L'Afrique du Nord romaine

Le tremblement de terre de 365 : une catastrophe naturelle dévastatrice

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Un violent tremblement de terre sous-marin a eu lieu en juillet 365, en pleine Mer Méditerranée, au large de la Crète. Tout le bassin méditerranéen oriental a été dévasté par la secousse et par le tsunami qui a suivi. Cyrène et les autres villes historiques de Cyrénaïque ont été presque entièrement détruites.

Port d’Apollonie (Marsa Sousa), submergé par le tsunami

Ce tremblement de terre a eu lieu le 21 juillet 365, vers le lever du soleil. Son épicentre était situé à proximité de l’île de Crète. Sa magnitude est estimée à 8,5 sur l’échelle de Richter : il était plus violent qu’aucun tremblement de terre qui a frappé cette région à l’époque moderne. La secousse a été ressentie jusqu’en Espagne.

Le tremblement de terre a provoqué un tsunami qui a ravagé les côtes nord-africaines, surtout la Cyrénaïque et le delta du Nil, jusqu’à Alexandrie. Des bateaux ont été emportés jusqu’à 3km à l’intérieur des terres.

La mer a avancé jusqu’aux bains de Sabratha

Le tremblement de terre et le tsunami ont causé plusieurs milliers de morts. Presque toutes les villes de Crète ont été détruites. En Afrique du Nord, Alexandrie et Cyrène ont été très durement affectées. Leptis Magna aussi a été ravagée par le tsunami. Il y a eu des dégâts de moindre ampleur jusqu’à Tripoli et Sabratha.

Ce tremblement de terre a profondément marqué l’imagination des hommes de cette époque. L’historien romain Ammien Marcellin donne une description particulièrement détaillée du tremblement de terre, ainsi que des effets du tsunami à Alexandrie : « Peu après le lever du soleil, et précédée par de furieux éclats de tonnerre qui se succédaient sans interruption, une secousse terrible ébranla tout le continent jusqu’à sa base. La masse entière des eaux de la mer se retira, laissant à nu ses cavités profondes, et toute la population des abîmes palpitante sur le limon. Pour la première fois depuis que le monde est né, le soleil visita de ses rayons de hautes montagnes et d’immenses vallées dont on ne faisait que soupçonner l’existence. Les équipages des navires, engravés, ou supportés à peine par ce qui restait d’eau, purent ramasser à la main les poissons et les coquillages. Mais tout à coup la scène change : les vagues refoulées reviennent plus furieuses, envahissant îles et terre ferme, et nivelant avec le sol les constructions des villes et des campagnes. On eût dit que les éléments s’étaient conjurés pour étaler successivement les plus étranges convulsions de la nature. Une multitude d’individus périt, submergée par ce retour prodigieux et imprévu de la marée. Le reflux, après la violente irruption des vagues, montra plus d’un vaisseau échoué sur la plage, et des milliers de cadavres gisants dans toutes les positions. À Alexandrie, de fortes embarcations furent poussées jusque sur le toit des maisons ; et j’ai vu moi-même, près de la ville de Méthone en Laconie, la carcasse vermoulue d’un navire lancé par les ondes à près de deux milles du rivage. »

Les dégâts causés par le tremblement de terre ont accéléré le déclin des vieilles villes grecques de Cyrénaïque. Peu après, Cyrène a été remplacée par Ptolémaïs, une ville relativement épargnée, comme nouvelle capitale de la Cyrénaïque.

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Le père de Dioclétien : esclave affranchi d’un Sénateur nord-africain ?

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Selon certaines sources, le père de l’Empereur romain Dioclétien était un esclave affranchi d’un Sénateur appelé Anullinus. Le nom de ce Sénateur indique qu’il était originaire d’Afrique romaine.

Dioclétien

Le futur Empereur Dioclétien est né vers 242, en Dalmatie (Croatie actuelle). Toutes les sources historiques s’accordent à dire qu’il était d’un arrière-plan modeste. L’historien romain Eutrope écrit qu’il est généralement considéré comme le fils d’un scribe, mais que certains affirment aussi que son père était un esclave affranchi d’un Sénateur appelé Anullinus. Les deux descriptions ne sont pas forcément incompatibles : il y avait des esclaves qui servaient de scribes à leur maître.

Certains historiens pensent que Dioclétien était seulement décrit comme un « fils d’affranchi » par ses adversaires, pour le discréditer. Le fait qu’un historien sérieux comme Eutrope mentionne cette filiation, en précisant même le nom de son ancien maître, lui donne cependant du crédit.

Cérémonie d’affranchissement du père de Dioclétien – Image créée par ChatGPT

Le nom d’Anullinus montre qu’il était issu d’une famille d’origine africaine : plusieurs inscriptions dédiées à des personnalités de ce nom ont été retrouvées dans différentes villes d’Afrique romaine. Le membre le plus connu de cette famille était Publius Cornelius Anullinus, un allié de Septime Sévère, qui commandait les troupes de Septime Sévère contre son rival Pescennius Niger. Publius Cornelius Anullinus est né à Grenade, au Sud de l’Espagne, une région proche de l’Afrique du Nord. Ses origines africaines expliquent ses liens avec le premier Empereur nord-africain.

Un autre membre de la famille Anullinus, Caius Annius Anullinus, a servi comme proconsul d’Afrique, puis comme préfet de Rome, pendant le règne de Dioclétien. Il a joué un rôle important dans la campagne de persécution des chrétiens sous Dioclétien et fait exécuter plusieurs martyrs chrétiens africains. Il pourrait s’agir du fils du Sénateur qui a affranchi le père de Dioclétien.

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Les fils de Nubel le Maure : les révoltes de Firmus et Gildon

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Depuis les crises qui ont secoué l’Empire romain au cours du 3° Siècle, la domination romaine sur l’intérieur de l’Afrique du Nord est fragile. Firmus, un chef de tribu amazigh, en profite pour se révolter contre les Romains et se proclamer roi d’Afrique. Après sa mort, son frère Gildon, qui avait d’abord soutenu les Romains face à Firmus, se révolte à son tour.

Les enfants de Nubel

Nubel

Flavius Nubel est un chef de tribu amazigh du 4° Siècle, romanisé et chrétien. Issu de la tribu des Jubaleni (Zouaoua), il règne sur un territoire correspondant à la Kabylie actuelle. Sa forteresse, Petra (ou Maklou), était située à proximité de Bejaïa. Il est décrit par les historiens romains comme un des chefs amazighs les plus puissants de cette époque. Allié aux Romains, il a accueilli des chevaliers romains dans sa forteresse.

Nubel avait plusieurs épouses et a eu sept enfants connus. Le fait qu’il était à la fois polygame et chrétien est surprenant, étant donné que l’Eglise condamnait la polygamie. Il s’est probablement converti au christianisme à l’âge adulte : les croyants baptisés n’avaient pas le droit de prendre plusieurs épouses, mais ceux qui étaient déjà polygames lors de leur conversion pouvaient garder leurs épouses. La famille de Nubel, dont les fils se sont battus à la fois avec et contre les Romains, illustre la complexité des relations entre Rome et les tribus amazighes à cette époque.

Lorsque Nubel meurt, vers 370, son fils aîné Zammac lui succède, mais il est tué par un autre de ses fils, Firmus, qui l’accuse de lui avoir volé sa part d’héritage.

La révolte de Firmus (370-375)

Petra (Maklou), la forteresse de Firmus

Après le meurtre de son frère, Firmus se révolte contre les Romains et se proclame Empereur d’Afrique. A la tête d’une dizaine de tribus amazighes et de deux légions romaines, il prend le contrôle de toute la Maurétanie césarienne.

Dans les années ayant précédé la révolte de Firmus, Romulus, le comes (gouverneur) romain d’Afrique, s’était rendu coupable d’extorsion en contraignant les villes africaines à payer une taxe de protection contre les attaques des tribus amazighes. L’Empereur romain Valentinien, contraint de prendre des mesures à la fois contre Firmus et contre son propre comes, envoie le général Théodose l’Ancien (le père du futur Empereur Théodose) pour déposer Romulus. Firmus se montre d’abord conciliant et disposé à trouver un accord avec les Romains, mais ensuite, il tente d’assassiner Théodose. Lorsque son complot est découvert, il s’enfuit et reprend sa révolte.

Représentation fictive de Cyria, la sœur de Firmus

La révolte de Firmus est une affaire de famille : Firmus est soutenu par ses frères Mazuca et Dius et par sa sœur Cyria. Deux autres de ses frères, Gildon et Mascezel, se battent contre lui avec les Romains.

Firmus reçoit aussi le soutien des donatistes, un mouvement chrétien nord-africain considéré comme hérétique par l’Eglise officielle. Il protégeait les donatistes contre la persécution.

Les Romains craignent de se retrouver confrontés à une nouvelle guérilla longue et sanglante, comme celles de Jugurtha et de Tacfarinas. Théodose mène cependant une campagne efficace : après avoir affronté et vaincu une confédération de tribus menée par Cyria, la sœur de Firmus, près de Castellum Tingitanum (Chlef), il avance dans le désert avec une colonne d’infanterie légère, forçant Firmus à s’enfuir d’une tribu à l’autre.

Basilique Sainte-Salsa de Tipaza

En 374, Firmus assiège la ville de Tipasa, mais il ne parvient pas à s’en emparer. Selon la légende, il serait entré dans la chapelle de Sainte-Salsa, une jeune fille chrétienne tuée pour sa foi à Tipasa, pour implorer sa bénédiction, mais ses prières ont été refusées. En colère, il aurait frappé le tombeau de la martyre avec sa lance.

Vaincu à Tipasa, Firmus se réfugie dans les Monts du Hodna. Peu après, informé de la trahison d’un de ses alliés, Igmazen, le chef de la tribu Isaflenses, il se suicide pour éviter d’être capturé. Il meurt près d’Auzia (Sour el Ghozlane). Son corps est remis à Théodose par Igmazen.

Théodose, le général romain victorieux, s’installe à Carthage. Après la mort de l’Empereur Valentinien, il est exécuté en 376, pour des raisons inconnues. Son fils Théodose deviendra Empereur en 379.

La révolte de Gildon

Les deux plus jeunes frères de Firmus, Gildon et Mascezel, ont soutenu Théodose contre Firmus. En 385, le nouvel Empereur Théodose choisit Gildon comme nouveau comes d’Afrique romaine, pour le remercier de son soutien à son père. Gildon tisse des liens étroits avec l’aristocratie romaine : sa fille a épousé le neveu de l’Impératrice Flacilla. Il gouverne l’Afrique avec un large degré d’indépendance.

Corbita, navire marchand utilisé pour le ravitaillement de Rome

Sa relation avec l’Empereur Théodose commence cependant à se détériorer lorsqu’il refuse de le soutenir dans sa lutte contre l’usurpateur Eugène. Après la mort de Théodose, en 395, l’Empire est divisé entre ses deux fils : Honorius, en Occident, et Arcadius, en Orient. Deux ans après, Gildon se révolte contre Honorius et proclame son soutien à Arcadius, rattachant l’Afrique à l’Empire romain d’Orient. Il est soutenu par l’évêque donatiste Optat de Timgad (Thamugadi), qui constitue l’influence philosophique derrière son mouvement politique. Gildon met aussi en place un blocus empêchant le ravitaillement de Rome en blé produit en Afrique.

Au printemps 398, les Romains envoient une armée contre lui, commandée par son frère Mascezel. Gildon mobilise les forces romaines en Numidie et fait appel aux tribus amazighes, mais il est facilement vaincu après l’abandon de ses troupes romaines. Il est capturé à Théveste (Tebessa) et exécuté à Thabraca (Tabarka).

Mascezel, le dernier fils de Nubel, est honoré par les Romains pour avoir restauré leur domination sur l’Afrique. Il s’installe à Rome, où il est assassiné peu après par le régent impérial Stilicon, jaloux de sa popularité.

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La mort de Néron : l’Afrique romaine pendant la crise de 68-70

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Après la mort de l’Empereur Néron, l’Empire romain a sombré dans l’instabilité. Quatre Empereurs se sont succédés en un an. Les proconsuls et officiers militaires romains en Afrique du Nord ont joué un rôle important dans cette crise.

Contexte

Néron

Vers la fin de son règne, l’Empereur Néron se montre de plus en plus tyrannique. Plusieurs factions influentes de l’armée romaine se rebellent contre lui. Assailli de tous les côtés, Néron se suicide le 9 juin 68.

Après la mort de Néron, une guerre civile éclate. Galba, le gouverneur d’Espagne et le chef d’une des factions rebelles, devient Empereur, suivi de deux autres militaires, Othon et Vitellius. Chacun d’eux règne pendant quelques mois, avant d’être assassiné ou de se suicider.

Vespasien

Vespasien, le commandant des troupes romaines dans la guerre contre les Juifs en Judée, s’empare du trône en décembre 69. L’année suivante, son fils Titus, à qui il a confié le commandement en Judée avant de revenir à Rome, s’empare de Jérusalem et détruit la ville avec son Temple. La chute de Jérusalem entraîne un important exode de Juifs, notamment vers l’Afrique romaine. Vespasien règne pendant dix ans, rétablit la stabilité dans l’Empire et fonde une nouvelle dynastie.

En Afrique romaine

Pièce de monnaie à l’effigie de Clodius Macer

Lucius Clodius Macer, le commandant des légions romaines stationnées en Afrique, participe à la révolte contre Néron, probablement sous l’influence de la courtisane d’origine africaine Calvia Crispinilla. Pour affaiblir l’Empereur, il coupe l’approvisionnement de Rome en blé africain. Alors que Macer était d’abord un allié de Galba, celui-ci le fait assassiner au début de son règne, craignant qu’il ait des ambitions impériales pour lui-même.

Lucius Calpurnius Pison, le proconsul d’Afrique, est un allié de Vitellius, qui avait lui-même été proconsul d’Afrique quelques années auparavant et demeurait très populaire dans la région. Après la défaite de Vitellius, Pison refuse de reconnaître Vespasien comme nouvel Empereur. Valerius Festus, le nouveau commandant des légions romaines en Afrique, qui négociait secrètement avec Vespasien, tue le proconsul et est choisi par Vespasien pour lui succéder.

Par la suite

Peu après, une guerre éclate entre les villes libyennes de Leptis Magna et Oea (Tripoli). Le nouveau proconsul Valerius Festus intervient pour la réprimer. Par la suite, Valerius Festus organise une expédition en Afrique subsaharienne, en suivant l’itinéraire de l’expédition de Balbus.

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Syrte : la dernière ville punique

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Dans le monde antique, le désert de Syrte servait de frontière naturelle entre l’Empire carthaginois et les Grecs de Cyrénaïque, tandis que le Golfe de Syrte était redouté des marins pour ses dangereux sables mouvants. Les Phéniciens ont établi une ville, appelée Macomedes-Euphranta, sur l’emplacement de l’actuelle ville de Syrte. A cause de son isolement, la région de Syrte était la dernière région du monde romain dont les habitants parlaient encore la langue punique, au moins jusqu’au 5° Siècle et peut-être encore après l’arrivée des Arabes.

Les Argonautes à Syrte

Macomedes-Euphranta était à l’origine un simple port phénicien. A cette époque, les côtes du Golfe de Syrte étaient réputées très dangereuses, à cause des bancs de sable mouvant, appelés les Syrtes (du grec Σύρτις, étiré), sur lesquels les navires risquaient d’échouer. C’est la raison pour laquelle Macomedes-Euphranta n’est jamais devenue une ville importante.

Les références à la dangerosité de la région ne manquent pas dans la littérature antique. Dans le mythe des Argonautes, les héros de la Grèce antique font naufrage sur la côte de Syrte. La région est décrite dans l’Enéïde de Virgile comme « Syrte inhospitalière ». Elle est également mentionnée dans la Bible : pendant le voyage à Rome de l’apôtre Paul, l’équipage de son navire craint d’échouer sur la Syrte.

Statue des Frères Philènes

Le désert de Syrte, quasi infranchissable par voie terrestre avant l’introduction du chameau, constituait la frontière naturelle entre l’Empire carthaginois et la Cyrénaïque grecque. D’après une légende, afin de déterminer l’emplacement exact de la frontière, deux jeunes hommes, partis le même jour de Carthage et de Cyrène, ont voyagé à pied le long de la côte jusqu’à ce qu’ils se rencontrent. Un monument a été construit à l’endroit où ils se sont rencontrés, pour marquer la frontière. Ce monument était déjà perdu à l’époque romaine, mais un nouveau monument, l’Arc des Philènes, a été construit pendant l’occupation italienne, puis démoli en 1973. Les statues en bronze qui se trouvaient sur ce monument sont toujours conservées au Musée de Madina Sultan, près de Syrte.

Pièce d’or à l’effigie d’Ophellas de Cyrène

Le désert de Syrte a été traversé pour la première fois en 308 avant notre ère, par l’armée d’Ophellas, le gouverneur de Cyrénaïque. Ophellas était en route pour Carthage, afin de rejoindre son allié Agathocle de Syracuse, qui assiégeait la ville.

A l’époque romaine, la région correspondant à l’Ouest de la Libye actuelle était d’abord appelée Syrtica, puis Tripolitania. La région de Syrte était très isolée et n’avait pas de centre administratif. Pendant plusieurs siècles, elle était infestée de brigands sur terre et de pirates en mer.

Vers le 4° Siècle, une autre ville, Corniclanum, a été construite sur le site de la ville moderne d’Ajdabiya. Ce site, qui a été choisi pour ses réserves d’eau potable, deviendra une étape importante sur la route entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque.

Inscriptions dans les catacombes de Syrte (Source)

Du fait de son isolement, a région de Syrte est devenue la dernière région de l’Empire romain où la langue punique était toujours parlée. Une catacombe de Syrte, excavée en 1926, contient des inscriptions chrétiennes trilingues, en latin, grec et punique, qui datent du 5° Siècle. (Source)

Encore plus tard, au 11° Siècle, l’historien arabe Al-Bakri écrit que les habitants de Syrte parlent une langue qui n’est ni le latin, ni le tamazight, ni le copte : peut-être parlaient-ils encore une forme de punique à ce moment-là. Si c’est le cas, la proximité entre le punique et l’arabe a certainement facilité leur arabisation.

La ville de Syrte s’est beaucoup développée pendant l’ère Kadhafi. Le Guide Suprême libyen, qui est né dans la région de Syrte, a transformé la ville en un centre urbain important, dont il ambitionnait de faire la capitale des futurs Etats-Unis d’Afrique. Depuis la Révolution libyenne de 2011, Syrte, occupée par DAECH en 2015-2016, a souffert de la guerre civile et peine aujourd’hui à se reconstruire.

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La langue punique dans l’Antiquité tardive

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Le punique, la langue de l’ancien Empire carthaginois, était toujours parlé en Afrique romaine, plusieurs siècles après la chute de Carthage. Les dernières populations puniques se sont mélangées aux tribus amazighes autochtones, au point où les Amazighs eux-mêmes étaient parfois appelées « puniques ».

Le punique est une langue sémitique, comme l’arabe. Son alphabet est dérivé de l’alphabet phénicien.

Inscription bilinque punique-libyque, au Mausolée numide de Dougga

Après la chute de Carthage, les manuscrits carthaginois qui avaient été sauvés des flammes ont été conservés à la cour du roi Massinissa de Numidie. Pendant le règne des fils de Massinissa, beaucoup de Carthaginois qui avaient fui leur ville détruite se sont installés en Numidie. L’administration numide était bilingue : tous les documents officiels étaient rédigés en libyque (tamazight) et en punique. L’influence punique était particulièrement forte dans la région de Tingis (Tanger). Avec le temps, un nouveau dialecte, appelé néo-punique, s’est développé, avec une forte influence libyque.

Inscription bilingue latin-punique, théâtre de Leptis Magna

Pendant l’ère romaine, le punique était toujours parlé en Afrique du Nord. A cette époque, les dernières populations puniques étaient tellement mélangées aux Amazighs que les Romains appelaient « puniques » toutes les populations non romaines d’Afrique du Nord. Ainsi, des figures comme l’Empereur Septime Sévère ou l’écrivain chrétien Tertullien de Carthage sont parfois décrits comme « Puniques », alors qu’ils étaient certainement Amazighs. On a retrouvé aussi des textes écrits en punique avec l’alphabet latin.

La Bible chrétienne a-t-elle été traduite en punique ? Plusieurs traductions bibliques dans des langues régionales de l’Empire romain, notamment deux dialectes coptes d’Egypte, ont été effectuées entre le 4° et le 5° Siècle. Aucun manuscrit n’a été conservé, mais il est tout à fait possible qu’il y ait également eu une traduction en punique (et en libyque).

Augustin d’Hippone

Le dernier grand auteur qui maîtrisait la langue punique, au début du 5° Siècle, est Augustin d’Hippone, qui écrit dans une de ces lettres : « Et si vous rejetez la langue punique, vous nierez ce qui est admis par la plupart des hommes instruits : que beaucoup de choses ont été sagement préservées de l’oubli dans des livres écrits en langue punique. Non, vous devriez même avoir honte d’être né dans un pays où le berceau de cette langue est toujours chaud. » Il est possible qu’il parle de manuscrits puniques datant d’avant la destruction de Carthage, auxquels il avait encore accès.

La région de Syrte, du fait de son isolement, est la dernière région de l’Empire romain où le punique était toujours parlé. On a retrouvé dans les catacombes de Syrte des inscriptions chrétiennes trilingues, en latin, grec et punique, qui datent du 5° Siècle. Encore plus tard, au 11° Siècle, l’historien arabe Al-Bakri écrit que les habitants de Syrte parlent une langue qui n’est ni le latin, ni le tamazight, ni le copte : peut-être parlaient-ils encore une forme de punique à ce moment-là. Si c’est le cas, la proximité entre le punique et l’arabe a certainement facilité leur arabisation.

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Le troisième homme : Lépide en Afrique pendant le Deuxième Triumvirat

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Après la mort de Jules César, trois de ses plus proches alliés, Octave (le futur Empereur Auguste), Marc-Antoine et Lépide, forment un triumvirat pour gouverner ensemble le territoire romain. Lépide, le moins connu des trois, gouverne l’Afrique du Nord.

Contexte

Jules César, bien qu’il ait eu plusieurs enfant de différentes femmes, n’avait pas d’héritier légitime selon la loi romaine. Peu avant sa mort, il avait invité Cléopâtre d’Egypte à Rome, avec leur fils Césarion. Il avait probablement l’intention de faire de Césarion son héritier, mais il n’en a pas eu le temps : il est assassiné le 15 mars 44.

Pièce d’or à l’effigie de Lépide

Après sa mort, son fidèle allié Marc-Antoine et son fils adoptif Octave s’allient pour combattre ses assassins. Une fois victorieux, ils menacent de se battre entre eux pour le pouvoir. Pour éviter une nouvelle guerre civile, ils forment un triumvirat (trium viri, pouvoir de trois hommes) avec un autre homme politique romain : Lépide, un ancien allié de César. Les trois hommes décident de diviser le territoire romain entre eux. Lépide gouverne l’Afrique et la Numidie en tant que proconsul.

Lépide en Afrique

Pièce de monnaie à l’effigie de Lépide

Lépide, qui sait qu’il n’est pas assez puissant pour faire face aux deux autres triumvirs, se tient à l’écart des conflits entre Octave et Marc-Antoine. En 41, Octave charge Lépide de défendre Rome contre une attaque de Lucius Antonius, le frère de Marc-Antoine. Lucius Antonius, à la tête d’une force supérieure en nombre, s’empare facilement de la ville. Lépide est contraint de fuir dans le camp d’Octave.

Après ces événements, Marc-Antoine confie six légions à Lépide, pour l’accompagner en l’Afrique. Lépide se retire avec ses légions et n’intervient plus dans la politique romaine, se contentant de gouverner l’Afrique.

Thibilis, ville développée par Lépide

Pendant son proconsulat, Lépide a encouragé la distribution de terres en Afrique à des vétérans de l’armée romaine, afin de se construire un réseau de clients. Il a aussi accordé la citoyenneté romaine à beaucoup de familles de l’élite locale. Laetus, le futur assassin de l’Empereur Commode, est issu d’une famille africaine qui a reçu la citoyenneté romaine par Lépide.

A Carthage, nouvellement reconstruite en tant que ville romaine, Lépide s’oppose aux extensions illicites et veille à ce qu’aucune construction ne soit effectuée sur le site de la ville antique.

Lépide a également encouragé la romanisation de la ville numide de Thibilis (Sellaoua Announa, dans la wilaya de Guelma, en Algérie actuelle).

Pièce d’or à l’effigie de Sextus Pompée, frappée en Sicile pendant sa révolte

En 36, Sextus Pompée, le fils de Pompée, l’ancien rival de César, se révolte contre les triumvirs en Sicile. Lépide envoie des troupes pour le combattre. Après la défaite de Sextus Pompée, Octave et Lépide se disputent le contrôle de l’île. Octave en profite pour écarter Lépide du pouvoir. Lépide retourne à Rome, où il termine sa vie dans l’anonymat.

Par la suite

En septembre 31, les flottes d’Octave et de Marc-Antoine s’affrontent en mer, lors de la bataille d’Actium. Cette bataille est une victoire décisive pour Octave : la flotte de Marc-Antoine, la plus large dans l’histoire romaine, est entièrement détruite. Marc-Antoine et son amante Cléopâtre d’Egypte s’enfuient à Alexandrie, où ils se suicident peu après.

Quatre and plus tard, en 27, Octave proclame la fondation de l’Empire romain et devient le premier Empereur, sous le nom d’Auguste.

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Laetus : le militaire nord-africain qui a assassiné l’Empereur Commode

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Le règne de la dynastie impériale des Antonins, au 2° Siècle, est considéré comme l’âge d’or de l’Empire romain. Leur époque est marquée aussi par la montée en puissance des Romano-Africains dans l’administration impériale. Dans cet article, nous découvrirons l’histoire de Laetus, un officier militaire originaire de Thaenae (Thyna, près de Sfax), connu pour avoir assassiné Commode, le dernier Empereur de la dynastie antonine.

Ruines de Thaenae, la ville d’origine de Laetus –  (Source : Zaher Kammoun)

Origines

Relief montrant la garde prétorienne

Quintus Aemilius Laetus est né à Thaenae (Thyna, près de Sfax, en Tunisie actuelle). Sa famille était d’origine amazighe et avait acquis la citoyenneté romaine plusieurs générations plus tôt, pendant que Lépide était proconsul d’Afrique. Selon la coutume romaine, ils ont adopté le nom de famille de leur patron, Lépide, qui était issu de la gens Aemilia.

Laetus était un militaire de carrière, membre de la Garde prétorienne, une unité d’élite chargée de la sécurité personnelle de l’Empereur. Vers 191, l’Empereur Commode le nomme préfet du prétoire (commandant de la Garde prétorienne).

A cette époque, l’Empereur Commode vit avec une femme appelée Marcia, la fille d’un esclave affranchi de la famille impériale. Commode et Marcia ne pouvaient pas se marier, à cause de leur différence de statut social, mais Commode considérait Marcia comme son épouse. Marcia était chrétienne (ou, du moins, sympathisante du christianisme) et a influencé l’Empereur en faveur de la communauté chrétienne de Rome. Elle est la première personnalité chrétienne à avoir eu une telle influence à la cour impériale.

Le complot contre Commode

Commode en Hercule

Vers la fin de sa vie, l’Empereur Commode devient de plus en plus instable. Pour les festivités du Nouvel An 192, il veut faire une apparition publique, non pas depuis le palais, vêtu de sa robe de pourpre impériale, mais depuis les baraques des gladiateurs, escorté par les gladiateurs.

Commode fait part de son idée à Marcia, à son préfet du prétoire Laetus et à Eclectus, son chambellan. Tous trois lui déconseillent de mettre son plan en exécution : ce serait une honte pour la fonction impériale ! En colère, Commode décide de les faire exécuter dès le lendemain.

Pendant le bain de Commode, Marcia découvre l’ordre d’exécution. Marcia, Laetus et Eclectus se réunissent et décident de tuer Commode afin de sauver leur propre vie.

L’assassinat de Commode

Marcia, qui sert toujours à Commode sa première coupe de vin après son bain, est chargée de le tuer en empoisonnant son vin. Après avoir bu la coupe empoisonnée, l’Empereur tombe malade et se met à vomir. Craignant qu’il ne vomisse tout le poison, les conjurés ordonnent à Narcisse, un jeune athlète qui servait de coach sportif à Commode, de l’étrangler.

Par la suite

Pertinax

Après la mort de Commode, la garde prétorienne, menée par Laetus, choisit le sénateur Pertinax comme nouvel Empereur. Pertinax, qui veut réduire le solde des militaires, fait face à une rébellion et est tué à son tour.

Après la mort de Pertinax, la garde prétorienne décide de vendre le trône impérial aux enchères. Laetus est impliqué dans cette vente aux enchères. Le riche sénateur Didius Julianus obtient le trône.

Septime Sévère

L’armée, scandalisée de voir le trône ainsi vendu, se révolte et tue Didius Julianus. Ensuite, plusieurs officiers militaires revendiquent le trône impérial. Deux d’entre eux sont d’origine africaine : Albinus, le gouverneur de Bretagne, soutenu par les légions romaines basées dans cette province, et Septime Sévère, qui deviendra le premier Empereur Nord-Africain.

Après son entrée à Rome, Septime Sévère fait exécuter Laetus, avec les autres participants au complot contre Commode et à la vente aux enchères du trône impérial.

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Icosium : la ville antique d’Alger

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La ville d’Alger, qui s’appelait Icosium dans l’Antiquité, a une riche histoire qui remonte à plus de 2000 ans. Fondée par les Phéniciens comme un comptoir commercial, elle est ensuite devenue une ville influente pendant le règne du roi Juba II. A l’époque romaine, c’était une des principales villes de Maurétanie romaine. Pendant l’occupation vandale, elle est restée sous souveraineté romaine et a servi de refuge aux populations romano-africaines. La ville antique était située au niveau de la Casbah d’Alger.

Origine et étymologie

Pièce de monnaie en plomb de la ville d’Ikosim

Un comptoir commercial phénicien a été fondé sur le site d’Alger vers -1200. Il ne s’agissait cependant que d’une petite ville sans importance. Vers le 4° Siècle avant notre ère, un village de pêcheurs s’est formé sur ce site.

Au début du 3° Siècle, les Carthaginois ont reconstruit l’ancien comptoir phénicien et l’ont intégré à leur réseau de villes portuaires sur la côte méditerranéenne. Une collection de 158 pièces de monnaie puniques, en bronze et en plomb, datant du 3° au 1° Siècle, ont été retrouvées en 1940 dans le quartier de la Marine.

Pièce de monnaie en plomb de la ville d’Ikosim

A partir de cette époque, la ville était connue sous le nom d’Ikosim (Y KSM, 𐤀𐤉 𐤊𐤔𐤌), ce qui signifie « île aux mouettes » (ou « île aux hiboux »).

Les Grecs appelaient cette ville Ikosion. D’après la mythologie grecque, elle a été fondée par Hercule, qui, alors qu’il passait par la région, en quête du Jardin des Hespérides, a laissé vingt de ses compagnons derrière lui. Les Grecs pensaient que le nom de la ville vient de eíkosi (εἴκοσι), « vingt » en langue grecque, en référence aux compagnons d’Hercule qui ont fondé la ville. On sait cependant aujourd’hui qu’il s’agit d’une étymologie a posteriori.

En latin, Ikosim a été transcrit par Icosium.

La ville romaine

Juba II

Après la Deuxième guerre punique, Icosium faisait partie du Royaume de Numidie, du glorieux roi Massinissa. Massinissa était un allié des Romains, l’influence romaine remonte à cette époque.

Après la révolte de Jugurtha, la moitié occidentale de la Numidie, dont Icosium faisait partie, a été rattachée au Royaume voisin de Maurétanie, du roi Bocchus.

La ville d’Icosium a commencé à gagner en importance pendant le règne du roi Juba II. A cette époque, la capitale de la Maurétanie était Césarée (Cherchell), à une centaine de kilomètres d’Icosium. La ville a été endommagée par la révolte de Tacfarinas, mais ensuite, elle a connu un renouveau, avec l’arrivée de 3000 vétérans de l’armée romaine qui se sont installés à Icosium. C’est aussi à cette époque que le nom de la ville a pris sa forme romanisée.

La région d’Icosium était habitée par les tribus amazighes Maghraouas, qui ont soutenu la révolte de Tacfarinas. Ptolémée, le fils de Juba II, les fait transférer vers Castellum Tingitanum (Chlef) pour éviter un nouvelle révolte.

Mosaïque romaine, exposée au Musée national des antiquités et des arts islamiques d’Alger

En l’an 40, Ptolémée est assassiné par l’Empereur Caligula. Son royaume est annexé par l’Empire romain. Icosium fait partie de la province romaine de Maurétanie Césarienne.

La ville romaine était située au niveau de la Casbah d’Alger et du quartier de la Marine. La rue Bab el-Oued était son cardo maximus, la voie principale, qui traversait la ville du Nord au Sud. Des cimetières romains ont été retrouvés vers Bab el-Oued et Bab Azoun. Les ruines d’un aqueduc romain étaient également visibles près de la Porte de la Victoire (aujourd’hui Bab Jdid) jusqu’en 1845.

Icosium a obtenu le statut de colonie romaine en 75, sous l’Empereur Vespasien. A cette époque, la ville avait environ 15000 habitants. Leur langue était le latin.

Mosaïque romaine

Au 2° Siècle, la démographie de la ville a changé, avec l’arrivée de nouvelles populations amazighes originaires des campagnes environnantes. Les Latins sont devenus une élite minoritaire.

L’Afrique romaine s’est avérée être un terrain fertile pour le christianisme naissant. Le nouveau culte est probablement apparu au 2° Siècle à Icosium. Au 4° Siècle, la ville était majoritairement donatiste : Icosium était représentée par un évêque donatiste, Crescens, en 411, au Concile de Carthage. Deux autres évêques connus d’Icosium sont Laurentius, en 419, et Victor, en 484.

Icosium a été largement détruite pendant la révolte de Firmus (370-375).

Après l’époque romaine

La Casbah d’Alger, avec une colonne romaine – Carte postale, 1950

Icosium a été conquise par les Vandales en 430. Cependant, en 442, un accord a été passé entre les Vandales et l’Empire romain, permettant à la ville de demeurer sous souveraineté romaine pendant toute l’occupation vandale de l’Afrique du Nord. La ville a beaucoup grandi à cette époque, grâce à l’arrivée de réfugiés d’Afrique vandale.

Vers le début du 6° Siècle, des tribus amazighes ont pris le contrôle d’Icosium. La ville a ensuite été conquise par les Byzantins, en 534. Au début du 7° Siècle, la tribu amazighe des Beni Mezghenna s’est installée dans la région d’Icosium.

La ville a été détruite par les Omeyyades, vers la fin du 7° Siècle. Ses habitants ont été tués ou déportés comme esclaves à Damas. Son infrastructure romaine est en grande partie perdue.

La ville moderne a été fondée en 972, par Bulughin ibn Ziri, le fondateur de la dynastie ziride. Son nom arabe, الجزائر (Les Îles), a la même origine que son nom antique. Occupée par les Ottomans au 16° Siècle, elle est ensuite devenue la capitale de l’Algérie française, puis de la République d’Algérie, depuis l’indépendance en 1962. La Casbah d’Alger est largement construite sur les ruines de la cité antique.

L'Afrique du Nord romaine, Les Amazighs, les premiers Nord-Africains, Les Phéniciens en Afrique du Nord

Tamusiga : la ville antique d’Essaouira

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A l’époque romaine, la ville d’Essaouira s’appelait Tamusiga. Bien qu’elle n’était pas située en territoire romain, Tamusiga entretenait des liens commerciaux avec l’Afrique romaine. Les Îles Purpuraires, au large de la ville, contenaient une importante fabrique de pourpre qui remontait à l’ère phénicienne.

Les Îles Purpuraires, au large de Essaouira

Origines

Assiette phénicienne du 7° Siècle, retrouvée sur l’Île de Mogador

Les origines de la ville se perdent dans la nuit des temps. Après la fondation de Carthage, des marchands phéniciens ont fondé une chaîne de comptoirs commerciaux au-delà des Colonnes d’Hercule, sur la côte atlantique du Maroc actuel. Le dernier de ces comptoirs était probablement Agadir. Le site de Essaouira, qui offre un des meilleurs ancrages sur ces côtes, a certainement accueilli un de ces comptoirs. Les plus anciens vestiges phéniciens sur ce site remontent au 7° Siècle avant notre ère.

Les Phéniciens ont noué des relations avec les populations autochtones et faisaient du commerce avec eux. Sur les îles situées au large de Essaouira, ils ont développé une fabrique de teinture pourpre, à partir des coquillages qu’ils trouvaient sur la côte. L’industrie de la pourpre a donné à ces îles le nom d’Îles Purpuraires.

Arganier

En plus de la pourpre, les Phéniciens faisaient aussi du commerce d’huile d’argan, produite par les populations amazighes locales à partir du fruit de l’arganier, un arbre qui pousse uniquement dans cette région du monde. Il y a plus de 3000 ans, les Phéniciens exportaient déjà de l’huile d’argan à travers tout le bassin méditerranéen et s’en servaient comme complément alimentaire et comme cosmétique.

Itinéraire possible de Hannon le Navigateur

Au 5° Siècle avant notre ère, l’explorateur carthaginois Hannon le Navigateur a mené une expédition d’exploration de la côte ouest-africaine, en fondant des colonies sur sa route. Dans son itinéraire de voyage, la ville punique située sur le site d’Essaouira est appelée Arambys (Har Anbin, « montagne des raisins »). Elle était probablement abandonnée avant la visite de Hannon. Certains spécialistes identifient l’Île de Cerné, également mentionnée dans son itinéraire de voyage, à l’Île de Mogador, mais la plupart pensent que cette île est située plus au Sud, dans le Banc d’Arguin, en Mauritanie actuelle.

Des Phéniciens aux Amazighs et aux Romains

Après la chute de Carthage, les anciens comptoirs puniques ont été annexés par le Royaume de Maurétanie.

Manteau de pourpre romain

Le roi de Maurétanie Juba II rétablit l’ancienne industrie de fabrication de pourpre sur les Îles Purpuraires. A l’époque romaine, la pourpre était employée pour teindre les toges des sénateurs romains. Juba II organise aussi une expédition au départ des Îles Purpuraires pour explorer les Iles Canaries.

Pendant le règne de Juba II, une ville s’est développée sur les Îles Purpuraires. Les Amazighs l’appelaient Amagdul (« bien gardée »). Les Romains l’ont renommée Tamusiga. La ville était limitée aux îles : la baie d’Essaouira n’était pas occupée avant l’ère moderne.

Amphore originaire d’Hispanie bétique, 2° Siècle
Pièces de monnaie romaines du 3° Siècle, retrouvées sur l’île de Mogador

Tamusiga était la plus grande ville de Maurétanie située au-delà des frontières de l’Empire romain. Elle entretenait cependant des liens commerciaux étroits avec l’Afrique romaine, à travers son port. Une villa et une nécropole romaines ont été excavées, ainsi qu’un vase et des pièces de monnaie, conservés aujourd’hui Musée Sidi Mohammed ben Abdallah, à Essaouira.

Par la suite

Sanctuaire Regraga

Après la chute de l’Empire romain, Tamusiga a été abandonnée. La région environnante était habitée par des tribus amazighes, notamment les Regraga, qui étaient de religion chrétienne avant l’arrivée de l’islam. D’après une légende, pendant la vie du Prophète Mohammed, sept hommes de la tribu Regraga ont voyagé à La Mecque, où ils se sont convertis à l’islam.

Tombeau de Sidi Mogdoul, à Essaouira

Au 11° Siècle, Sidi Mogdoul, un saint musulman issu de la tribu Regraga, a été enterré à Essaouira. Son nom est probablement à l’origine de Mogador, le nom donné à la ville par les Portugais. Les anciens Amazighs l’appelaient déjà Amagdul, du phénicien Migdol, « petite forteresse ».

La Casbah de Essaouira, construite par Sidi Mohammed ben Abdallah

Au début du 16° Siècle, les Portugais construisent une forteresse à Mogador. Ils doivent faire face à la féroce résistance des Regraga et seront finalement chassés par les Saadiens. Le sultan saadien Ahmed al-Mansour établit une importante sucrerie dans la région de Essaouira et importe des esclaves Noirs originaires d’Afrique subsaharienne pour y travailler – les ancêtres des fameux Gnaouas. La ville moderne a été construite au 18° Siècle, par le sultan alaouite Sidi Mohammed ben Abdallah (Mohammed III). A la fin du protectorat, Mogador est renommée Essaouira, de l’arabe الصويرة (as-sawîra), « petite muraille » – un sens proche de l’ancien nom amazigh, phénicien et latin.

Synagogue Slat Lkahal de Essaouira

La communauté juive d’Essaouira, très influente jusqu’à aujourd’hui, remonte au 18° Siècle. Il est cependant possible qu’il y avait déjà des Juifs à Tamusiga à l’époque romaine : aucune trace archéologique ne l’atteste, mais c’est plausible dans la mesure où des communautés juives vivaient dans les villes de Maurétanie romaine, comme Volubilis et Sala. Pour la même raison, une présence chrétienne à la même époque n’est pas documentée, mais probable.

Aujourd’hui, la ville de Essaouira est fière de son héritage multiculturel, avec ses racines européennes, marocaines et subsahariennes (festival Gnaoua) et ses influences musulmanes, juives et chrétiennes. L’histoire antique montre que cette diversité n’est pas nouvelle : il y a plus de 2000 ans déjà, autochtones amazighs, commerçants phéniciens et aventuriers romains se côtoyaient dans le port et dans les rues de la ville.

Vue d’Essaouira aujourd’hui