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Les Phéniciens en Afrique du Nord

Figues et grenades : deux fruits apportés par les Phéniciens

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Plusieurs plantes et fruits emblématiques des paysages nord-africains aujourd’hui, ne sont en fait pas originaires de la région, mais ont été apportés il y a 3000 ans sur les navires phéniciens. En plus de l’olivier et de la vigne, dont nous avons déjà parlé, nous revenons aujourd’hui sur deux autres contributions phéniciennes à notre production agricole : les figues et les grenades.

La figue : le fruit du Paradis

Le figuier, probablement originaire d’Asie centrale, est le plus ancien arbre fruitier domestiqué par l’homme. Sa domestication remonte à environ 4500 avant notre ère, bien avant l’olivier. La culture du figuier a commencé au Moyen-Orient, la région du monde où l’agriculture sédentaire s’est développée pour la première fois dans le fameux « Croissant fertile ».

Le figuier était un candidat idéal pour la domestication, parce qu’il s’agit d’un des arbres fruitiers les plus faciles à reproduire : pour obtenir un nouvel arbre, il suffit de planter une graine, de couper et planter une branche de figuier ou une partie du fruit. Les figues sont aussi très résistantes à la chaleur comme au froid, ce qui leur permet de survivre dans des conditions climatiques très diverses. Enfin, le figuier produit jusqu’à trois récoltes par an.

Le figuier a été dispersé dans tout le monde méditerranéen par les commerçants phéniciens. En Afrique du Nord, la culture du figuier a commencé à Carthage et dans les autres colonies phéniciennes. Au fil des siècles, cet arbre nouveau s’est tellement bien acclimaté à ses nouveaux rivages qu’il est aujourd’hui un des plus cultivés de la région. Un hadith décrit la figue comme un fruit originaire du Paradis.

La grenade : la pomme punique

Fleur de grenadier

Le grenadier est un arbre originaire d’Iran actuel, où il est cultivé depuis 5000 ans environ. Dans l’Empire perse, la fleur de grenadier était considérée comme sacrée, symbole d’abondance, de fertilité et de royauté.

Depuis sa région natale, la culture de la grenade s’est diffusée dans tout le Moyen-Orient, jusqu’en Phénicie. Comme pour l’olivier, la vigne et le figuier, ce sont les Phéniciens qui ont diffusé le grenadier dans tout le bassin méditerranéen, à travers leur empire colonial.

Dans l’Antiquité romaine, la grenade était fortement associée à Carthage. Les Romains l’appelaient Malum punicum, pomme punique. Son nom français fait référence au Royaume de Grenade, le dernier royaume musulman en Espagne. Son nom arabe, romman (رمان), dérive d’une racine sémitique qui signifie « élevé » ou « exalté ».

Aujourd’hui, les nations nord-africaines sont d’importants producteurs de grenade. En 1986, la Tunisie a offert à la Chine des plants d’un variété locale de grenades à pépins tendres, qui ont connu un grand succès sur le marché chinois.

Et les figues de Barbarie ?
Cet étrange cactus porteur d’un fruit très populaire en Afrique du Nord vient d’encore plus loin : il est originaire du désert mexicain. Inconnu dans l’Ancien Monde avant la découverte de l’Amérique, il a ensuite été introduit dans le monde méditerranéen, où il s’est répandu très rapidement. Il est particulièrement courant dans les régions semi-désertiques d’Afrique du Nord, au point où, à l’époque coloniale, il a été appelé « figue de Barbarie » (Berbérie, le pays des Berbères). En arabe darija, on l’appelle « karmouss ennasara », figue des chrétiens, un nom qui tient davantage compte de ses origines.
Les Phéniciens en Afrique du Nord

Le pain du désert : la culture de la datte en Afrique du Nord

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Originaires du désert d’Arabie, les dattes sont cultivées au Moyen-Orient et en Inde depuis des millénaires. En Afrique du Nord, leur arrivée est bien plus récente : le dattier est arrivé en Egypte il y a environ 6000 ans, puis en Libye il y a environ 3000 ans. En se répandant dans la région, le dattier d’Arabie s’est croisé avec une espèce de dattier sauvage locale, donnant naissance au dattier nord-africain. Si les Phéniciens ne sont pas à l’origine de la culture de la datte en Afrique du Nord, ils ont certainement joué un rôle dans sa diffusion.

Les dattiers sont une espèce de palmiers, originaire d’Arabie et de la vallée de l’Indus. Grâce à leurs racines profondes, qui leur permettent de puiser dans des eaux souterraines inaccessibles aux autres plantes, et à leur résistance à la chaleur, ils sont idéalement adaptés à la vie dans les régions désertiques. Leur fruit, naturellement sucré, est emblématique de l’agriculture des oasis.

Les plus anciens vestiges archéologiques de culture de la datte remontent à 7000 avant notre ère, au Pakistan actuel, et à 5500 avant notre ère en Arabie. La culture de la datte s’est répandue en Egypte vers 4000 avant notre ère. Dans le reste de l’Afrique du Nord, elle a commencé bien plus tardivement : vers 1000 avant notre ère en Libye, d’où elle s’est répandue dans toute la région. L’historien grec Hérodote rapporte que les Amazighs Nasamones cultivaient des dattes dans l’oasis d’Awjila.

En arrivant en Afrique du Nord, le dattier d’Arabie (Phoenix dactylifera) a rencontré une autre variété de dattier : Phoenix theophrasti, originaire de Crète, qui existait déjà dans la région à l’état sauvage. Un croisement entre les deux espèces s’est fait il y a environ 3000 ans, donnant naissance au dattier nord-africain que nous connaissons aujourd’hui.

Quel était le rôle des Phéniciens dans la diffusion de la culture de la datte ? Il est assez peu connu, mais on constate que l’époque où le dattier a commencé à se répandre en Afrique du Nord correspond à l’établissement des premières colonies phéniciennes. Le nom latin de la datte, Phoenix, fait référence aux Phéniciens.

Les Phéniciens n’ont certainement pas importé les premières dattes sur leurs navires : la diffusion de ce fruit désertique s’est faite par voie terrestre, de l’Egypte vers la Libye. Le croisement entre le dattier d’Arabie et le dattier sauvage local est probablement un hybride naturel, mais les Phéniciens ont certainement sélectionné les meilleurs plants afin d’obtenir de nouvelles variétés. Ce qui est certain est que les Phéniciens ont largement contribué à la diffusion de dattes produites en Afrique du Nord, notamment la nouvelle forme hybride, dans tout le monde méditerranéen.

Pièce de monnaie carthaginoise montrant un dattier

Par la suite, la culture de la datte s’est beaucoup développée à Carthage, où les dattes jouaient un rôle fondamental dans l’économie de l’Empire carthaginois : elles servaient d’aliment de base, d’édulcorant naturel, de monnaie d’échange et de ressource commerciale. Les Carthaginois ont développé des techniques agricoles et d’irrigation sophistiquées pour optimiser la production de dattes, exploitant les terres fertiles de leur territoire. Les dattes carthaginoises étaient vendues dans tout le monde méditerranéen. Le dattier était un symbole fort de la puissance et de la fertilité de Carthage, souvent représenté sur des pièces de monnaie.

La culture de la datte à Carthage et dans sa zone d’influence a continué à l’époque romaine. Dans le monde romain, de branches de dattiers étaient agitées lors des processions militaires, comme symbole de victoire.

Les dattes jouent aussi un rôle symbolique important dans les religions juive, chrétienne et musulmane : elles sont mentionnées plus de 50 fois dans la Bible et 20 fois dans le Coran. Les juifs mangent des dates pour leurs fêtes religieuses. Dans le christianisme, des branches de dattiers sont employés pour le Dimanche des Rameaux, afin de célébrer l’entrée triomphale de Christ à Jérusalem, une semaine avant sa crucifixion.

Aujourd’hui, la culture de la datte occupe toujours une place importante dans le paysage socio-économique nord-africain, surtout dans les oasis du désert. Malgré son importance traditionnelle, cette culture est menacée par la sécheresse et par les maladies. Les nations nord-africaines, de l’Egypte au Maroc, continuent cependant de produire plus de 1,9 millions de tonnes de dattes par an.

Les Phéniciens en Afrique du Nord

La culture de la vigne : des rivages phéniciens aux terroirs nord-africains

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Les Phéniciens sont une des premières civilisations à avoir développé la culture de la vigne et la production de vin. Si des vignes sauvages poussaient déjà en Afrique du Nord bien avant l’arrivée des premiers navires phéniciens, ce sont les Phéniciens, à Carthage et dans leurs autres colonies, qui ont appris aux populations autochtones à cultiver la vigne. Les traités d’agriculture de Magon, qui exposent les techniques viticoles des anciens Carthaginois, ont beaucoup influencé les Romains, contribuant à l’essor de la viticulture dans toute l’Europe.

Des Phéniciens…

Vigne sauvage

Diverses espèces de vignes sauvages poussent depuis toujours dans toutes les régions du monde. En Afrique du Nord, on les trouve surtout dans les régions montagneuses, comme l’Atlas et la Kabylie. L’homme a rapidement découvert qu’en pressant les raisins qui poussent sur ces vignes, on obtient un jus qui commence à fermenter immédiatement. Pour transformer ces raisins fermentés en boisson au goût agréable, un savoir-faire bien plus avancé a cependant dû se développer.

Areni-1, en Arménie : le plus ancien vignoble connu

Les premières traces archéologiques de production de vin à partir de vigne sauvage ont été découvertes dans la région du Caucase. La culture de la vigne a commencé il y a environ 6000 ans. Le plus ancien vignoble connu, découvert en Arménie, contient une cuve en argile et un pressoir.

Depuis le Caucase, la culture de la vigne s’est répandue en Mésopotamie, puis au Moyen-Orient, jusqu’en Grèce. Les Phéniciens se servaient du vin dans leur culte religieux, comme offrande aux dieux. Ce sont probablement les Phéniciens qui ont introduit le vin en Egypte, où une industrie viticole prospère est apparue vers 3000 avant notre ère.

Les Phéniciens transportaient le vin dans des amphores, appelées « jarres cananéennes »

Les marchands Phéniciens sont les premiers à avoir compris la valeur commerciale du vin, ce qui les a amenés à développer des techniques viticoles plus sophistiquées afin de produire davantage. Les villes phéniciennes de Tyr, Sidon et Byblos exportaient et vendaient du vin par la mer dans tout le monde méditerranéen. Le développement des colonies phéniciennes, notamment en Afrique du Nord, a accru la demande. Les vins phéniciens étaient si populaires dans le monde gréco-romain que l’adjectif « byblin » (de Byblos) était employé pour décrire un vin de bonne qualité.

Les deux plus anciennes épaves de bateaux phéniciens, Tanit et Elissa, ont été découverts en 1997 au fond de la Mer Méditerranée. Elles contenaient 780 amphores de vin datant du 8° Siècle avant notre ère, remarquablement bien préservées. Ces deux navires faisaient du commerce de vin entre la Phénicie et Carthage.

Grappe de Vitis vinifera pontica, probablement la première variété de vigne exportée par les Phéniciens à travers le bassin méditerranéen

Les Phéniciens ont diffusé de nouvelles variétés de vigne à travers le bassin méditerranéen, notamment Vitis vinifera pontica, qui est devenue l’ancêtre de la plupart des variétés de raisin blanc les plus cultivées dans le monde aujourd’hui. Ils ont aussi appris aux populations locales, notamment aux Amazighs d’Afrique du Nord, à cultiver la vigne sauvage qu’ils connaissaient déjà.

A la même époque, les Grecs produisaient également du vin. La viticulture grecque a beaucoup appris des Phéniciens. En Afrique du Nord, les colons grecs ont introduit la vigne en Cyrénaïque au 7° Siècle avant notre ère. Cette région fertile à la végétation luxuriante était idéale pour la viticulture à grande échelle. On a retrouvé des pressoirs à vin dans des villes comme Cyrène et Euhespérides (Benghazi). Les Grecs ont également introduit la vigne au Sud de la Gaule, à Massalia.

… à Carthage…

Mosaïque du Triomphe de Bacchus – Musée archéologique de Sousse
Mosaïque de la Villa Rustica de Tabarka, montrant des vignes

Carthage, la principale colonie phénicienne en Afrique du Nord, était un important centre de production de vin. Le passum, un vin de paille (produit à partir de raisins séchés) très populaire dans le monde antique, était originaire de Carthage.

Au 4° Siècle avant notre ère, les campagnes carthaginoises étaient remplies de vignes et d’oliviers. Le vin de la vallée du fleuve Bagradas (Medjerda) était particulièrement populaire.

Mosaïque montrant un panier de raisins – Musée archéologique de Sousse

Les Carthaginois ont aussi introduit la vigne en Espagne, dans les anciennes colonies phéniciennes sur la côte. Ils vendaient du vin aux tribus locales, en échange de métaux précieux comme l’argent et l’étain, qui étaient abondants dans la région.

Magon, un auteur carthaginois du 2° Siècle, a écrit un traité d’agriculture en 28 livres, sur les connaissances agricoles carthaginoises. D’importantes sections de son ouvrage expliquent comment planter et tailler la vigne. Il recommande notamment de planter les vignes sur des pentes orientées vers le Nord, afin de les protéger du soleil. Il expose aussi les meilleures pratiques carthaginoises de production de vin, notamment comment produire le meilleur vin de paille. Son œuvre était si influente qu’après la destruction de Carthage, le Sénat romain a ordonné qu’elle soit traduite en latin.

… aux Romains…

Les Amours vendangeurs, mosaïque du musée d’Hippone (Annaba)

La culture de la vigne et la production de vin en Afrique du Nord s’est poursuivie à l’époque romaine, surtout dans des centres urbains comme Carthage et Volubilis. Le vin africain était réputé dans tout le monde romain pour sa saveur et jouait un rôle important dans l’économie de la région, avec le blé et l’huile d’olives.

Vendanges romaines – Mosaïque, Musée national de Cherchell

Sous l’influence de Magon, les Romains ont développé des techniques viticoles avancées, inspirées des Carthaginois. L’œuvre de Magon est aujourd’hui perdue, mais des citations ont été conservées par des auteurs latins plus tardifs. Columelle, un auteur du 1° Siècle qui cite abondamment Magon, était originaire de Gadir (Cadiz), une ancienne ville punique en Espagne, ce qui explique son intérêt pour l’auteur carthaginois. On peut donc dire que, par l’intermédiaire de Magon, toute l’industrie viticole d’Europe et du monde occidental moderne est redevable à Carthage.

Le dieu gréco-romain de la vigne et du vin est Dionysos, appelé Bacchus en latin, qui aurait appris aux hommes a cultiver la vigne. Le culte de Bacchus, très populaire en Afrique romaine, impliquait des rites extatiques d’ivresse, souvent accompagnés d’orgies sexuelles.

A l’époque romaine, d’importantes communautés juives se sont installées en Afrique du Nord. Par la suite, le christianisme est également devenu très populaire dans la région. Les deux religions voient le vin comme un don de Dieu, dont les textes sacrés disent qu’il « réjouit le cœur de l’homme », tout en condamnant l’ivresse et en encourageant une consommation raisonnable. Les chrétiens utilisent même du vin dans leur culte, comme élément du repas eucharistique. La christianisation de la région a entraîné un changement dans la consommation de vin, en décourageant les excès. Par la suite, les moines chrétiens ont développé de nouvelles méthodes de fermentation, de vin et de bière, afin de créer des saveurs nouvelles.

… à aujourd’hui

La production de vin en Afrique du Nord a beaucoup diminué avec l’arrivée de l’islam, à cause de l’interdit religieux de la consommation d’alcool, mais elle n’a jamais complètement cessé. Les Juifs Nord-Africains, notamment, ont continué à produire du vin pour leur consommation.

Navire chargeant des fûts de vin dans le port d’Oran, en 1898

L’industrie viticole nord-africaine a connu un nouvel essor pendant la colonisation française (et italienne, en Libye), avec la plantation de beaucoup de nouveaux vignobles. En Algérie, surtout, les colons français produisaient du vin, qu’ils consommaient sur place ou exportaient vers la métropole. export it to metropolitan France. Il y a même une théorie selon laquelle l’expression « Pieds-Noirs », employée pour les Français d’Algérie, vient du fait que leurs pieds étaient noirs parce qu’ils foulaient le raisin ! Au milieu du 19° Siècle, lorsqu’une épidémie a ravagé les vignobles français, le vin d’Algérie française a comblé le vide.

Vendanges en Algérie

La veille de l’indépendance, l’Algérie était le quatrième producteur de vin au monde, derrière la France, l’Italie et l’Espagne, avec plus d’une dizaine de domaines classés « Vin délimité de qualité supérieure ». Avec le départ des Pieds-Noirs et de l’armée française, qui constituaient ensemble un marché important, la production a beaucoup décliné, obligeant les vignobles algériens à se tourner vers de nouveaux marchés comme l’URSS. Des efforts sont en cours aujourd’hui afin de raviver le marché du vin algérien.

Sélection de vins marocains

Une autre nation nord-africaine, le Maroc, a beaucoup développé sa production de vin depuis les années 1990 et est considéré comme le pays avec le plus grand potentiel viticole dans la région. Grâce aux efforts des producteurs locaux, le Maroc compte aujourd’hui plus de 50000 hectares de vignobles, surtout dans les régions de Fès-Meknès et de l’Oriental, et produit des vins de qualité, pour le marché national et international. Le Boulaouane, un vin de la région de Doukkala, est le vin étranger le mieux vendu en France.

Bouteille de Magon blanc

En Tunisie, la production de vin est largement localisée autour du Cap Bon et constituée surtout de vins rosés. Un producteur local à Kélibia rend hommage à l’agronome carthaginois Magon, grâce à qui le savoir-faire viticole de anciens Carthaginois s’est diffusé dans tout le monde romain, en produisant le vin le plus populaire du pays : le Magon.

Carthage et l'Empire carthaginois

Un nouvel ennemi : les guerres de Pyrrhus contre Carthage

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Au 3° Siècle avant notre ère, le roi grec Pyrrhus d’Epire, qui veut briser l’hégémonie romaine et carthaginoise dans le monde méditerranéen, envahit la Sicile afin de chasser les Carthaginois de l’île. Après avoir remporté plusieurs victoires, il est contraint de se retirer, laissant Carthage reprendre possession des territoires qu’il avait conquis.

Contexte

Royaume d’Epire et campagnes de Pyrrhus
Pyrrhus d’Epire

Pyrrhus est le roi d’Epire, un royaume qui correspond à l’Albanie actuelle. D’origine grecque, il est un parent éloigné d’Alexandre le Grand.

A cette époque, Rome cherche à étendre sa domination sur toute l’Italie. Après la défaite des Etrusques, les dernières villes qui échappent au contrôle romain sont les colonies grecques du Sud de l’Italie (Magna Graecia). La Sicile est divisée entre Carthage et les colonies grecques menées par Syracuse. Grecs et Carthaginois se sont déjà affrontés à sept reprises pour le contrôle de l’île.

En 280, la ville de Tarente, en Apulie, est en conflit avec Rome. Les Tarentins font appel à Pyrrhus pour les aider contre les Romains. Pyrrhus s’installe au Sud de l’Italie avec son armée. Il remporte plusieurs victoires contre les Romains, à Héraclée, puis à Asculum. Ses victoires sont cependant si coûteuses en vies humaines que l’expression « victoire à la Pyrrhus » est employée aujourd’hui pour une victoire qui coûte si cher au vainqueur qu’elle équivaut à une défaite.

Pyrrhus en Sicile (278-276)

Peu après sa victoire à Asculum, les villes grecques de Sicile envoient des messagers à Pyrrhus, pour lui demander de les aider à chasser les Carthaginois de Sicile. Au même moment, les Macédoniens, dont le roi vient de mourir, font appel à lui pour prendre leur trône. Pyrrhus, qui aspire toujours à conquérir un Empire, mais qui comprend qu’il n’est pas assez puissant pour continuer à combattre Rome, décide d’intervenir en Sicile.

Pièce de monnaie à l’effigie de Pyrrhus, frappée à Syracuse en 275

Pyrrhus débarque en Sicile en 278. Après avoir forcé les Carthaginois à lever leur siège de Syracuse, il est proclamé roi de Sicile. Son armée est composée de 30 000 fantassins, 3000 cavaliers, 20 éléphants de guerre et 200 navires.

La campagne de Pyrrhus en Sicile dure 3 ans. Après une première victoire contre les Carthaginois à Héraclée Minoa, d’autres villes puniques ou alliées, comme Sélinonte et Ségeste, rejoignent son camp. Eryx, la principale forteresse carthaginoise en Sicile, est prise en 277. Pyrrhus soumet également les Mamertins, à Messana.

En 276, Pyrrhus assiège Lilybée, la dernière possession carthaginoise en Sicile. Conscient qu’il ne pourra pas prendre la ville sans bloquer aussi son accès à la mer, il décide de récolter de l’argent dans les villes siciliennes pour construire une flotte. L’impopularité de cette mesure, et la dureté avec laquelle il contraint les Siciliens à payer, lui fait perdre le soutien de ses alliés. En même temps, les Romains commencent à reprendre les territoires qu’il avait conquis au Sud de Italie. Pyrrhus finit par lever le siège de Lilybée et se retire de Sicile.

Par la suite

De retour en Italie, Pyrrhus est vaincu par les Romains en 275, à la bataille de Beneventum. Il retourne en Grèce et est couronné roi de Macédoine. Il est tué en 272, après avoir assiégé Sparte et tenté en vain de prendre le contrôle du Péloponnèse. Après sa mort, Tarente, la dernière ville italienne qui n’est pas encore conquise par les Romains, se soumet à Rome.

La Sicile à la veille de la première guerre punique – Gris : territoire carthaginois – Vert : territoire grec – Blanc : territoire mamertin

En Sicile, le rapport de forces entre Grecs et Carthaginois est quasi identique à avant la guerre : Carthage reprend le contrôle des villes abandonnées par Pyrrhus. Une dizaine d’années plus tard, Rome et Carthage, qui étaient alliés contre Pyrrhus, s’affrontent à leur tout pour le contrôle de l’île : c’est la Première guerre punique.

Les Juifs en Afrique du Nord

Le Temple d’Onias : un Temple juif en Egypte

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A l’époque des Ptolémée, Onias, un prêtre juif exilé en Egypte, a construit un Temple dans la ville égyptienne de Léontopolis. S’il n’a jamais pu rivaliser avec le Temple de Jérusalem, ce Temple était néanmoins très populaire dans la diaspora juive en Egypte, à qui il permettait d’adorer leur Dieu sans devoir faire le long et coûteux voyage jusqu’en Palestine.

Représentation fictive du Temple d’Onias – Image créée par ChatGPT

Contexte

Destruction de Jérusalem par Nebucadnetsar (Source)

Le Royaume de Judée a été vaincu en -586 par le roi Nebucadnetsar de Babylone. Les Babyloniens détruisent Jérusalem, la capitale, avec son Temple, construit par le roi Salomon fils de David. Les Juifs sont exilés et dispersés dans tout l’Empire babylonien. Pour les prophètes juifs, l’exil est un jugement de Dieu pour la désobéissance du peuple à la Loi divine.

Modèle du Second Temple de Jérusalem, reconstruit après le retour d’exil

70 ans après, l’Empereur de Perse Cyrus le Grand, vainqueur des Babyloniens, autorise les Juifs dispersés dans son immense Empire à retourner vivre sur la terre de leurs ancêtres. Les Juifs revenus d’exil fondent un nouveau foyer national juif en Palestine, sous l’autorité de l’Empire perse. La ville de Jérusalem est reconstruite, avec son Temple. Tous les Juifs ne sont cependant pas revenus d’exil : d’importantes communautés juives subsistent dans plusieurs villes et régions du Moyen-Orient.

L’Empire des Ptolémée, incluant la Palestine

Deux siècles plus tard, l’Empire perse est vaincu par Alexandre le Grand. Après la mort d’Alexandre le Grand, son Empire est divisé entre ses généraux. La Palestine appartient d’abord aux Ptolémée d’Egypte, puis aux Séleucides de Syrie. Les Juifs s’efforcent de maintenir leur identité et leur religion face aux pressions de leurs nouveaux souverains, Grecs et païens.

A la même époque, beaucoup de Juifs s’installent à Alexandrie, la capitale des Ptolémée, dans toute l’Égypte et jusqu’en Cyrénaïque. La communauté juive d’Alexandrie, une des plus nombreuses du monde antique, a traduit les textes sacrés en grec.

Le grand-prêtre Onias et les Séleucides

L’Empire séleucide, avec la Palestine

En -198, la Palestine est conquise par les Séleucides de Syrie. Alors que les Ptolémée menaient une politique assez favorable aux Juifs, les Séleucides veulent les contraindre à renier leur religion pour s’assimiler à la civilisation grecque.

En -175, le grand-prêtre juif Onias III est destitué. D’après les sources juives, il a été contraint de renoncer à sa fonction à cause de son opposition à l’hellénisation de la Judée voulue par les Séleucides. Ses successeurs commencent à introduire des coutumes grecques qui vont à l’encontre de la Torah.

Antiochos IV Epiphane, l’Empereur séleucide qui a profané le Temple de Jérusalem

Trois ans plus tard, le nouveau grand-prêtre Ménélas s’empare de vases du Temple de Jérusalem, pour les offrir à des nobles séleucides. Onias proteste, accusant Ménélas de piller le trésor sacré du Temple. Onias s’enfuit dans la ville syrienne de Daphné (Harbiye, en Turquie actuelle), près d’Antioche, la capitale séleucide. Là, il est assassiné par Ménélas, avec le soutien du gouverneur séleucide.

Le fait que Onias se soit enfui à Daphné, une ville réputée pour son important sanctuaire d’Apollon et Artemis, met en doute le portrait que les sources juives font de lui, d’un Juif pieux qui luttait pour empêcher son peuple se détourner du culte du vrai Dieu. Il a probablement plutôt été destitué par les Séleucides parce qu’il était trop favorable aux Ptolémée.

Révolte des Maccabées

Les réformes hellénisantes du grand-prêtre Ménélas suscitent une forte opposition en Judée. En 167, l’Empereur séleucide Antiochos IV Epiphane profane le Temple de Jérusalem : il érige un autel à Zeus dans le Temple, sur lequel il sacrifie un porc. La profanation du Temple et la persécution des Juifs par les Séleucides provoquent une révolte juive en Palestine : la Révolte des Maccabées (167-160).

Le Temple d’Onias à Léontopolis

Onias IV, grand-prêtre en Egypte – Image créée par ChatGPT

Le fils du grand-prêtre Onias, qui s’appelait également Onias, s’enfuit en Egypte après la mort de son père. Il s’installe à la cour des Ptolémée, avec qui il entretient de bonnes relations. Grâce à lui, la communauté juive d’Egypte gagne en influence.

Après la révolte des Maccabées, Onias espère que les Juifs de Palestine le rappelleront à Jérusalem pour le restaurer dans la fonction de grand-prêtre, comme son père. Les meneurs de la révolte choisissent cependant de se proclamer eux-mêmes grands-prêtres, puis rois de Judée, fondant la dynastie hasmonéenne, qui régna jusqu’à la conquête romaine.

Vers -145, Onias décide de construire un Temple juif en Egypte. Il obtient la permission du roi Ptolémée VI Philométor pour bâtir ce Temple à Léontopolis (aujourd’hui Tell el-Yahudiya, à environ 20km au Nord du Caire). En construisant ce Temple, il espère libérer les Juifs d’Egypte de l’influence de leurs frères de Palestine, en leur permettant d’adorer Dieu sans devoir retourner à Jérusalem. Il ambitionne peut-être même, après la profanation du Temple de Jérusalem par les Séleucides, de faire accepter son Temple comme le nouveau Temple légitime pour tous les Juifs, d’autant plus qu’Onias est l’héritier, par son père, de la lignée des grands-prêtres juifs historiques. Cette ambition ne s’est pas réalisée : la plupart des Juifs, à l’instar de l’historien Flavius Josèphe, considèreront son acte comme une trahison.

Modèle du Temple d’Onias – Source

Le Temple d’Onias est construit sur les ruines d’un ancien temple égyptien consacré à la déesse Bastet. Il est construit sur le modèle du Temple de Jérusalem, bien que nettement plus petit et avec certaines différences. Selon Flavius Josèphe, il ressemblait à une forteresse. Onias et sa famille y servent comme prêtres.

La terre d’Onias en Egypte

Le Temple d’Onias n’a jamais eu la même importance que le Temple de Jérusalem. Il jouissait néanmoins d’une certaine popularité au sein de la diaspora juive en Egypte, qui venait y offrir des sacrifices. Avec le temps, la région autour du Temple d’Onias, où beaucoup de Juifs s’étaient installés, était appelée « Terre d’Onias ».

La construction du Temple a permis à Onias d’asseoir son autorité sur la communauté juive en Egypte. Onias et ses successeurs ont continué à jouer un rôle important dans l’Empire des Ptolémée. Pendant la guerre civile entre Ptolémée VIII Physcon et Cléopâtre III, Hilkiah et Ananias, les deux fils d’Onias, ont servi comme officiers dans l’armée de Cléopâtre III.

L’historien juif Jason de Cyrène a écrit une histoire de la Révolte des Maccabées. Son récit est très favorable à Onias et à son père, ce qui monte que son influence s’étendait au-delà de l’Egypte, dans une grande partie de la diaspora juive.

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Tell el-Yahudiya – Egyptian Monuments

Tell el-Yahudiya – Landious Travels

L'Afrique du Nord romaine

Le tremblement de terre de 365 : une catastrophe naturelle dévastatrice

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Un violent tremblement de terre sous-marin a eu lieu en juillet 365, en pleine Mer Méditerranée, au large de la Crète. Tout le bassin méditerranéen oriental a été dévasté par la secousse et par le tsunami qui a suivi. Cyrène et les autres villes historiques de Cyrénaïque ont été presque entièrement détruites.

Port d’Apollonie (Marsa Sousa), submergé par le tsunami

Ce tremblement de terre a eu lieu le 21 juillet 365, vers le lever du soleil. Son épicentre était situé à proximité de l’île de Crète. Sa magnitude est estimée à 8,5 sur l’échelle de Richter : il était plus violent qu’aucun tremblement de terre qui a frappé cette région à l’époque moderne. La secousse a été ressentie jusqu’en Espagne.

Le tremblement de terre a provoqué un tsunami qui a ravagé les côtes nord-africaines, surtout la Cyrénaïque et le delta du Nil, jusqu’à Alexandrie. Des bateaux ont été emportés jusqu’à 3km à l’intérieur des terres.

La mer a avancé jusqu’aux bains de Sabratha

Le tremblement de terre et le tsunami ont causé plusieurs milliers de morts. Presque toutes les villes de Crète ont été détruites. En Afrique du Nord, Alexandrie et Cyrène ont été très durement affectées. Leptis Magna aussi a été ravagée par le tsunami. Il y a eu des dégâts de moindre ampleur jusqu’à Tripoli et Sabratha.

Ce tremblement de terre a profondément marqué l’imagination des hommes de cette époque. L’historien romain Ammien Marcellin donne une description particulièrement détaillée du tremblement de terre, ainsi que des effets du tsunami à Alexandrie : « Peu après le lever du soleil, et précédée par de furieux éclats de tonnerre qui se succédaient sans interruption, une secousse terrible ébranla tout le continent jusqu’à sa base. La masse entière des eaux de la mer se retira, laissant à nu ses cavités profondes, et toute la population des abîmes palpitante sur le limon. Pour la première fois depuis que le monde est né, le soleil visita de ses rayons de hautes montagnes et d’immenses vallées dont on ne faisait que soupçonner l’existence. Les équipages des navires, engravés, ou supportés à peine par ce qui restait d’eau, purent ramasser à la main les poissons et les coquillages. Mais tout à coup la scène change : les vagues refoulées reviennent plus furieuses, envahissant îles et terre ferme, et nivelant avec le sol les constructions des villes et des campagnes. On eût dit que les éléments s’étaient conjurés pour étaler successivement les plus étranges convulsions de la nature. Une multitude d’individus périt, submergée par ce retour prodigieux et imprévu de la marée. Le reflux, après la violente irruption des vagues, montra plus d’un vaisseau échoué sur la plage, et des milliers de cadavres gisants dans toutes les positions. À Alexandrie, de fortes embarcations furent poussées jusque sur le toit des maisons ; et j’ai vu moi-même, près de la ville de Méthone en Laconie, la carcasse vermoulue d’un navire lancé par les ondes à près de deux milles du rivage. »

Les dégâts causés par le tremblement de terre ont accéléré le déclin des vieilles villes grecques de Cyrénaïque. Peu après, Cyrène a été remplacée par Ptolémaïs, une ville relativement épargnée, comme nouvelle capitale de la Cyrénaïque.

Carthage et l'Empire carthaginois

La Nécropole des Rabs : un site funéraire punique

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La Nécropole des Rabs, ou Nécropole de Bordj Djedid, est un cimetière de l’époque punique, situé sur le site archéologique de Carthage. Redécouverte en 1897, il s’agit de la plus grande nécropole punique, qui nous apprend beaucoup sur les rites funéraires des anciens Carthaginois.

Sélection d’objets découverts dans la nécropole, exposés au Musée National de Carthage
Sarcophage de la prêtresse, aquarelle peinte en 1903 par Auguste-Émile Pinchart

La Nécropole des Rabs était en usage du 5° Siècle jusqu’à la chute de Carthage, avec des pics d’activité au 4° et au 3° Siècles. On estime que l’ensemble des nécropoles de Cartage couvrait environ 60 hectares, alors que la surface de la ville elle-même était de plus de 300 hectares. Plus de 3000 tombes ont été excavées à Carthage, dont environ un millier dans la Nécropole des Rabs.

L’examen de ces tombes a permis aux spécialistes d’étudier l’évolution des pratiques funéraires à Carthage. Alors que les constructions les plus anciennes sont des chambres funéraires individuelles et familiales, avec le temps, des zones spécifiques ont été allouées à certaines familles, clans et organisations religieuses. Les défunts étaient inhumés ou incinérés. La crémation prédominait à partir du 4° Siècle, pendant la période hellénistique, en raison de restrictions d’espace. Les cendres étaient préservées dans une boîte en calcaire. Des bijoux, poteries et divers autres objets en or, en bronze ou en ivoire accompagnaient les défunts dans leur dernière demeure.

Les chambres funéraires étaient alignées en rangées, accessibles par des couloirs. On y descendait par des puits, d’une profondeur moyenne de 12m, le puits le plus profond étant de 27m. Des entailles dans les murs permettaient de descendre vers les couloirs. Ces puits servaient à protéger les chambres funéraires contre les voleurs. Ils avaient peut-être aussi un rôle religieux.

L’architecture des chambres funéraires et la richesse des objets qu’elles contiennent montre que la Nécropole des Rabs était employée par l’élite de la société carthaginoise. Il est possible qu’elle était réservée aux prêtres et dignitaires religieux, qui étaient issus de l’aristocratie et jouaient un rôle cérémoniel important.

Une quinzaine de sarcophages, datant du 4° au 3° Siècle, ont été déterrés dans la Nécropole des Rabs. Ces sarcophages sont en bois, en grès, en pierre et en marbre. Ils étaient fabriqués en surface, puis descendus dans les chambres funéraires à l’aide de cordes.

Sarcophage de marbre, d’inspiration grecque

Certains sarcophages montrent une influence grecque, avec un couvercle en forme de toit, qui rappelle les temples grecs. Ces sarcophages ont peut-être été fabriqués par des artisans grecs immigrés à Carthage. On a aussi des sarcophages d’influence égyptienne, contenant des momies.

Sarcophages aux couvercles sculptés, exposés dans la Salle Carthage du Musée du Louvre, à Paris

Les plus spectaculaires sont quatre sarcophages aux couvercles sculptés. La sculpture carthaginoise est peu documentée, ces sarcophages sont les principaux exemples connus. Les couvercles sculptés représentent des formes humaines : deux hommes et deux femmes. Ces sarcophages ont été retrouvés dans deux chambres funéraires contenant chacune un sarcophage d’homme et un de femme, ce qui montre qu’il s’agit probablement de couples mariés qui ont été enterrés ensemble.

Sarcophage de la Princesse ailée

La découverte la plus extraordinaire de toutes est le Sarcophage dit de la Princesse ailée, exposé au Musée National de Carthage. Ce sarcophage en marbre blanc représente une femme avec des ailes d’oiseau. La femme tient une colombe dans une main et un vase de parfum dans l’autre. Sa chevelure est attachée à la mode égyptienne et ses ailes semblent évoquer des attributs de la déesse égyptienne Isis ou Nephthys ; il pourrait s’agit aussi d’un symbole de la déesse Tanit. Elle est couverte d’un voile en forme de tête de faucon, qui lui descend jusqu’aux genoux, et la partie inférieure de son corps ressemble à une queue de poisson. Ce sarcophage était coloré à l’origine, mais les couleurs se sont effacées avec le temps.

Le christianisme en Afrique du Nord

Le christianisme au-delà de l’Afrique romaine

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L’histoire du christianisme, en Afrique du Nord comme ailleurs, est largement associée à celle de l’Empire romain. Pourtant, dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, il y avait des chrétiens aussi parmi les tribus amazighes au-delà des frontières romaines, dans les montagnes de l’Atlas et le désert du Sahara. Des vestiges d’églises ont été retrouvés dans de minuscules villages qui n’étaient même pas répertoriés par l’administration romaine.

Débuts

Tertullien de Carthage, le premier témoin d’une présence chrétienne africaine au-delà des frontières romaines

La première mention d’une présence chrétienne en Afrique, au-delà des limes romaines, remonte au début du 3° Siècle, lorsque l’écrivain chrétien Tertullien de Carthage parle des « différentes races des Gétules, les frontières multipliées des Maures, […] inaccessibles aux Romains, mais subjuguées par le Christ ». Il y avait donc dès son époque des chrétiens parmi les Gétules et les Maures du Sud, au-delà de la Maurétanie romaine.

Comment le christianisme s’est-il répandu dans ces régions ? Le plus souvent, des commerçants amazighs qui venaient vendre leurs marchandises dans les villes côtières, ou des ouvriers agricoles qui travaillaient sur des fermes en Afrique romaine, découvraient la foi chrétienne, puis retournaient l’apporter à leur famille et à leur tribu. D’autres fois, des chrétiens qui avaient été faits prisonniers lors de raids aux frontières romaines prêchaient leur foi aux tribus au milieu desquelles ils vivaient désormais.

Parfois aussi, les autorités romaines exilaient des responsables chrétiens dans des oasis et régions isolées du désert, qui prêchaient ensuite leur foi aux habitants de ces régions. C’est ainsi que le christianisme est parvenu dans l’oasis de Siwa.

La principale ville de Maurétanie du Sud, hors des frontières romaines, était Tamusiga (Essaouira). On n’a retrouvé aucune trace d’une communauté chrétienne à Tamusiga à l’époque romaine, mais les liens avec la Maurétanie romaine rendent une telle présence probable. De même, une présence chrétienne chez les Amazighs Guanches des Îles Canaries n’est pas avérée, mais plausible au vu des liens entre les îles et le continent.

En dehors des grandes villes romanisées, les Amazighs d’Afrique du Nord étaient hostiles au pouvoir romain, qui persécutait également les chrétiens. Ainsi, les Amazighs voyaient le christianisme comme une religion de résistance à Rome.

La rupture

Après la christianisation de l’Empire romain, au cours du 4° Siècle, l’Eglise d’Afrique romaine se souciait davantage de maintenir son nouveau statut de religion officielle que d’annoncer le message chrétien au-delà des frontières romaines. Le christianisme, désormais associé à l’administration romaine, ne séduisait plus les « hommes libres » de l’intérieur.

Augustin d’Hippone discute avec les donatistes

Le christianisme donatiste, considéré comme hérétique par l’Eglise romaine, a connu bien plus de succès, notamment parce qu’il exprimait la foi chrétienne dans les langues locales, tandis que l’Eglise romaine employait uniquement le latin. Aux 4° et 5° Siècles, les donatistes étaient bien plus nombreux que les chrétiens romains, avec des communautés donatistes dans toute l’Afrique du Nord. Le donatisme était directement lié au nationalisme amazigh : tant que les Romains persécutaient les chrétiens, les Amazighs se convertissaient en masse au christianisme ; maintenant que les Romains voulaient les contraindre à être des chrétiens romains, ils préféraient un christianisme différent.

Par la suite

Après la conquête vandale, des chrétiens vendus comme esclaves par les Vandales à des tribus éloignées ont converti leurs nouveaux maîtres. C’est le cas de la tribu des Caprapicti, au Sud de la Tunisie. Les racines chrétiennes légendaires de certaines tribus amazighes, comme les Sanhaja du Rif ou les Regraga du Nord d’Essaouira, remontent peut-être à l’influence de tels captifs.

La reconquête de l’Afrique du Nord par les Byzantins, au 6° Siècle, a ouvert la voie à un nouvel élan missionnaire vers l’intérieur du continent. Des prédicateurs chrétiens venus de Tripolitaine ont annoncé le message chrétien dans les oasis de Cydamus (Ghadamès) et d’Augila (Awjila). En 569, les Garamantes du Fezzan se sont convertis au christianisme. A la même époque, le christianisme a pénétré au Sud de l’Algérie et du Maroc actuels, au-delà d’une frontière romaine qui n’existait plus.

Vestiges archéologiques

Beaucoup de tribus amazighes de l’Atlas ou des plaines côtières du Maroc actuel étaient chrétiennes. Certains chefs de tribu ont laissé à la postérité des témoignages de leur allégeance à Christ. Ainsi, une inscription découverte sur la route de Constantine à Jijel mentionne le roi des Ucutamani (Ketama), qui régnait sur la Kabylie, avec le titre de « serviteur de Dieu ».

Stèle de Djorf Torba ; le personnage de droite tient une croix

A Djorf Torba, dans la wilaya algérienne de Béchar, un monument, construit vers la fin du 5° ou le début du 6° Siècle, contient une série de stèles, dont l’une montre un homme qui tient une croix dans sa main. (Source)

Les fameux djeddars, treize mausolées funéraires au Sud de Tiaret, en Algérie, contiennent également des symboles chrétiens, attestant que leurs constructeurs, des aguellid maures du 5° Siècle, étaient chrétiens. (Source)

En plus de ces monuments, on retrouve des inscriptions chrétiennes plus simples jusque dans l’oasis de Figuig et dans la plaine du Souss.

L'Afrique du Nord romaine

Le père de Dioclétien : esclave affranchi d’un Sénateur nord-africain ?

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Selon certaines sources, le père de l’Empereur romain Dioclétien était un esclave affranchi d’un Sénateur appelé Anullinus. Le nom de ce Sénateur indique qu’il était originaire d’Afrique romaine.

Dioclétien

Le futur Empereur Dioclétien est né vers 242, en Dalmatie (Croatie actuelle). Toutes les sources historiques s’accordent à dire qu’il était d’un arrière-plan modeste. L’historien romain Eutrope écrit qu’il est généralement considéré comme le fils d’un scribe, mais que certains affirment aussi que son père était un esclave affranchi d’un Sénateur appelé Anullinus. Les deux descriptions ne sont pas forcément incompatibles : il y avait des esclaves qui servaient de scribes à leur maître.

Certains historiens pensent que Dioclétien était seulement décrit comme un « fils d’affranchi » par ses adversaires, pour le discréditer. Le fait qu’un historien sérieux comme Eutrope mentionne cette filiation, en précisant même le nom de son ancien maître, lui donne cependant du crédit.

Cérémonie d’affranchissement du père de Dioclétien – Image créée par ChatGPT

Le nom d’Anullinus montre qu’il était issu d’une famille d’origine africaine : plusieurs inscriptions dédiées à des personnalités de ce nom ont été retrouvées dans différentes villes d’Afrique romaine. Le membre le plus connu de cette famille était Publius Cornelius Anullinus, un allié de Septime Sévère, qui commandait les troupes de Septime Sévère contre son rival Pescennius Niger. Publius Cornelius Anullinus est né à Grenade, au Sud de l’Espagne, une région proche de l’Afrique du Nord. Ses origines africaines expliquent ses liens avec le premier Empereur nord-africain.

Un autre membre de la famille Anullinus, Caius Annius Anullinus, a servi comme proconsul d’Afrique, puis comme préfet de Rome, pendant le règne de Dioclétien. Il a joué un rôle important dans la campagne de persécution des chrétiens sous Dioclétien et fait exécuter plusieurs martyrs chrétiens africains. Il pourrait s’agir du fils du Sénateur qui a affranchi le père de Dioclétien.

L'Afrique du Nord romaine

Les fils de Nubel le Maure : les révoltes de Firmus et Gildon

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Depuis les crises qui ont secoué l’Empire romain au cours du 3° Siècle, la domination romaine sur l’intérieur de l’Afrique du Nord est fragile. Firmus, un chef de tribu amazigh, en profite pour se révolter contre les Romains et se proclamer roi d’Afrique. Après sa mort, son frère Gildon, qui avait d’abord soutenu les Romains face à Firmus, se révolte à son tour.

Les enfants de Nubel

Nubel

Flavius Nubel est un chef de tribu amazigh du 4° Siècle, romanisé et chrétien. Issu de la tribu des Jubaleni (Zouaoua), il règne sur un territoire correspondant à la Kabylie actuelle. Sa forteresse, Petra (ou Maklou), était située à proximité de Bejaïa. Il est décrit par les historiens romains comme un des chefs amazighs les plus puissants de cette époque. Allié aux Romains, il a accueilli des chevaliers romains dans sa forteresse.

Nubel avait plusieurs épouses et a eu sept enfants connus. Le fait qu’il était à la fois polygame et chrétien est surprenant, étant donné que l’Eglise condamnait la polygamie. Il s’est probablement converti au christianisme à l’âge adulte : les croyants baptisés n’avaient pas le droit de prendre plusieurs épouses, mais ceux qui étaient déjà polygames lors de leur conversion pouvaient garder leurs épouses. La famille de Nubel, dont les fils se sont battus à la fois avec et contre les Romains, illustre la complexité des relations entre Rome et les tribus amazighes à cette époque.

Lorsque Nubel meurt, vers 370, son fils aîné Zammac lui succède, mais il est tué par un autre de ses fils, Firmus, qui l’accuse de lui avoir volé sa part d’héritage.

La révolte de Firmus (370-375)

Petra (Maklou), la forteresse de Firmus

Après le meurtre de son frère, Firmus se révolte contre les Romains et se proclame Empereur d’Afrique. A la tête d’une dizaine de tribus amazighes et de deux légions romaines, il prend le contrôle de toute la Maurétanie césarienne.

Dans les années ayant précédé la révolte de Firmus, Romulus, le comes (gouverneur) romain d’Afrique, s’était rendu coupable d’extorsion en contraignant les villes africaines à payer une taxe de protection contre les attaques des tribus amazighes. L’Empereur romain Valentinien, contraint de prendre des mesures à la fois contre Firmus et contre son propre comes, envoie le général Théodose l’Ancien (le père du futur Empereur Théodose) pour déposer Romulus. Firmus se montre d’abord conciliant et disposé à trouver un accord avec les Romains, mais ensuite, il tente d’assassiner Théodose. Lorsque son complot est découvert, il s’enfuit et reprend sa révolte.

Représentation fictive de Cyria, la sœur de Firmus

La révolte de Firmus est une affaire de famille : Firmus est soutenu par ses frères Mazuca et Dius et par sa sœur Cyria. Deux autres de ses frères, Gildon et Mascezel, se battent contre lui avec les Romains.

Firmus reçoit aussi le soutien des donatistes, un mouvement chrétien nord-africain considéré comme hérétique par l’Eglise officielle. Il protégeait les donatistes contre la persécution.

Les Romains craignent de se retrouver confrontés à une nouvelle guérilla longue et sanglante, comme celles de Jugurtha et de Tacfarinas. Théodose mène cependant une campagne efficace : après avoir affronté et vaincu une confédération de tribus menée par Cyria, la sœur de Firmus, près de Castellum Tingitanum (Chlef), il avance dans le désert avec une colonne d’infanterie légère, forçant Firmus à s’enfuir d’une tribu à l’autre.

Basilique Sainte-Salsa de Tipaza

En 374, Firmus assiège la ville de Tipasa, mais il ne parvient pas à s’en emparer. Selon la légende, il serait entré dans la chapelle de Sainte-Salsa, une jeune fille chrétienne tuée pour sa foi à Tipasa, pour implorer sa bénédiction, mais ses prières ont été refusées. En colère, il aurait frappé le tombeau de la martyre avec sa lance.

Vaincu à Tipasa, Firmus se réfugie dans les Monts du Hodna. Peu après, informé de la trahison d’un de ses alliés, Igmazen, le chef de la tribu Isaflenses, il se suicide pour éviter d’être capturé. Il meurt près d’Auzia (Sour el Ghozlane). Son corps est remis à Théodose par Igmazen.

Théodose, le général romain victorieux, s’installe à Carthage. Après la mort de l’Empereur Valentinien, il est exécuté en 376, pour des raisons inconnues. Son fils Théodose deviendra Empereur en 379.

La révolte de Gildon

Les deux plus jeunes frères de Firmus, Gildon et Mascezel, ont soutenu Théodose contre Firmus. En 385, le nouvel Empereur Théodose choisit Gildon comme nouveau comes d’Afrique romaine, pour le remercier de son soutien à son père. Gildon tisse des liens étroits avec l’aristocratie romaine : sa fille a épousé le neveu de l’Impératrice Flacilla. Il gouverne l’Afrique avec un large degré d’indépendance.

Corbita, navire marchand utilisé pour le ravitaillement de Rome

Sa relation avec l’Empereur Théodose commence cependant à se détériorer lorsqu’il refuse de le soutenir dans sa lutte contre l’usurpateur Eugène. Après la mort de Théodose, en 395, l’Empire est divisé entre ses deux fils : Honorius, en Occident, et Arcadius, en Orient. Deux ans après, Gildon se révolte contre Honorius et proclame son soutien à Arcadius, rattachant l’Afrique à l’Empire romain d’Orient. Il est soutenu par l’évêque donatiste Optat de Timgad (Thamugadi), qui constitue l’influence philosophique derrière son mouvement politique. Gildon met aussi en place un blocus empêchant le ravitaillement de Rome en blé produit en Afrique.

Au printemps 398, les Romains envoient une armée contre lui, commandée par son frère Mascezel. Gildon mobilise les forces romaines en Numidie et fait appel aux tribus amazighes, mais il est facilement vaincu après l’abandon de ses troupes romaines. Il est capturé à Théveste (Tebessa) et exécuté à Thabraca (Tabarka).

Mascezel, le dernier fils de Nubel, est honoré par les Romains pour avoir restauré leur domination sur l’Afrique. Il s’installe à Rome, où il est assassiné peu après par le régent impérial Stilicon, jaloux de sa popularité.