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Au Sud de la Mauritanie, quelques milliers de personnes continuent à parler une langue qui précède l’arrivée de l’arabe : le zenaga. Si cette langue est aujourd’hui en voie de disparition, la recherche historique montre que c’était la langue majoritaire dans toute la Mauritanie jusqu’au 17° Siècle. Beaucoup de noms de lieux, bien que généralement considérés comme d’origine arabe, viennent en fait du zenaga.

Origines

Depuis toujours, la Mauritanie actuelle est un lieu de rencontre et de mélange entre populations blanches, Maures, du Nord du Sahara, et populations noires (Soninkés, Foulanis, Toucouleurs, etc.) du Sud du Sahara. Un autre groupe distinct, les Bafours, seraient les ancêtres des Imraguen du Banc d’Arguin.
Dans l’Antiquité, les Maures du Sud étaient apparentés à ceux qui vivaient plus au Nord, dans le Royaume de Maurétanie (Maroc actuel). Contrairement aux Maures du bassin méditerranéen, ils n’ont jamais été sous domination romaine. Le fleuve Sénégal était la limite de leur expansion.

L’introduction du chameau dans le Sahara, au cours du 3° Siècle, a révolutionné la vie dans le désert. A partir de là, certaines tribus, notamment Sanhadja, ont commencé à pratiquer le commerce transsaharien, ce qui leur a permis d’accroître leur influence. Ils faisaient du commerce avec l’Empire du Ghana, au Sud de la Mauritanie actuelle. Zenaga est la prononciation originale du nom arabisé Sanhadja.

Avec l’arrivée de l’islam, les Maures, devenus musulmans, ont été les premiers à diffuser la nouvelle religion dans ce qui est aujourd’hui la Mauritanie – bien avant l’arrivée des Arabes. Ce sont probablement ces Maures qui ont introduit l’islam parmi les Wolofs et les autres ethnies d’Afrique de l’Ouest, d’où l’influence du zenaga sur leur vocabulaire religieux (voir plus bas).
Les premiers Almoravides, issus de la tribu sanhadja des Lamtouna, parlaient probablement une langue proche du zenaga, avant leur montée vers le Nord, au cours de laquelle ils ont absorbé d’autres populations.
La langue zenaga

La langue zenaga, اكلام اژناڮة (klâm znâga) en arabe hassaniya, away iznaguen en zenaga, vient de la langue parlée par ces Maures qui nomadisaient dans le Sahara avant l’arrivée des Arabes. Cette langue est donc apparentée aux langues amazighes, ainsi qu’au tamacheq des Touaregs. Du fait de son isolement, elle est cependant très différente des langues amazighes du Maroc et d’Algérie. Elle a notamment gardé la distinction entre voyelles longues et courtes, un élément de la langue proto-amazighe parlée dans l’Antiquité, largement perdu dans les langues amazighes du Nord.

Si la langue zenaga fait incontestablement partie de la même famille linguistique que les langues amazighes, les zenagophones de Mauritanie ne se considèrent pas comme Amazighs. Ils sont conscients des origines de leur langue, mais leur identité est distincte de celle des Amazighs du Nord. Ils se voient avant tout comme Maures, sans distinction avec leurs voisins arabophones (il y a d’ailleurs des arabophones et des zenagophones dans les mêmes tribus). Certains ont même une vision négative du mouvement amazigh moderne, qu’ils voient comme une source de division dans la société nord-africaine. Le tifinagh est inconnu en Mauritanie.
Curieusement, le tetserret, une langue parlée par les tribus Ait Awari et Kel Eghlal, de la vallée de l’Azawagh, au Niger, est étroitement apparentée au zenaga de Mauritanie. Ces deux tribus vivent parmi les Touaregs, mais leur langue est incompréhensible pour les Touaregs. Le lien entre ces deux communautés si éloignées, mais aux langues si proches, est un mystère pour les historiens. Une étude linguistique du tetserret peut être lue en ligne ici.
Déclin et survie

Des tribus arabes venues du Nord, pour la plupart Banu Hassan, se sont installées en Mauritanie entre le 15° et le 17° Siècle. Alors que le zenaga était encore parlé dans toute la Mauritanie jusqu’au 17° Siècle, la langue des nouveaux arrivants s’est imposée ensuite, donnant naissance à l’arabe hassaniya. Aujourd’hui, les Maures de Mauritanie se considèrent comme Arabes, même si l’immense majorité d’entre eux descend davantage des anciens Maures que des Banu Hassan.
Le zenaga a cependant profité des rivalités ancestrales entre tribus guerrières et religieuses pour survivre : alors que les guerriers se sont vite assimilés aux Banu Hassan, les zwaya (marabouts), adonnés à la prière et à l’étude, sont devenus les gardiens de la culture maure pré-arabe. L’emploi du zenaga est ainsi devenu un symbole de la résistance des zwaya aux guerriers. Paradoxalement, le zenaga était considéré comme la langue de la civilisation en Mauritanie – contre l’arabe, la langue du Coran !

Le zenaga a perduré plus longtemps dans l’Emirat de Trarza (17° Siècle-début du 20° Siècle), où l’influence des Banu Hassan était moins forte. Aujourd’hui, les derniers zenagophones vivent dans la région de Trarza, autour de Mederdra.

Trois tribus maures continuent à parler zenaga : les Idablahsen (en zenaga Idhabudjhas), les Awlad Dayman (Dagg Tawnkadji) et les Tendgha (Tandghan). Toutes les trois sont des tribus maraboutiques ; les Awlad Dayman prétendent descendre du calife Abou Bakr as-Siddiq. Cependant, même au sein de ces tribus, seule une minorité comprend encore le zenaga.
Certaines tribus maures asservies par les Banu Hassan sont appelées Zenagas à cause de leurs origines, même s’ils ne parlent pas la langue zenaga.
Le zenaga aujourd’hui

Aujourd’hui, seules quelques milliers de personnes, âgées pour la plupart, parlent encore zenaga. Les jeunes générations n’apprennent plus cette langue. Des initiatives, portées par des jeunes qui veulent se réapproprier la langue de leurs ancêtres, existent afin de la raviver, mais le manque de volonté, à la fois politique et populaire, rend ces efforts difficiles. A moins d’un changement radical, le zenaga va probablement disparaître.
Il y avait quelques zenagophones sur la rive Sud du fleuve Sénégal à l’époque coloniale, mais il n’en reste probablement plus.
Partout en Mauritanie, on retrouve une abondance de noms de lieux d’origine zenaga. Nous y reviendrons dans un prochain article.

On retrouve aussi des influences zenaga dans d’autres langues ouest-africaines, notamment dans le vocabulaire religieux. Ainsi, la prière du midi (ٱلظُّهْر dhuhr) se dit tisbaar en wolof et tusbaar en pulaar, du zenaga tižbaran, « qui précède ». La prière de l’après-midi (العصر al-asr) s’appelle takkusaan en wolof et en pulaar, de takkuthan, « quatrième ». Pour les anciens Maures, la journée se terminait le soir, si bien que la prière du coucher du soleil (المغرب al-maghrib) était la dernière du jour et celle de la nuit (العشاء al-isha) la première.
Plusieurs théories ont été proposées pour l’origine du nom du Sénégal. Une possibilité est que ce serait une déformation de « Zenaga ». Une étymologie populaire le fait venir du wolof sunu gaal, « notre bateau ». Les habitants de la région du fleuve Sénégal étaient cependant Maures zenagophones avant l’arrivée des Wolofs.
Tabaski, le nom employé en Afrique de l’Ouest pour la fête musulmane de l’Aïd al-Adha, est-il également d’origine zenaga ? Tabaski vient de tafaska, le nom de la fête dans différentes langues amazighes, lui-même dérivé de la Pâque. Ce nom n’existe pas en zenaga aujourd’hui, mais il se peut qu’il ait été perdu. Un autre mot zenaga très proche, tifiski, signifie « printemps ». Or, la Pâque est célébrée au printemps. Certains linguistes pensent donc que tifiski vient de tafaska, d’autres ne sont pas d’accord. En tout cas, tifiski a été emprunté par l’arabe hassaniya et est devenu تيفسكي (tiviski ; le ف arabe se prononce v en hassaniya).
Le linguiste finlandais Miikka Alhonen, qui vit en Mauritanie, a rédigé une brève grammaire de la langue zenaga, qui n’a jamais été publiée. Nous partageons ici le brouillon de son étude, avec la permission de l’auteur, que nous remercions par ailleurs pour ses précieux conseils dans la préparation de cet article.
