient des Amazighs, apparentés aux Garamantes. D’après l’historien grec Hérodote, qui écrit au 5° Siècle avant notre ère, les Nasamones, une tribu amazighe nomade de la côte du Golfe de Syrte, laissaient leurs troupeaux sur la côté pendant l’été et voyageaient vers l’oasis d’Awjila pour cueillir des dattes. Les Nasamones prélevaient peut-être un tribut sur les tribus autochtones de l’oasis. Hérodote rapporte aussi que la distance entre Ammonium (Siwa) et Awjila était de dix jours de marche, une durée confirmée par des voyageurs plus récents.
Par la suite, les Nasamones, chassés de la côte par les colons grecs de Cyrénaïque, se sont installés à Awjila. Ils faisaient du commerce avec les Carthaginois, leur permettant de contourner Cyrène en passant par une nouvelle voie commerciale terrestre.
Ferme de dattiers à Awjila
A l’époque romaine, une ville s’est développée dans l’oasis, que les Romains appelaient Augila. Ses habitants adoraient le dieu égyptien Ammon, dont l’oracle se trouvait à Siwa. Au 6° Siècle, les habitants d’Awjila se sont convertis au christianisme, à peu près au même moment que ceux de Ghadamès. Les temples d’Ammon ont été transformés en églises.
L’oasis d’Awjila a été conquise vers 650, par Abdallah ibn Saad, qui était à l’époque gouverneur d’Egypte. Abdallah ibn Saad est enterré à Awjila. Après la conquête arabe, les habitants d’Awjila ont adopté l’islam. Au 12° Siècle, l’oasis comptait quarante mausolées de saints musulmans.
La Grande Mosquée Al-Atiq d’Awjila est la plus ancienne mosquée du Sahara. En plus de son architecture unique, cette mosquée est naturellement climatisée : dans la chaleur torride du désert, la température à l’intérieur de la mosquée demeure assez fraîche pendant le jour, tandis que la nuit, elle est chauffée par les murs exposés au soleil toute la journée.
Routes des caravanes
Par la suite, Awjila, avec les oasis voisines de Jalo et Jikharra, est devenue un carrefour commercial important sur la route des caravanes entre l’Egypte, Tripoli et le Fezzan, puis Tombouctou. A l’époque ottomane, surtout, les voyageurs qui voulaient éviter les villes sous contrôle ottoman empruntaient cette route. En Libye moderne, Awjila est la seule ville importante sur la route entre Benghazi et Koufra.
Au Sud de la Mauritanie, quelques milliers de personnes continuent à parler une langue qui précède l’arrivée de l’arabe : le zenaga. Si cette langue est aujourd’hui en voie de disparition, la recherche historique montre que c’était la langue majoritaire dans toute la Mauritanie jusqu’au 17° Siècle. Beaucoup de noms de lieux, bien que généralement considérés comme d’origine arabe, viennent en fait du zenaga.
Depuis toujours, la Mauritanie actuelle est un lieu de rencontre et de mélange entre populations blanches, Maures, du Nord du Sahara, et populations noires (Soninkés, Foulanis, Toucouleurs, etc.) du Sud du Sahara. Un autre groupe distinct, les Bafours, seraient les ancêtres des Imraguen du Banc d’Arguin.
Dans l’Antiquité, les Maures du Sud étaient apparentés à ceux qui vivaient plus au Nord, dans le Royaume de Maurétanie (Maroc actuel). Contrairement aux Maures du bassin méditerranéen, ils n’ont jamais été sous domination romaine. Le fleuve Sénégal était la limite de leur expansion.
L’introduction du chameau dans le Sahara, au cours du 3° Siècle, a révolutionné la vie dans le désert. A partir de là, certaines tribus, notamment Sanhadja, ont commencé à pratiquer le commerce transsaharien, ce qui leur a permis d’accroître leur influence. Ils faisaient du commerce avec l’Empire du Ghana, au Sud de la Mauritanie actuelle. Zenaga est la prononciation originale du nom arabisé Sanhadja.
Origines et expansion des Almoravides
Avec l’arrivée de l’islam, les Maures, devenus musulmans, ont été les premiers à diffuser la nouvelle religion dans ce qui est aujourd’hui la Mauritanie – bien avant l’arrivée des Arabes. Ce sont probablement ces Maures qui ont introduit l’islam parmi les Wolofs et les autres ethnies d’Afrique de l’Ouest, d’où l’influence du zenaga sur leur vocabulaire religieux (voir plus bas).
Les premiers Almoravides, issus de la tribu sanhadja des Lamtouna, parlaient probablement une langue proche du zenaga, avant leur montée vers le Nord, au cours de laquelle ils ont absorbé d’autres populations.
La langue zenaga, اكلام اژناڮة (klâm znâga) en arabe hassaniya, away iznaguen en zenaga, vient de la langue parlée par ces Maures qui nomadisaient dans le Sahara avant l’arrivée des Arabes. Cette langue est donc apparentée aux langues amazighes, ainsi qu’au tamacheq des Touaregs. Du fait de son isolement, elle est cependant très différente des langues amazighes du Maroc et d’Algérie. Elle a notamment gardé la distinction entre voyelles longues et courtes, un élément de la langue proto-amazighe parlée dans l’Antiquité, largement perdu dans les langues amazighes du Nord.
Si la langue zenaga fait incontestablement partie de la même famille linguistique que les langues amazighes, les zenagophones de Mauritanie ne se considèrent pas comme Amazighs. Ils sont conscients des origines de leur langue, mais leur identité est distincte de celle des Amazighs du Nord. Ils se voient avant tout comme Maures, sans distinction avec leurs voisins arabophones (il y a d’ailleurs des arabophones et des zenagophones dans les mêmes tribus). Certains ont même une vision négative du mouvement amazigh moderne, qu’ils voient comme une source de division dans la société nord-africaine. Le tifinagh est inconnu en Mauritanie.
Curieusement, le tetserret, une langue parlée par les tribus Ait Awari et Kel Eghlal, de la vallée de l’Azawagh, au Niger, est étroitement apparentée au zenaga de Mauritanie. Ces deux tribus vivent parmi les Touaregs, mais leur langue est incompréhensible pour les Touaregs. Le lien entre ces deux communautés si éloignées, mais aux langues si proches, est un mystère pour les historiens. Une étude linguistique du tetserret peut être lue en ligne ici.
Déclin et survie
Des tribus arabes venues du Nord, pour la plupart Banu Hassan, se sont installées en Mauritanie entre le 15° et le 17° Siècle. Alors que le zenaga était encore parlé dans toute la Mauritanie jusqu’au 17° Siècle, la langue des nouveaux arrivants s’est imposée ensuite, donnant naissance à l’arabe hassaniya. Aujourd’hui, les Maures de Mauritanie se considèrent comme Arabes, même si l’immense majorité d’entre eux descend davantage des anciens Maures que des Banu Hassan.
Le zenaga a cependant profité des rivalités ancestrales entre tribus guerrières et religieuses pour survivre : alors que les guerriers se sont vite assimilés aux Banu Hassan, les zwaya (marabouts), adonnés à la prière et à l’étude, sont devenus les gardiens de la culture maure pré-arabe. L’emploi du zenaga est ainsi devenu un symbole de la résistance des zwaya aux guerriers. Paradoxalement, le zenaga était considéré comme la langue de la civilisation en Mauritanie – contre l’arabe, la langue du Coran !
Emirat de Trarza
Le zenaga a perduré plus longtemps dans l’Emirat de Trarza (17° Siècle-début du 20° Siècle), où l’influence des Banu Hassan était moins forte. Aujourd’hui, les derniers zenagophones vivent dans la région de Trarza, autour de Mederdra.
La région zenagophone en Mauritanie
Trois tribus maures continuent à parler zenaga : les Idablahsen (en zenaga Idhabudjhas), les Awlad Dayman (Dagg Tawnkadji) et les Tendgha (Tandghan). Toutes les trois sont des tribus maraboutiques ; les Awlad Dayman prétendent descendre du calife Abou Bakr as-Siddiq. Cependant, même au sein de ces tribus, seule une minorité comprend encore le zenaga.
Certaines tribus maures asservies par les Banu Hassan sont appelées Zenagas à cause de leurs origines, même s’ils ne parlent pas la langue zenaga.
Le zenaga aujourd’hui
L’historien et poète Mokhtar ould Hamidoun, un des Mauritaniens zenagophones les plus connus
On retrouve aussi des influences zenaga dans d’autres langues ouest-africaines, notamment dans le vocabulaire religieux. Ainsi, la prière du midi (ٱلظُّهْر dhuhr) se dit tisbaar en wolof et tusbaar en pulaar, du zenaga tižbaran, « qui précède ». La prière de l’après-midi (العصر al-asr) s’appelle takkusaan en wolof et en pulaar, de takkuthan, « quatrième ». Pour les anciens Maures, la journée se terminait le soir, si bien que la prière du coucher du soleil (المغرب al-maghrib) était la dernière du jour et celle de la nuit (العشاء al-isha) la première.
Plusieurs théories ont été proposées pour l’origine du nom du Sénégal. Une possibilité est que ce serait une déformation de « Zenaga ». Une étymologie populaire le fait venir du wolof sunu gaal, « notre bateau ». Les habitants de la région du fleuve Sénégal étaient cependant Maures zenagophones avant l’arrivée des Wolofs.
Tabaski, le nom employé en Afrique de l’Ouest pour la fête musulmane de l’Aïd al-Adha, est-il également d’origine zenaga ? Tabaski vient de tafaska, le nom de la fête dans différentes langues amazighes, lui-même dérivé de la Pâque. Ce nom n’existe pas en zenaga aujourd’hui, mais il se peut qu’il ait été perdu. Un autre mot zenaga très proche, tifiski, signifie « printemps ». Or, la Pâque est célébrée au printemps. Certains linguistes pensent donc que tifiski vient de tafaska, d’autres ne sont pas d’accord. En tout cas, tifiski a été emprunté par l’arabe hassaniya et est devenu تيفسكي (tiviski ; le ف arabe se prononce v en hassaniya).
Le linguiste finlandais Miikka Alhonen, qui vit en Mauritanie, a rédigé une brève grammaire de la langue zenaga, qui n’a jamais été publiée. Nous partageons ici le brouillon de son étude, avec la permission de l’auteur, que nous remercions par ailleurs pour ses précieux conseils dans la préparation de cet article.
La ville de Ghadamès, située à la frontière entre la Libye, l’Algérie et la Tunisie, a toujours été à la croisée des chemins entre les civilisations du bassin méditerranéen et du Sahara. Dans l’Antiquité, l’oasis de Ghadamès, habitée à l’origine par les Garamantes, était connue des Romains, qui l’appelaient Cydamus.
La vieille ville de Ghadamès
Ghadamès est une des plus anciennes villes pré-sahariennes : l’oasis est habitée depuis 6000 ans. Son emplacement, près d’un point d’eau au milieu du désert, en fait un endroit idéal pour s’installer. Le nom de Ghadamès vient probablement des Tidamendi, une tribu amazighe du Fezzan.
Au début du 2° Siècle, Septime Sévère a décidé de sécuriser la frontière Sud de son Empire, menacée par les attaques récurrentes de tribus amazighes du Sahara. Il a commencé par installer une garnison militaire à Cydamus, d’où il a lancé une campagne militaire contre les Garamantes. Il a conquis les villes garamantes de Garbia et Gholaia (Bu Njem), dont il fait des camps militaires. En 202, il s’est emparé de Garama, la capitale des Garamantes, et a pris le contrôle de leur territoire.
Les conquêtes de Septime Sévère seront cependant éphémères : les Romains, peu habitués au climat désertique de ces régions, ne savent pas les défendre. Les Garamantes reprendront vite le contrôle de tout leur territoire, y compris Cydamus.
Mausolée
Au 6° Siècle, les habitants de Cydamus se sont convertis au christianisme, sous l’influence de prédicateurs chrétiens venus de Tripolitaine. L’oasis, du fait de son isolement, est devenue un fief du mouvement donatiste.
Les Arabes, contrairement aux civilisations méditerranéennes qui ont dominé l’Afrique du Nord avant eux, n’avaient pas peur du désert. Après la conquête arabe, Ghadamès a été islamisée et est devenue un important centre du commerce transsaharien. Par la suite, la ville a fait partie du territoire de la tribu touarègue Kel Ajjer, basée à Ghat. Au 12° Siècle, des commerçants de Ghadamès ont participé à la fondation de Tombouctou, la plus importante cité caravanière du Sahara.
Aujourd’hui, la vieille ville de Ghadamès est classée patrimoine mondial de l’UNESCO.
Le chameau, aujourd’hui un animal emblématique des nations nord-africaines, est pourtant arrivé dans la région assez tardivement. L’introduction de cet animal idéalement adapté au climat désertique a beaucoup facilité les voyages à travers le désert, ce qui a rendu possible le développement des routes commerciales transsahariennes.
Le chameau est un animal qui vit dans les régions les plus inhospitalières du monde, dont la physionomie unique correspond parfaitement à l’environnement désertique. Il peut s’orienter avec précision au milieu du désert, supporter des températures extrêmes et survivre plusieurs semaines sans boire et plusieurs mois sans manger, grâce à sa bosse qui lui permet de stocker de l’eau et de la graisse. Lorsqu’il s’abreuve, il peut boire jusqu’à 100 litres d’eau en une seule fois. Ses yeux et ses narines contiennent des caractéristiques spéciales qui les protègent contre le sable, tandis que sa fourrure épaisse lui sert de barrière contre la chaleur. A cause de ces qualités, le chameau, surnommé « bateau du désert », est souvent employé comme moyen de transport de personnes et de marchandises à travers le désert.
Plus ancienne statuette de chameau découverte en Egypte, datant du 13° Siècle avant notre ère (Source)
Originaire d’Arabie, le chameau a été introduit en Egypte dès le 2° millénaire avant notre ère, d’abord dans le Delta Oriental, puis vers le Sud, le long du Nil. (Source) Son introduction dans le Désert Occidental est plus tardive, entre le 7° et le 4° Siècle avant note ère, à cause de l’obstacle du Nil. (Source) Cette période coïncide avec un important essor commercial des oasis du Désert Occidental, auquel l’introduction du chameau a certainement contribué, en leur permettant d’exporter leur production agricole vers la vallée du Nil et la côte méditerranéenne. (Source) L’élevage des chameaux, qui nécessite un grand savoir-faire technique, était largement limité aux tribus bédouines.
Au-delà de l’Egypte, le chameau est apparu encore plus tardivement. Il était inconnu à l’ère punique. La première mention de chameaux en Afrique du Nord occidentale, dans Bellum Africum (La guerre d’Afrique) de Jules César, raconte que 22 chameaux appartenant au roi Juba I de Numidie ont été capturés peu avant la bataille de Thapsus, en -46. A l’époque, cet animal était certainement une rareté que seuls les rois les plus riches de la région pouvaient posséder. L’armée romaine a apparemment utilisé des chameaux pour la première fois en 70, lors de la guerre entre Leptis Magna et Oea.
Figurine romaine de chameau, Egypte, 3° Siècle (Source)
On estime que le chameau a été introduit à grande échelle en Afrique romaine au cours du 2° Siècle. L’auteur chrétien nord-africain Arnobe de Sicca mentionne le chameau vers l’an 300, d’une manière qui donne l’impression qu’il s’agit d’un animal courant dans la région. Par ailleurs, l’historien romain Ammien Marcellin mentionne qu’en 363, Romanus, le comes d’Afrique, a demandé à la ville de Leptis Magna de lui livrer 4000 chameaux. (Source) Malgré cela, les Romains associaient davantage le chameau à d’autres régions, comme l’Arabie ou la Syrie, qu’à l’Egypte et à l’Afrique.
Chamelle avec ses chamelons, Oued Djerat, Algérie (Source)
Les tribus amazighes, surtout celles qui nomadisaient dans le désert depuis des générations, ont avidement adopté ce nouvel animal. La viande et le lait de chameau étaient appréciés pour leur valeur nutritive, tandis que leurs poils étaient employés pour tisser des vêtements et des tapis. Ils servaient aussi de monture aux guerriers. Comme aujourd’hui, les chameaux étaient un signe de richesse et de prestige. Les représentations de chameaux dans l’art rupestre nous renseignent sur leur rôle dans la société amazighe.
Avant l’introduction du chameau, les voyages et échanges commerciaux entre le Nord et le Sud du continent africain étaient très limités, l’immense désert du Sahara représentant un obstacle infranchissable. L’introduction du chameau a rendu possible le développement du commerce transsaharien, en facilitant le transport de marchandises à travers le désert. La grande force des chameaux leur permet de transporter de bien plus grandes quantités de marchandise que les ânes, la bête de somme la plus couramment employée avant leur introduction. Grâce à leur endurance, ils peuvent aussi parcourir de grandes distances sans se fatiguer, même par forte chaleur.
Empire du Ghana
Au fil des siècles, de véritables routes commerciales se sont développées. Les deux routes principales descendaient du Sahara marocain à la boucle du Niger et de Carthage à la région du Lac Tchad. Une autre route, libyenne, passait par le Fezzan et les oasis de Kaouar (au Niger actuel), jusqu’au Lac Tchad. Les premiers commerçants sur ces routes étaient des Amazighs, notamment Sanhadja, qui allaient en Afrique subsaharienne, se procurer des biens précieux, comme de l’or, de l’ivoire, du sel et des esclaves, qu’ils vendaient sur la côte méditerranéenne. L’avènement de l’Empire du Ghana, vers le 4° Siècle, a encore accéléré l’essor du commerce transsaharien.
Routes commerciales sahariennes à l’ère islamique
L’essor des routes commerciales a également permis la diffusion d’idées nouvelles… notamment la religion musulmane, à partir du 7° Siècle. Les musulmans ont repris le contrôle des routes commerciales qui les précédaient et les ont développées encore plus, surtout après la conversion à l’islam des Touaregs. Les grandes villes caravanières, comme Tombouctou, Chinguetti et Sijilmassa, étaient à la fois de prestigieux centres commerciaux et de hauts lieux de savoir islamique.
Au 5° Siècle avant notre ère, le roi Arcésilas IV de Cyrène remporte la course de chars aux Jeux pythiques, une compétition sportive organisée tous les quatre ans dans la ville grecque de Delphes, avec un attelage de chevaux libyens.
La Grèce, une des nations les plus influentes du monde antique, organisait les Jeux Panhelléniques, quatre compétitions sportives ouvertes aux athlètes de toutes les villes grecques : les Jeux Olympiques, les plus connus, à Olympie ; les Jeux Pythiques, à Delphes ; les Jeux Néméens, au sanctuaire de Zeus à Némée ; et les Jeux Isthmiens, près de Corinthe. Chacune de ces compétitions avaient lieu tous les quatre ans, si bien qu’il y avait une compétition chaque année. Une autre compétition, les Jeux Panathénaïques, avait également lieu tous les quatre ans, à Athènes.
Les Jeux Pythiques étaient organisés en l’honneur du dieu Apollon, qui avait un sanctuaire à Delphes. D’après la mythologie, ils ont été fondés par Apollon, pour célébrer sa victoire sur le serpent Python.
Arcésilas IV aux Jeux Pythiques
Arcésilas IV sur son char – Image créée par ChatGPT
Arcésilas IV (465-440), le dernier roi de Cyrène, remporte la course de chars aux Jeux pythiques de 462. Son char est conduit par un attelage de chevaux libyens. Le poète grec Pindare célèbre sa victoire dans deux de ses Odes.
La même année, un autre athlète originaire de Cyrénaïque, Amnésias de Barca (El-Marj), a remporté la compétition de lutte. Amnésias, qui était berger, est célèbre parce qu’il s’entraînait à la lutte avec un taureau alors qu’il gardait ses troupeaux. Il a emmené son taureau à Delphes pour la compétition, puis il a fait le tour de la Grèce avec lui. (Source)
Par la suite
Pièce d’or à l’effigie d’Arcésilas IV, montrant sa victoire à la course de chars
Après sa victoire, Arcésilas IV a voulu se servir de sa popularité pour attirer de nouveaux colons grecs à Euhespérides (Benghazi). Il espérait ainsi se créer un lieu de refuge dont la population lui serait redevable, alors que sa popularité à Cyrène était en déclin. Cette initiative s’est avérée totalement inefficace : après la révolution de 440, qui a mis fin à la monarchie à Cyrène, Arcésilas IV s’enfuit à Euhespérides, mais il est assassiné dès son arrivée dans la ville.
Au début du 5° Siècle, l’Empire romain est affaibli par les invasions barbares. Boniface, le dernier gouverneur romain d’Afrique, était un acteur important des guerres romaines pendant ces décennies. Sa défaite contre les Vandales marque la fin de l’Afrique romaine.
Contexte
L’Empereur Honorius
L’Empereur Théodose le Grand, connu surtout pour avoir établi le christianisme comme religion officielle de son Empire, meurt en 395. Après sa mort, l’Empire romain est divisé entre ses fils : Arcadius (395-408) en Orient et Honorius (395-423) en Occident. Les deux nouveaux Empereurs sont jeunes et inexpérimentés, surtout Honorius, qui n’a que 10 ans à la mort de son père. Le général Stilicon, d’origine germaine, assure la régence, jusqu’à son exécution en 408.
Pendant ce temps, les invasions de populations d’origine étrangère, qui ont commencé au 3° Siècle, se poursuivent. En 406, les Vandales traversent le Rhin et envahissent la Gaule, où ils sèment la dévastation. En 409, ils s’installent en Espagne. L’année suivante, les Goths, menés par leur roi Alaric, pillent Rome, la capitale impériale. Galla Placidia, la sœur de l’Empereur, est enlevée et mariée de force à Athaulf, le successeur d’Alaric.
Pièce d’or à l’effigie de Constance III
Le général romain Constance, nommé commandant-en-chef de l’armée romaine en 411, mène une campagne militaire en Gaule et au Nord de l’Espagne, contre l’usurpateur Constantin, puis contre les Goths. Il parvient à chasser les Goths de Gaule et à libérer Galla Placidia. Pour le récompenser, l’Empereur Honorius lui donne Galla Placidia pour épouse, puis le nomme co-Empereur en 421, sous le nom de Constance III. Il meurt quelques mois après.
Boniface, le dernier gouverneur romain d’Afrique
Pièce à l’effigie de Boniface
Boniface, qui deviendra le dernier gouverneur d’Afrique romaine, se fait connaître en tant qu’officier servant sous les ordres de Constance, dans sa campagne contre les Goths. En 413, il remporte une victoire contre les Goths à Massalia ; pendant cette bataille, il aurait blessé le roi des Goths Athaulf lui-même.
Quelques années après, il commande un régiment de soldats d’origine gothique en Afrique, où il combat une révolte maure. Pendant ces années, il se lie d’amitié avec l’évêque Augustin d’Hippone, avec qui il discute de questions théologiques.
En 422, il est rappelé à la cour impériale, où il se marie. Son épouse est d’origine gothique.
La même année, Boniface et un autre officier, Castinus, sont chargés d’organiser une campagne contre les Vandales en Espagne. Boniface ne participera finalement pas à cette campagne, à cause des tensions entre lui et Castinus. Il se retire en Afrique, où il est nommé comes (comte, gouverneur-général) du diocèse d’Afrique romaine.
Pièce d’or à l’effigie de Joannes
L’Empereur Honorius meurt en 423. Comme il n’a pas de fils, son successeur n’est pas annoncé immédiatement. Pendant l’interrègne, Castinus, le rival de Boniface, proclame Joannes, un haut fonctionnaire, Empereur. La dynastie théodosienne, menée par Galla Placidia, refuse cette nomination. Boniface, loyal aux Théodosiens, coupe l’approvisionnement de Rome en blé africain. Joannes envoie des troupes en Afrique pour combattre Boniface, sans parvenir à le déposer.
Galla Placidia
Joannes est finalement vaincu par l’Empereur d’Orient Théodose II, en 425. Valentinien III, le fils de Constance II et de Galla Placidia, est choisi comme nouvel Empereur d’Occident. Comme il n’a que 6 ans, sa mère Galla Placidia assure la régence. Boniface est récompensé pour sa loyauté envers la dynastie théodosienne : c’est le sommet de sa carrière.
Pourtant, Boniface ne tardera pas à tomber en défaveur : deux ans après, en 427, il est accusé de vouloir former son propre Empire en Afrique. Galla Placidia le convoque à la cour impériale pour répondre de ces accusations, mais Boniface refuse de répondre à sa convocation. Galla Placidia envoie alors une armée contre lui. Après deux ans de combats, Boniface parviendra finalement à prouver que les accusations contre lui sont fausses et à regagner les faveurs de l’Impératrice.
De retour en Italie, Boniface est chargé par Galla Placidia de combattre le puissant général romain Aetius, qui menace de se révolter. Aetius, un ancien partisan de Castinus et Joannes, était également à l’origine des accusations contre Boniface à l’époque où il était gouverneur d’Afrique. Boniface est victorieux, mais il est blessé à mort au cours d’une bataille. Il meurt vers la fin de l’année 432.
Au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne, l’Afrique du Nord, de ses grandes villes cosmopolites à ses régions rurales les plus reculées, s’est avérée être un terrain particulièrement fertile pour le christianisme naissant. Carthage, la capitale de l’Afrique romaine, est devenue un centre chrétien particulièrement influent. Le Canon du Nouveau Testament, c’est-à-dire la liste des livres reconnus par l’Eglise comme inspirés par Dieu, a été officiellement défini lors d’un concile organise en 397, à Carthage.
Pourquoi en parler ? Si les sociétés nord-africaines sont musulmanes aujourd’hui, il est néanmoins bon de se souvenir que nos ancêtres ne l’ont pas toujours été. Par ailleurs, parler des autres livres sacrés n’est en rien contraire à l’islam. Au contraire : le Coran lui-même, parle toujours avec un grand respect des livres révélés par Dieu aux prophètes plus anciens, comme la Torah de Moïse, le Zabour de David (connu sous le nom de Psaumes) ou l’Injil de Jésus, et encourage les musulmans à les étudier. Tous ces livres sont contenus dans la Bible.
يَٰٓأَيُّهَا ٱلَّذِينَ ءَامَنُوٓا۟ ءَامِنُوا۟ بِٱللَّهِ وَرَسُولِهِۦ وَٱلْكتاب ٱلَّذِى نَزَّلَ عَلَىٰ رَسُولِهِۦ وَٱلْكتاب ٱلَّذِىٓ أَنزَلَ مِن قَبْلُ وَمَن يَكْفُرْ بِٱللَّهِ وَمَلَٰٓئِكَتِهِۦ وَكتابهِۦ وَرُسُلِهِۦ وَٱلْيَوْمِ ٱلْءَاخِرِ فَقَدْ ضَلَّ ضَلَٰلًۢا بَعِيدًا Ô les croyants! Soyez fermes en votre foi en Dieu, en Son messager, au Livre qu’il a fait descendre sur Son messager, et au Livre qu’il a fait descendre avant. Quiconque ne croit pas en Dieu, en Ses anges, en Ses Livres, en Ses messagers et au Jour dernier, s’égare, loin dans l’égarement. (Sourate 4:136)
فَإِن كُنتَ فِى شَكٍّ مِّمَّآ أَنزَلْنَآ إِلَيْكَ فَسْـَٔلِ ٱلَّذِينَ يَقْرَءُونَ ٱلْكتاب مِن قَبْلِكَ لَقَدْ جَآءَكَ ٱلْحَقُّ مِن رَّبِّكَ فَلَا تَكُونَنَّ مِنَ ٱلْمُمْتَرِينَ Et si tu es en doute sur ce que Nous avons fait descendre vers toi, interroge alors ceux qui lisent le Livre révélé avant toi. La vérité certes t’est venue de ton Seigneur: ne sois donc point de ceux qui doutent. (Sourate 10:94)
Origines des textes sacrés
La Bible hébraïque
Les textes sacrés hébraïques, reconnus à la fois par les juifs et les chrétiens, ont été rédigés en hébreu (avec quelques passages en araméen, une autre langue sémitique). La tradition juive les divise en trois parties : la Torah (תּוֹרָה), ou Loi ; les Nevi’im (נביאים), ou Prophètes ; et les Ketouvim (כְּתוּבִים), ou Ecrits. Ensemble, ils constituent le Tanakh.
Le Canon de la Bible hébraïque est centré sur la Torah, le texte sacré le plus ancien, dont l’autorité était reconnue incontestablement dès le 5° Siècle avant notre ère. Le consensus autour des autres livres sacrés a été défini progressivement. La liste canonique la plus ancienne est celle de Flavius Josèphe, vers 95, qui cite tous les livres que nous connaissons aujourd’hui.
Manuscrit de la Septante
Au 3° Siècle avant notre ère, la communauté juive d’Alexandrie, en Egypte, a traduit la Bible hébraïque en grec. Cette traduction grecque est appelée la Septante à cause des 70 traducteurs qui ont travaillé à la produire. La Septante marque une rupture théologique fondamentale dans la théologie juive : avec la traduction de ses écrits sacrés en grec, la langue vernaculaire du monde méditerranéen, le judaïsme est passé d’une religion tribale, centrée sur la révélation divine accordée à un seul peuple, à une religion universelle, dont le message s’adresse à tous les hommes.
La Septante contient un certain nombre de livres additionnels, plus récents, qui ne figurent pas dans la Bible hébraïque. Ces livres n’ont jamais été reconnus par les Juifs comme ayant la même autorité que la Bible hébraïque. Certaines éditions de la Bible les impriment cependant en annexe, sous le nom de « livres deutérocanoniques » (deuxième Canon).
La Bible chrétienne
Le mot grec Evangelion (Bonne Nouvelle) désigne le cœur du message chrétien
Les premiers chrétiens ont repris la Septante grecque. Ils appellent l’ensemble de ces livres Ancien Testament (Ancienne Alliance, par opposition à la Nouvelle Alliance entre Dieu et les hommes instaurée par Christ), la première partie de la Bible chrétienne.
En plus des livres hérités des juifs, les chrétiens avaient aussi de nouveaux textes sacrés, rédigés en grec : les Evangiles (mentionnés dans le Coran sous le nom d’Injil), qui racontent la vie de Jésus-Christ, ainsi que d’autres livres écrits par les premiers apôtres. Ces livres constituent le Nouveau Testament, la deuxième partie de la Bible chrétienne.
Transmission des manuscrits
Manuscrit biblique copte
Dès ses débuts, la foi chrétienne était fondée sur l’appel à annoncer la Bonne Nouvelle du salut en Christ à tous les hommes, dans le monde entier. Par conséquent, partout où les chrétiens allaient, ils emportaient avec eux des manuscrits copiés à la main de leurs textes sacrés. Les prédicateurs encourageaient les nouveaux croyants à copier eux-mêmes leurs propres manuscrits. Pour cette raison, on a retrouvé une abondance de manuscrits à travers tout le monde romain et au-delà : en plus des 5800 manuscrits et fragments grecs connus, on dispose de plus de 10000 manuscrits latins et plus de 9000 en d’autres langues, comme le copte (1000-1500 manuscrits) ou le syriaque.
Papyrus 52 : le plus ancien manuscrit connu du Nouveau Testament (Source)
Le plus ancien fragment connu de manuscrit du Nouveau Testament a été découvert en Egypte en 1935. Il date des années 125-150 et contient quelques versets de l’Evangile selon Jean. (Source) Ce manuscrit a été copié quelques dizaines d’années à peine après la rédaction de l’original. Pourtant, il avait déjà voyagé jusqu’en Egypte !
Onze fragments de manuscrits pourraient été remonter au 2° Siècle de l’ère chrétienne (soit moins d’un siècle après la rédaction des textes originaux), même si seulement quatre d’entre eux ont été datés de cette époque avec certitude par les spécialistes. (Source)
Le plus ancien manuscrit quasi complet d’un Evangile est le Papyrus 66, retrouvé en Egypte. Daté de l’an 200 environ (soit un peu plus d’un siècle après l’original), il contient presque tout l’Evangile de Jean. (Source)
Les plus anciens manuscrits étaient écrits sur des feuilles de papyrus, une forme de papier produite en Egypte à partir des tiges de papyrus, une plante qui pousse sur le bord du Nil. Le papyrus se conserve difficilement sur de longues périodes, ce qui explique pourquoi tous les manuscrits les plus anciens sont très fragmentaires. Vers le 3°-4° Siècle, le papyrus a été remplacé par un nouveau support d’écriture, plus résistant : le parchemin, produit à partir de peaux d’animaux. Par conséquent, à partir de cette époque, on commence à trouver des manuscrits plus complets.
Codex Vaticanus : le plus ancien manuscrit biblique complet
Trois manuscrits particulièrement bien conservés, datant du 4° et du 5° Siècle, sont considérés comme les copies les plus anciennes de la Bible chrétienne complète. Le Codex Vaticanus, daté de 300-350, est conservé à la bibliothèque du Vatican. Le Codex Sinaiticus (sur l’image de couverture de cet article), daté de 325-360, se trouvait en Egypte, au Monastère Sainte-Catherine, au pied du Mont Sinaï, jusqu’au 19° Siècle, lorsqu’il a été « découvert » (et, selon le monastère, volé) par le biblique allemand Constantin von Tischendorf. Il est aujourd’hui conservé au British Library, à Londres. Le Codex Alexandrinus, daté de 400-440, est originaire d’Alexandrie et également conservé au British Library.
Fiabilité des manuscrits
Avec des textes copiés à la main d’innombrables fois, souvent par des croyants qui n’étaient pas forcément très éduqués, les erreurs sont inévitables. Des différences existent entre les manuscrits, y compris entre les trois grands codex mentionnés ci-dessus. Comment peut-on donc savoir si les textes dont nous disposons aujourd’hui sont fidèles à l’original ?
Manuscrit de Qumran
Pour ce qui est de la Bible hébraïque, on peut citer les Manuscrits de la Mer Morte. En 1946, des bergers bédouins ont découvert par hasard, à Qumran, en Palestine, des rouleaux de papyrus dans une grotte près de la Mer Morte. Les archéologues venus examiner leur découverte ont trouvé une collection de plus de 900 manuscrits datant du 3° Siècle avant notre ère au 1er Siècle de notre ère. Ces rouleaux, qui appartenaient à la secte juive des Esséniens, comprennent notamment les plus anciens manuscrits connus de tous les livres de la Bible hébraïque, y compris les livres deutérocanoniques, ainsi que d’autres textes religieux juifs. Les rouleaux de Qumran dont la découverte archéologique la plus extraordinaire du 20° Siècle ! Il n’y a aucune différence significative entre ces manuscrits et les livres bibliques tels que nous les connaissons aujourd’hui.
Pour la Bible chrétienne, la réponse se trouve précisément dans le très grand nombre de manuscrits existants. On a retrouvé plus de 5000 manuscrits grecs de la Bible, sans compter les traductions. Ce grand nombre de manuscrits permet de comparer les textes entre eux. De plus, les plus anciens de ces manuscrits sont très proches chronologiquement des textes originaux : les plus anciens manuscrits complets remontent à 3 siècles seulement après l’original, certains fragments sont encore plus anciens, ce qui prouve leur fiabilité.
L’analyse critique des manuscrits bibliques, ou critique textuelle, est une science très complexe, qui permet de comparer les manuscrits existants, afin de repérer et de corriger les erreurs, pour reconstituer autant que possible le texte original. Si, par exemple, seul un petit nombre de manuscrits contient une variation par rapport à la grande majorité des manuscrits, on peut en déduire que la version majoritaire est authentique. Si une variation n’apparaît que dans des manuscrits récents, on peut en déduire qu’il s’agit d’une erreur et que les manuscrits plus anciens ont raison. Ainsi, les spécialistes ont pu reconstituer avec un degré de certitude élevé plus de 99% du texte original. Pour les quelques divergences restantes entre les manuscrits considérés comme les plus fiables, aucune ne concerne une doctrine majeure.
La constitution du Canon biblique
Fragment de Muratori
Comme pour la Bible hébraïque, les premiers chrétiens ont dû décider lesquels, parmi les nombreux livres en leur possession, devaient être considérés comme inspirés de Dieu. Les critères de sélection était très simples : un livre inspiré devait avoir été écrit par un apôtre ou quelqu’un qui a connu les apôtres, à l’époque des apôtres, et être conforme à la doctrine des apôtres. La liste des livres reconnus comme inspirés est appelée le Canon, du grec kanôn (κανών), une tige de roseau employée pour déterminer la longueur d’un objet.
La plupart des livres, notamment les quatre Evangiles, les Actes des Apôtres et les épîtres de l’apôtre Paul, ont toujours été reconnues par l’ensemble des chrétiens. D’autres livres étaient débattus, comme l’Epître aux Hébreux (parce qu’elle est anonyme) et l’Apocalypse. Enfin, certains croyants tenaient pour inspirés d’autres livres qui n’ont finalement pas été retenus, le plus souvent parce qu’ils n’ont pas été écrits par les apôtres, mais par la génération suivante.
Canon de Muratori
La plus ancienne liste de livres sacrés chrétiens est contenue dans le Fragment de Muratori, un texte écrit vers 170-200 par l’Eglise de Rome. Cette liste mentionne 21 sur les 27 livres du Nouveau Testament actuel, avec deux livres qui n’en font pas partie. La plupart des livres manquants sont très courts, si bien qu’ils n’étaient probablement pas connus partout à cette époque. Le Fragment de Muratori mentionne aussi des livres qu’il rejette.
Le théologien Origène d’Alexandrie, le père de l’exégèse biblique, ne nous a pas laissé de liste des livres qu’il tenait pour sacrés, mais il a écrit des commentaires de tous les livres de la Bible actuelle.
Après la Réforme constantinienne, l’Eglise a dû définir officiellement quels étaient les livres qu’elle reconnaissait pour sacrés. Le Codex Vaticanus et le Codex Sinaiticus, les deux plus anciennes Bibles complètes, contiennent tous les livres de la Bible actuelle, ce qui montre que ces livres faisaient consensus. Une lettre de l’évêque Athanase d’Alexandrie, écrite en 367, reprend également la même liste de livres.
Le Concile de Carthage – Image créée par ChatGPT
La décision finale a cependant été prise en Afrique du Nord : en 393, un synode d’évêques réunis à Hippone (Annaba) a approuvé officiellement le Canon de la Bible chrétienne, tel qu’il existe encore aujourd’hui. A ce moment-là, Augustin n’est pas encore évêque d’Hippone, mais il sert déjà comme prêtre dans la ville et il a certainement participé au synode. La décision de ce synode est confirmée en 397, par le Concile de Carthage, puis envoyée à l’Eglise de Rome pour recevoir leur approbation.
Vers la même époque, le théologien chrétien Jérôme de Stridon travailla pendant plus de 20 ans, de 382 à 405, à la retraduction de la Bible entière en Latin. Pour cette tâche, il s’installa à Bethléhem, dans une grotte supposée être le lieu de naissance de Christ, où l’Eglise de la Nativité fut construite par la suite. Pour l’Ancien Testament, il traduisit les textes originaux hébreux, pas la Septante grecque, un usage repris par les autres traducteurs de la Bible après lui. Sa traduction, connue sous le nom de Vulgate, est la traduction biblique officielle de l’Eglise catholique jusqu’à aujourd’hui. Jérôme est considéré comme le patron des traducteurs.
La Bible en Afrique du Nord aujourd’hui
L’histoire de la Bible en Afrique du Nord ne s’est pas terminée avec le Concile de Carthage, ni même après l’arrivée de l’islam. En avril dernier, une équipe de traducteurs marocains a publié la première traduction de la Bible complète en darija marocain. (Source) Cette Bible en darija, fruit de 30 années de travail, est destinée en premier lieu à la minorité chrétienne marocaine, mais aussi à tous les Marocains désireux de découvrir un texte tenu en haute estime par le Coran, le livre le plus lu dans le monde entier depuis 2000 ans. Elle peut être lue sur cette application.