Blog

Les Phéniciens en Afrique du Nord

Agadir : ville amazighe et comptoir phénicien

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Dans l’Antiquité, la ville d’Agadir était un port phénicien, le dernier maillon d’une chaîne de comptoirs commerciaux qui s’étendait le long de la côte atlantique. Le nom de la ville est cependant d’origine amazighe, ce qui montre que ce site était connu des populations autochtones de la région bien avant l’arrivée des navires phéniciens. Ce nom a même été emprunté par les Phéniciens, qui ont appelé ainsi plusieurs autres villes qu’ils ont fondées.

Après la fondation de Carthage, des marchands phéniciens ont fondé une chaîne de comptoirs commerciaux au-delà des Colonnes d’Hercule, sur la côte atlantique du Maroc actuel. Depuis ces comptoirs, les Phéniciens nouaient des relations avec les populations autochtones et faisaient du commerce avec eux. Le dernier de ces comptoirs était probablement situé sur le Cap Ghir. On ne sait rien d’autre sur ce comptoir, qui n’a jamais été très important (contrairement à celui des Îles Purpuraires, au large d’Essaouira, où les Phéniciens ont développé une fabrique de pourpre). Des vestiges phéniciens, essentiellement des poteries, ont été retrouvés dans la région.

Agadir de Tasguent, Anti-Atlas

Le nom « Agadir » est d’origine amazighe : un « agadir » (en tifinagh : ⴰⴳⴰⴷⵉⵔ) est un grenier fortifié, utilisé par les tribus amazighes des montagnes pour stocker leurs récoltes et leurs autres possessions. On en trouve encore plusieurs au Maroc, à travers le Haut-Atlas, l’Anti-Atlas et la Vallée du Draa. Lorsque les Phéniciens sont arrivés dans la région, ils ont emprunté ce terme : en langue punique, un « gadir » (𐤀𐤂𐤃𐤓) est un mur, une enceinte fortifiée. Les Phéniciens ont donné ce nom à plusieurs autres villes qu’ils ont fondées, notamment Gadir (Cadiz), au Sud de l’Espagne.

Itinéraire possible de Hannon le Navigateur

Au 5° Siècle avant notre ère, l’explorateur carthaginois Hannon le Navigateur a mené une expédition d’exploration de la côte ouest-africaine, en fondant des colonies sur sa route (ou, plus probablement, en rétablissant d’anciennes colonies phéniciennes abandonnées). Son récit de voyage mentionne cinq villes qu’il a fondées : Karikon-Teichos (château du soleil), Gytte (peut-être dérivé de geth, « bétail », ou de gt, « pressoir »), Akra (promontoire), Melitta (abeille à miel) et Arambys (montagne de raisins). Ces villes sont difficiles à identifier avec certitude. Certains pensent que Akra correspond à Agadir. La plupart des spécialistes les situent cependant plus au Nord, entre El-Jadida et Essaouira. L’identification la plus communément admise pour ces cinq villes, d’après l’étymologie de leur nom, est Azemmour, El-Jadida, Oualidia, Cap Beddouza et l’Île de Mogador, au large d’Essaouira. Le fleuve Lixus, également mentionné dans l’itinéraire de voyage, est probablement le Oued Draa.

Arganier

Parmi les produits que les populations locales vendaient aux Phéniciens, il y avait l’huile d’argan, produite par les Amazighs à partir du fruit de l’arganier, un arbre qui pousse uniquement dans cette région du monde. Il y a plus de 3000 ans, les Phéniciens exportaient déjà de l’huile d’argan à travers tout le bassin méditerranéen et s’en servaient comme complément alimentaire et comme cosmétique.

Phare du Cap Ghir, construit en 1926

A l’époque romaine, le Cap Ghir était connu comme « Cap Rhysaddir ». Ce nom, mentionné par l’historien Polybe, vient du phénicien Rs ‘dr, « Cap du Puissant », probablement en référence à la déesse punique Tanit. Il n’y avait apparemment pas de ville à cette époque. Le nom actuel du Cap Ghir vient du tamazight ighir (ⵉⵖⵉⵔ), qui signifie « épaule » (d’une montagne).

Agadir Oufellah

La ville actuelle a été fondée par les Portugais, en 1505, sous le nom de Santa Cruz do Cabo de Aguer (Sainte Croix du Cap Ghir). Les Portugais construisent la Casbah de Agadir Oufella. La ville devient marocaine en 1541, après sa conquête par la dynastie saadienne.

Les Grecs en Afrique du Nord

Arétaphile de Cyrène : la libératrice de Cyrène

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

A Cyrène, peu avant l’ère romaine, une femme nommée Arétaphile se fait connaître pour sa lutte courageuse contre deux tyrans qui opprimaient la ville : son propre mari, Nicocrate, puis son successeur Léandre. Dans le monde antique, Arétaphile était considérée comme un modèle de femme vertueuse, à cause de son combat pour la liberté de ses concitoyens.

En 96 avant notre ère, lorsque le dernier roi de Cyrénaïque, Ptolémée Apion, meurt sans héritier, son Royaume est légué à la République romaine. Dans un premier temps, ce nouveau territoire est cependant largement ignoré par les Romains. Le premier gouverneur romain n’est envoyé sur place qu’en 74.

Arétaphile de Cyrène – Image créée par ChatGPT

Pendant ces années, un tyran du nom de Nicocrate prend le pouvoir à Cyrène et brutalise la population. Nicocrate contraint Arétaphile, une femme de la ville, à l’épouser, après avoir tué son premier mari Phaedimus. Arétaphile, déterminée à libérer son peuple de la violence de ce tyran, complote pour le faire empoisonner. Calbia, la mère de Nicocrate, qui se doute de ses plans, convaincra son fils de faire torturer Arétaphile.

Ensuite, Arétaphile convainc sa fille de séduire Léandre, le frère de Nicocrate, afin de le renverser. Léandre parvient à tuer Nicocrate et lui succède.

Malheureusement, Léandre s’avèrera aussi tyrannique que son frère. Alors, Arétaphile fait appel au prince libyen Anabus pour venir libérer Cyrène.

Lucullus

En 87, le général romain Lucullus, un allié de Sylla, visite Cyrène, au cours d’une expédition navale destinée à lever une flotte auprès des alliés de Rome pour combattre Mithridate. La ville est en pleine guerre civile, qui dure depuis 7 ans, entre partisans et adversaires de Léandre. Lucullus met fin au conflit, réprime la tyrannie et établit une nouvelle Constitution. 13 ans après, Lucullus convaincra les autorités romaines de faire de la Cyrénaïque une province romaine.

Après la fin de la tyrannie, les citoyens de Cyrène proposent à Arétaphile d’exercer des fonctions dans le nouveau gouvernement de la ville, mais elle refuse. Elle aurait passé le reste de sa vie dans les quartiers des femmes de sa maison, sur son métier à tisser.

L’historien grec Plutarque mentionne Arétaphile dans son ouvrage De la vertu des femmes, comme un modèle de femme vertueuse, qui aspire à libérer son peuple de la tyrannie. Elle semble avoir été l’objet d’un culte pour les femmes de cette époque.

L'Afrique du Nord romaine, Les Amazighs, les premiers Nord-Africains, Les Phéniciens en Afrique du Nord

Tamusiga : la ville antique d’Essaouira

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

A l’époque romaine, la ville d’Essaouira s’appelait Tamusiga. Bien qu’elle n’était pas située en territoire romain, Tamusiga entretenait des liens commerciaux avec l’Afrique romaine. Les Îles Purpuraires, au large de la ville, contenaient une importante fabrique de pourpre qui remontait à l’ère phénicienne.

Les Îles Purpuraires, au large de Essaouira

Origines

Assiette phénicienne du 7° Siècle, retrouvée sur l’Île de Mogador

Les origines de la ville se perdent dans la nuit des temps. Après la fondation de Carthage, des marchands phéniciens ont fondé une chaîne de comptoirs commerciaux au-delà des Colonnes d’Hercule, sur la côte atlantique du Maroc actuel. Le dernier de ces comptoirs était probablement Agadir. Le site de Essaouira, qui offre un des meilleurs ancrages sur ces côtes, a certainement accueilli un de ces comptoirs. Les plus anciens vestiges phéniciens sur ce site remontent au 7° Siècle avant notre ère.

Les Phéniciens ont noué des relations avec les populations autochtones et faisaient du commerce avec eux. Sur les îles situées au large de Essaouira, ils ont développé une fabrique de teinture pourpre, à partir des coquillages qu’ils trouvaient sur la côte. L’industrie de la pourpre a donné à ces îles le nom d’Îles Purpuraires.

Arganier

En plus de la pourpre, les Phéniciens faisaient aussi du commerce d’huile d’argan, produite par les populations amazighes locales à partir du fruit de l’arganier, un arbre qui pousse uniquement dans cette région du monde. Il y a plus de 3000 ans, les Phéniciens exportaient déjà de l’huile d’argan à travers tout le bassin méditerranéen et s’en servaient comme complément alimentaire et comme cosmétique.

Itinéraire possible de Hannon le Navigateur

Au 5° Siècle avant notre ère, l’explorateur carthaginois Hannon le Navigateur a mené une expédition d’exploration de la côte ouest-africaine, en fondant des colonies sur sa route. Dans son itinéraire de voyage, la ville punique située sur le site d’Essaouira est appelée Arambys (Har Anbin, « montagne des raisins »). Elle était probablement abandonnée avant la visite de Hannon. Certains spécialistes identifient l’Île de Cerné, également mentionnée dans son itinéraire de voyage, à l’Île de Mogador, mais la plupart pensent que cette île est située plus au Sud, dans le Banc d’Arguin, en Mauritanie actuelle.

Des Phéniciens aux Amazighs et aux Romains

Après la chute de Carthage, les anciens comptoirs puniques ont été annexés par le Royaume de Maurétanie.

Manteau de pourpre romain

Le roi de Maurétanie Juba II rétablit l’ancienne industrie de fabrication de pourpre sur les Îles Purpuraires. A l’époque romaine, la pourpre était employée pour teindre les toges des sénateurs romains. Juba II organise aussi une expédition au départ des Îles Purpuraires pour explorer les Iles Canaries.

Pendant le règne de Juba II, une ville s’est développée sur les Îles Purpuraires. Les Amazighs l’appelaient Amagdul (« bien gardée »). Les Romains l’ont renommée Tamusiga. La ville était limitée aux îles : la baie d’Essaouira n’était pas occupée avant l’ère moderne.

Amphore originaire d’Hispanie bétique, 2° Siècle
Pièces de monnaie romaines du 3° Siècle, retrouvées sur l’île de Mogador

Tamusiga était la plus grande ville de Maurétanie située au-delà des frontières de l’Empire romain. Elle entretenait cependant des liens commerciaux étroits avec l’Afrique romaine, à travers son port. Une villa et une nécropole romaines ont été excavées, ainsi qu’un vase et des pièces de monnaie, conservés aujourd’hui Musée Sidi Mohammed ben Abdallah, à Essaouira.

Par la suite

Sanctuaire Regraga

Après la chute de l’Empire romain, Tamusiga a été abandonnée. La région environnante était habitée par des tribus amazighes, notamment les Regraga, qui étaient de religion chrétienne avant l’arrivée de l’islam. D’après une légende, pendant la vie du Prophète Mohammed, sept hommes de la tribu Regraga ont voyagé à La Mecque, où ils se sont convertis à l’islam.

Tombeau de Sidi Mogdoul, à Essaouira

Au 11° Siècle, Sidi Mogdoul, un saint musulman issu de la tribu Regraga, a été enterré à Essaouira. Son nom est probablement à l’origine de Mogador, le nom donné à la ville par les Portugais. Les anciens Amazighs l’appelaient déjà Amagdul, du phénicien Migdol, « petite forteresse ».

La Casbah de Essaouira, construite par Sidi Mohammed ben Abdallah

Au début du 16° Siècle, les Portugais construisent une forteresse à Mogador. Ils doivent faire face à la féroce résistance des Regraga et seront finalement chassés par les Saadiens. Le sultan saadien Ahmed al-Mansour établit une importante sucrerie dans la région de Essaouira et importe des esclaves Noirs originaires d’Afrique subsaharienne pour y travailler – les ancêtres des fameux Gnaouas. La ville moderne a été construite au 18° Siècle, par le sultan alaouite Sidi Mohammed ben Abdallah (Mohammed III). A la fin du protectorat, Mogador est renommée Essaouira, de l’arabe الصويرة (as-sawîra), « petite muraille » – un sens proche de l’ancien nom amazigh, phénicien et latin.

Synagogue Slat Lkahal de Essaouira

La communauté juive d’Essaouira, très influente jusqu’à aujourd’hui, remonte au 18° Siècle. Il est cependant possible qu’il y avait déjà des Juifs à Tamusiga à l’époque romaine : aucune trace archéologique ne l’atteste, mais c’est plausible dans la mesure où des communautés juives vivaient dans les villes de Maurétanie romaine, comme Volubilis et Sala. Pour la même raison, une présence chrétienne à la même époque n’est pas documentée, mais probable.

Aujourd’hui, la ville de Essaouira est fière de son héritage multiculturel, avec ses racines européennes, marocaines et subsahariennes (festival Gnaoua) et ses influences musulmanes, juives et chrétiennes. L’histoire antique montre que cette diversité n’est pas nouvelle : il y a plus de 2000 ans déjà, autochtones amazighs, commerçants phéniciens et aventuriers romains se côtoyaient dans le port et dans les rues de la ville.

Vue d’Essaouira aujourd’hui
L'Afrique du Nord romaine, Les Amazighs, les premiers Nord-Africains

Volubilis : une ville amazighe

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Volubilis, au Nord de la ville marocaine de Meknès, était la capitale de l’ancien Royaume de Maurétanie. Si la ville s’est beaucoup développée à l’époque romaine, sa population est toujours restée majoritairement autochtone africaine. Après le 3° Siècle, Volubilis, abandonnée par les Romains, est redevenue une ville amazighe, gouvernée par des chefs de tribus locaux qui se sont appropriés ses infrastructures urbaines romaines.

Origines

Vue d’ensemble de Volubilis

La ville de Volubilis est construite dans une plaine fertile, au pied du Mont Zerhoun. La région environnante est habitée depuis au moins 5000 ans : des poteries néolithiques y ont été retrouvées.

Le nom « Volubilis » est la forme latine de son nom amazigh Oualili (ⵡⴰⵍⵉⵍⵉ). Deux hypothèses ont été proposée pour l’origine de ce nom : il pourrait venir soit du terme tamazight walilit, qui signifie laurier-rose, une fleur abondante dans la région ; soit du verbe wlly (tourner). En latin, le V de « Volubilis » était prononcé « ou ».

Volubilis, capitale de la Maurétanie

Carte de la Maurétanie antique

Avant l’ère romaine, Volubilis faisait partie du territoire du Royaume de Maurétanie. L’histoire antique de la Maurétanie est peu connue. Les anciens rois de Maurétanie, qui régnaient sur une confédération tribale nomade, n’avaient pas de capitale fixe : leur cour était mobile. Volubilis était cependant déjà un des principaux centres de leur royaume.

Stèle punique

Au 3° Siècle avant notre ère, le site de Volubilis était occupé par les Carthaginois, ainsi que l’attestent le temple de Baal et des inscriptions en langue punique. L’influence punique a perduré longtemps après la chute de Carthage.

Juba II

En -25, Juba II est choisi par les Romains pour régner sur un nouveau Royaume de Maurétanie élargi à une grande partie de la Numidie historique. En plus de sa capitale, Césarée (Cherchell), il construit une résidence secondaire à Volubilis, qui devient sa deuxième capitale, pour la moitié occidentale de son royaume. Juba II, un roi d’origine africaine, mais fortement romanisé, a transformé Volubilis en véritable cité romaine, avec un forum, une basilique, des temples et des thermes.

Volubilis à l’ère romaine

L’Empire romain annexe la Maurétanie en l’an 40, après la mort de Ptolémée, le fils de Juba II. Aedémon, un esclave affranchi de la famille royale, mène une révolte contre les Romains. Volubilis demeure fidèle à Rome. En récompense, l’Empereur accorde la citoyenneté romaine à ses habitants et les dispense d’impôts pendant dix ans.

La basilique romaine de Volubilis

Les Romains choisissent Tingis (Tanger) comme capitale provinciale à la place de Volubilis, à cause de sa proximité avec l’Europe. Volubilis reste cependant la ville la plus peuplée de la province, avec un pic de 20 000 habitants vers la fin du 2° Siècle – Amazighs romanisés pour la plupart. La ville s’enrichit considérablement à l’ère romaine, grâce à ses terres fertiles, qui lui permettent de cultiver du blé et de produire de l’huile d’olive. Une route est construite pour relier Volubilis à Tingis et Lixus (Larache).

Epitaphe du fondateur de la synagogue de Volubilis

Volubilis a accueilli aussi une communauté juive. Des inscriptions funéraires attestent de la présence de Juifs à Volubilis dès le 2° Siècle avant notre ère. Une synagogue a été construite au 3° Siècle. Les Juifs de Volubilis sont à l’origine de l’influente communauté juive marocaine.

Volubilis, comme toute l’Afrique romaine, s’est avérée être un terrain fertile pour le christianisme. Le site de l’église de Volubilis est connu et ses fondations sont encore visibles, même si le bâtiment lui-même a disparu. Des inscriptions chrétiennes retrouvées à Volubilis montrent des liens avec l’Oranie plutôt qu’avec Tingis, ce qui indique que le message chrétien est probablement venu de l’Est. (Source)

Arc de Caracalla, à Volubilis

Malgré l’importance de Volubilis, sa position, face à des tribus amazighes hostiles à la domination romaine, était toujours précaire. Cinq forts, situés au niveau des villages actuels de Aïn Schkor, Bled el Gaada, Sidi Moussa, Sidi Said et Bled Takourart (l’ancienne Tocolosida), ont été construits pour défendre la ville. L’Empereur Marc-Aurèle a fait construire une muraille autour de la ville, avec huit portes et 40 tours.

Le départ des Romains

L’Empire romain a perdu le contrôle de Volubilis, avec tout l’intérieur de la Maurétanie, après la crise du 3° Siècle. Vers 255, la confédération amazighe des Baquates, de la région de Taza et du Rif oriental, se révolte contre les Romains. Leur révolte est motivée surtout par la confiscation de leurs terres dans la région de Volubilis. Après une insurrection longue et meurtrière, un traité de paix est conclu en 280, en vertu duquel les Romains acceptent d’abandonner Volubilis.

Mosaïque de Diane, maison de Vénus

Les Baquates prennent le contrôle de la ville et récupèrent leurs terres. Volubilis est de nouveau une ville amazighe, tout en gardant ses infrastructures romaines.

En 285, lorsque le nouvel Empereur romain Dioclétien réorganise l’administration romaine en Afrique, une campagne pour reconquérir Volubilis est brièvement envisagée, mais l’idée est abandonnée : cela coûterait trop cher.

L’abandon de Volubilis par les Romains n’implique pas l’abandon de l’art de vivre romain par ses habitants. Certaines mosaïques de la ville, notamment celle de la course de chars, dans la Maison de Vénus, datent du 4° Siècle, après le départ des Romains.

Par la suite

Koceïla

Volubilis n’a été que peu affectée par l’invasion vandale. Les Byzantins se sont probablement établis dans la ville, mais n’y ont pas exercé une influence durable. Avant l’arrivée des Arabes, la région de Volubilis était gouvernée par des chefs amazighs locaux, dont les noms indiquent qu’ils étaient de religion chrétienne.

Au 7° Siècle, beaucoup d’Amazighs qui fuyaient l’expansion islamique se sont installés à Volubilis, notamment les survivants de la tribu Awraba, après la défaite de leur chef Koceïla. La ville est restée majoritairement chrétienne bien après l’arrivée de l’islam : les tombes chrétiennes à Volubilis datent de jusqu’au 12° Siècle.

Mausolée de Moulay Idriss, à Moulay Idriss Zerhoun

En 788, le cherif Idriss ibn Abdallah, un descendant du Prophète Mohammed, s’établit dans la région de Volubilis et fonde la dynastie idrisside, considérée comme la première dynastie royale marocaine. Idriss I est enterré dans le Mausolée de Moulay Idriss, à Moulay Idriss Zerhoun, tout près de Volubilis. Ainsi, la capitale de la Maurétanie antique est également devenue le berceau de la nation marocaine moderne.

Le christianisme en Afrique du Nord

La basilique sévérienne : un édifice civil romain transformé en église

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Après la christianisation de l’Empire romain, beaucoup de temples et d’édifices civils romains ont été transformés en églises. Pour les chrétiens, c’était une manière de se réapproprier le génie de la Rome antique, en mettant ses plus belles constructions au service de leur religion. Un bon exemple est la basilique sévérienne, un bâtiment emblématique de Leptis Magna, en Libye.

Basilique sévérienne

La basilique sévérienne a été construite par l’Empereur romain Septime Sévère, qui était originaire de Leptis Magna. Son histoire est liée à celle de l’Arc de Septime Sévère : lorsque Septime Sévère a visité Leptis Magna, en 203, les autorités de la ville ont construit l’arc en son honneur. Pour les remercier, l’Empereur a fait construire la basilique, inspirée de la Basilique Ulpia de Rome. La construction de la basilique a été terminée par Caracalla, le fils et successeur de Septime Sévère.

Abside Nord de la basilique

La basilique mesurait environ 95 mètres de long et 35 mètres de large. Elle était divisée en trois nefs, séparées par des rangées de colonnes en granite pourpre d’Egypte et en marbre vert d’Eubée. Aux deux extrémités, se trouvaient des absides (murs en demi-cercle), avec des plates-formes sur lesquelles se tenaient les magistrats. La basilique servait notamment pour les procès publics.

Les décorations sur deux colonnes de la basilique sont particulièrement remarquables. L’une représente Hercule, l’autre Dionysos.

Chaire de la basilique transformée en église

En 533, la basilique sévérienne, qui était tombée en ruines pendant l’occupation vandale, a été restaurée. Elle a ensuite été transformée en une église chrétienne, consacrée à Marie la mère de Jésus.

La chaire a été construite à partir d’un ancien autel qui se trouvait dans la basilique, afin de symboliser l’impuissance des idoles païennes et le triomphe du Dieu chrétien. Un baptistère, en forme de croix, a également été construit. En dehors de ces éléments nécessaires au culte chrétien, l’ancienne basilique romaine a cependant été laissée largement intacte. Les chrétiens romains ne voyaient pas leur foi comme une rupture avec le passé, mais ils voulaient préserver tout ce qui faisait la gloire de la Rome antique, en n’ôtant que ce qui contredisait directement leur foi.

L'Afrique du Nord romaine

Le roman africain : une langue latine en Afrique du Nord

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Les Nord-Africains de l’Antiquité, comme aujourd’hui, parlaient plusieurs langues différentes. Les Puniques, Grecs et Romains, qui ont dominé la région, ont toujours cherché à enrichir et non à détruire, à enseigner leur langue sans éradiquer la langue autochtone amazighe. Vers le 3° Siècle, une nouvelle langue dérivée du latin est même apparue dans la région. Cette langue, appelée le roman africain, était toujours parlée pendant plusieurs siècles après les conquêtes arabes.

Inscription latine du 5° Siècle, forum de Leptis Magna

Les populations autochtones d’Afrique du Nord parlaient divers dialectes tamazight, que les Romains appelaient libyque. Le punique, la langue de l’ancien Empire carthaginois, était courant aussi. A l’époque romaine, les populations urbaines ont adopté le latin et les coutumes romaines. La romanisation n’était cependant pas totale : les habitants des villes nord-africaines comme Carthage et Cirta ne parlaient pas un latin pur, mais le mélangeaient avec leurs langues ancestrales. Avec le temps, une nouvelle langue, avec des racines latines et de nombreux emprunts tamazighs et puniques, s’est formée.

Le latin était la langue de l’administration impériale et de l’éducation, employée aussi pour le culte chrétien, en tout cas dans les grandes villes. Ainsi, un jeune Nord-Africain apprenait le latin à l’école, s’en servait pour les formalités administratives et le parlait à l’église, mais en famille et avec ses amis, il parlait le latin dialectal. Plus une ville était petite, plus le dialecte local s’éloignait du latin classique. Le tamazight dominait dans les régions rurales. Avec le temps, le latin dialectal nord-africain est devenu une langue à part entière.

On estime que le roman africain était probablement très proche du sarde, une langue parlée encore aujourd’hui en Sardaigne. L’image de couverture de cet article est un des plus anciens manuscrits en sarde, certainement ce qui se rapproche le plus d’un manuscrit en roman africain.

Le roman africain a survécu aux conquêtes arabes du 7° Siècle : il était encore parlé au 12° Siècle sur les côtes méditerranéennes, et même jusqu’au 15° Siècle dans certaines régions isolées de l’intérieur du continent. Un certain nombre de mots en arabe darija et en tamazight, notamment les noms des mois, viennent probablement du roman africain. Le v latin était prononcé b en roman africain, une habitude qu’on retrouve encore aujourd’hui en darija dans les mots empruntés aux langues européennes. La page Wikipedia anglaise contient un tableau de mots tamazight d’origine romano-africaine.

Le christianisme en Afrique du Nord

Les Pères du Désert : les premiers moines chrétiens

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

A l’époque où le christianisme a commencé à jouer un rôle de plus en plus influent dans la société romaine, certains croyants, déçus par la mondanité de l’Eglise, ont commencé à se retirer dans le désert, en quête d’une vie spirituelle plus authentique. Ils vivaient à l’écart de la société, seuls ou en communauté, et se consacraient à la prière et à la méditation. Né en Egypte, ce mouvement s’est répandu dans toute l’Afrique du Nord et partout dans le monde romain.

Les pionniers

Monastère de Saint-Paul, construit sur la grotte où Paul de Thèbes a vécu

Les premiers ascètes chrétiens sont apparus dans le désert égyptien. Ils vivaient une vie de solitude et de pauvreté volontaire, consacrée à la prière. On les appelle les Pères du Désert.

Paul de Thèbes

Paul de Thèbes est né vers 227, en Thébaïde. Après le décès de ses parents, le mari de sa sœur l’a dénoncé comme chrétien aux autorités romaines, afin d’obtenir sa part d’héritage. Paul s’enfuit alors dans le désert, vers 250, en pleine persécution. Il vivait dans une grotte au milieu du désert, se nourrissant uniquement des fruits d’un palmier qui se trouvait à proximité et se vêtant uniquement des feuilles de ce palmier. Il a vécu cette vie pendant presque une centaine d’années : il serait mort à l’âge de 113 ans ! Au cours de sa vie, d’autres ont suivi son exemple.

Icône copte d’Antoine le Grand

Si Paul de Thèbes est le premier Père du Désert, la figure la plus influente du mouvement est Antoine le Grand. Né vers 250, à Koma (Qiman al-Arus), en Haute-Egypte, dans une famille chrétienne aisée, il avait environ 20 ans lorsque ses parents sont décédés. Peu après, il a été interpellé par cette parole de Christ : « Si tu veux être parfait, va vendre ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi. » Il décide alors de vendre tout son héritage, distribue l’argent aux pauvres, puis part vivre le reste de sa vie dans le désert. D’après une légende, un corbeau venait lui apporter du pain quotidiennement. Beaucoup d’autres légendes racontent les tentations qu’il a subies et les miracles qu’il a accomplis. Il est brièvement sorti de sa solitude en 338, pour se rendre à Alexandrie afin de contribuer à la lutte contre l’hérésie arienne. L’évêque Athanase d’Alexandrie, qui l’admirait beaucoup, a écrit un récit de sa vie. Antoine est mort à l’âge de 105 ans.

Portrait du Père du Désert Onuphre

La vie d’Antoine le Grand a été marquée par d’importants changements dans la société romaine. Lorsqu’Antoine s’est retiré dans le désert, le culte chrétien était encore officiellement interdit, avec des persécutions violentes sous l’Empereur Dioclétien. En 312, cependant, le nouvel Empereur Constantin s’est lui-même converti au christianisme. A partir de là, l’Eglise chrétienne s’est retrouvée associée aux structures de pouvoir de l’Empire romain et s’est beaucoup enrichie. Des foules de plus en plus nombreuses, souvent ignorantes des textes sacrés, commencent à affluer dans les églises. En même temps, beaucoup de jeunes hommes, inspirés par l’exemple d’Antoine et d’autres, abandonnent les églises pour se retirer dans le désert. Souvent riches, ils renoncent à leur fortune pour répondre à l’appel de Christ à une vie chrétienne authentique.

Synclétique d’Alexandrie

Le mouvement s’est étendu aussi aux femmes. La plus connue des Mères du Désert est Synclétique d’Alexandrie. Originaire de Macédoine, elle était issue d’une famille noble, qui avait fait fortune dans le commerce maritime. Après la mort de ses parents, elle distribue sa fortune aux pauvres, se coupe les cheveux et s’installe avec sa sœur, qui était aveugle, dans une petite cellule en dehors de la ville d’Alexandrie. Avec le temps, d’autres jeunes femmes se sont installées à proximité de sa cellule, pour bénéficier de son enseignement.

Paphnuce de Thèbes

Paphnuce de Thèbes, un disciple d’Antoine le Grand, a vécu comme moine dans le désert pendant plusieurs années avant de devenir évêque de Thèbes. Victime de la persécution pendant le règne de l’Empereur Maximin Daïa, il a été torturé pour sa foi : il a perdu son œil gauche et le tendon de son pied droit a été coupé. Il a ensuite participé au Concile de Nicée, où il a été honoré par l’Empereur Constantin et par tous les participants pour les tortures qu’il a subies pour le nom de Christ. Il s’est opposé aussi à l’intention de certains évêques de rendre le célibat obligatoire pour tout le clergé chrétien, en affirmant la dignité du mariage et que le célibat n’est que la vocation de certains, pas de tous.

Pacôme le Grand

Les premiers ascètes chrétiens menaient une vie solitaire (anachorètes). Au début du 4° Siècle, Pacôme le Grand a commencé à fonder des communautés, où une centaine de moines vivaient ensemble, sous la direction d’un guide spirituel appelé abbé. Ces communautés monastiques suivaient une discipline très stricte, rythmée par des prières collectives et des jeûnes. Le reste de leur temps était consacré au travail manuel (souvent agricole) et à la méditation silencieuse. Le premier monastère a été établi par Pacôme vers 318. Des monastères féminins ont été établis aussi, notamment sous la direction de Théodora d’Alexandrie, qui s’était enfuie dans le désert, déguisée en homme, pour rejoindre une communauté monastique. D’autres ascètes vivaient en petits groupes de 2 à 6 hommes ou femmes, qui se réunissaient avec d’autres groupes une fois par semaine.

Macaire le Grand

La dernière grande figure du monachisme égyptien est Macaire le Grand. Né en Basse-Egypte vers 300, il part vivre dans le désert dans sa jeunesse, gagnant sa vie en fabriquant des paniers de paille. Peu après, une femme enceinte l’accuse de l’avoir violée. Macaire choisit de ne pas se défendre contre cette fausse accusation. Lorsque le moment est venu pour la femme d’accoucher, elle a eu un accouchement très difficile et n’a pas pu mettre son enfant au monde avant d’avoir avoué que Macaire était innocent. Une foule est venue lui demander pardon, mais Macaire s’est enfui dans le Désert de Nitrie. Là, il a fondé un centre monastique à Wadi Natroun, une région qui demeure un haut lieu du monachisme en Egypte jusqu’à aujourd’hui.

En plus des Evangiles chrétiens, le mouvement monastique était également influencé par l’ascétisme de certaines écoles philosophiques grecques, comme les pythagoriciens, les cyniques et les stoïciens, ainsi que par le manichéisme.

En Afrique et au-delà

Nécropole copte dans le désert libyen (Source)
Monastère Sainte-Catherine

Depuis l’Egypte, le monachisme s’est répandu dans d’autres régions. Le plus ancien monastère encore en activité est le Monastère Sainte-Catherine, fondé en 565 au pied du Mont Sinaï, où Moïse a reçu de Dieu la révélation des Dix Commandements. Ce monastère est consacré à Catherine d’Alexandrie, une jeune femme morte en martyre au début du 4° Siècle. Le Codex Sinaiticus, le plus ancien manuscrit de la Bible chrétienne, est conservé dans le monastère Sainte-Catherine.

Stylites

En Syrie, une nouvelle forme de monachisme s’est développée : les stylites, qui vivaient sur des colonnes, avec un panier attaché à une corde pour faire monter leur nourriture, et prêchaient aux foules qui venaient vers eux. Le fondateur de ce mouvement, Siméon le Stylite, a vécu pendant 36 ans au sommet d’une colonne. Il est connu pour avoir prêché le christianisme aux tribus arabes nomades du désert syrien.

En Afrique du Nord, des monastères ont été fondés dans le désert libyen, puis au-delà, en Numidie et en Maurétanie. Augustin d’Hippone a vécu pendant plusieurs années en communauté monastique dans sa maison familiale à Thagaste (Souk Ahras) avant de devenir évêque. Sa sœur était abbesse d’un couvent de femmes à Hippone (Annaba). Au 5° Siècle, Fulgence de Ruspe, qui a lutté contre la doctrine arienne imposée par les occupants vandales, était moine. Au 11° Siècle, Constantin l’Africain, un chrétien de Carthage, médecin de formation, est devenu abbé d’un monastère en Italie et a traduit en latin les ouvrages des maîtres de la médecine arabe, jouant un rôle fondamental dans le développement de la médecine européenne médiévale. (Source)

Tawadros II

Le monachisme joue un rôle très important dans l’Eglise copte d’Egypte jusqu’à aujourd’hui, surtout à Wadi Natroun. Le pape copte Tawadros II est issu d’un monastère de Wadi Natroun, de même que son influent prédécesseur Chenouda III. La force de la vie monastique a certainement joué un grand rôle dans la survie de l’Eglise copte au cours des siècles de domination islamique.

Les Perses en Afrique du Nord

Lumière et ténèbres : les manichéens en Afrique du Nord

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Le manichéisme est une religion d’origine perse, fondée sur une lutte cosmique entre la lumière et les ténèbres. Apparue au 3° Siècle, cette religion s’est rapidement répandue dans le monde romain, y compris en Afrique du Nord. Augustin d’Hippone a été manichéen pendant dix ans.

Origines

Sceau de Mani

Le manichéisme est basé sur les enseignements de Mani, présenté comme le dernier des prophètes, après Zarathoustra, Bouddha et Jésus. Né à Ctésiphon, la capitale de l’Empire perse, Mani a commencé à prêcher sa doctrine à la cour de l’Empereur perse Chapour I. D’abord soutenu par l’Empereur, il a été emprisonné vers la fin de sa vie. Après sa mort, ses disciples étaient persécutés.

La doctrine manichéenne enseigne une cosmologie complexe, fondée sur une conception dualiste du bien et du mal, représentées comme deux forces opposées d’une puissance égale. La lumière, associée au monde spirituel, et les ténèbres, associées au monde matériel, sont en lutte permanente. Le monde tel que nous le connaissons est le produit de cette lutte. L’âme humaine, qui est lumière, prisonnière du monde matériel, doit s’efforcer de retourner au monde de la lumière dont elle est issue.

Les quatre principaux prophètes du manichéisme : Zarathoustra, Bouddha, Jésus et Mani

Le dualisme manichéen qui oppose le monde matériel au monde spirituel est inspiré de la philosophie platonicienne. L’enseignement manichéen s’est inspiré aussi d’autres traditions spirituelles, à la fois orientales (bouddhisme, zoroastrisme, religion babylonienne, judaïsme) et occidentales (paganisme grec, cultes à mystères romains, christianisme, etc.). Le manichéisme se présente comme une spiritualité universelle, qui transcende toutes les traditions religieuses qui l’ont précédé.

La communauté manichéenne était composée des Elus, pleinement initiés, qui devaient se soumettre à une discipline ascétique très stricte, et des Auditeurs, les autres adhérents, qui soutenaient matériellement les Elus.

Diffusion dans l’Empire romain

Diffusion du manichéisme

Son message de salut universel et son emphase sur un prosélytisme actif ont permis au manichéisme de se répandre rapidement, d’abord au Moyen-Orient, puis dans tout le bassin méditerranéen. En même temps, le nouveau culte s’est diffusé aussi vers l’Orient, jusqu’en Chine.

Dans le monde romain, le manichéisme est devenu le principal rival du christianisme dans la course pour supplanter le paganisme classique comme la nouvelle religion dominante. En même temps, le manichéisme a aussi influencé le christianisme, notamment le monachisme chrétien.

En Afrique du Nord

Augustin d’Hippone

En Afrique romaine, une région très fortement chrétienne, le manichéisme s’est répandu surtout dans les grandes villes, comme Carthage, Cirta/Constantine et Hippone (Annaba). Les manichéens étaient particulièrement actifs à Carthage, la capitale culturelle de la région. Cette doctrine séduisait surtout les jeunes urbains éduqués, qui appréciaient son dualisme philosophique.

L’évêque Augustin d’Hippone a été manichéen pendant dix ans, avant d’abandonner cette doctrine. Après sa conversion au christianisme, il a écrit plusieurs livres destinés à combattre la doctrine manichéenne. Après être devenu évêque d’Hippone, il a aussi pris part à des débats publics avec les manichéens de la ville. Ce que nous savons de l’influence manichéenne en Afrique du Nord vient surtout de ses écrits. Il décrit en détail les rites et les textes sacrés manichéens.

Fauste de Milève – Image créée par ChatGPT

Le prédicateur manichéen le plus influent en Afrique du Nord était Fauste de Milève. Originaire de Milève (Mila), en Numidie, d’origine païenne, issu d’une famille pauvre, il est devenu un enseignant influent. Augustin l’a rencontré à Carthage alors qu’il était encore manichéen : alors qu’il se posait beaucoup de questions sur la doctrine manichéenne, tous ceux à qui il s’adressait lui recommandaient de consulter Fauste ; mais lorsque Fauste est finalement venu à Carthage et qu’il lui a posé ses questions, il a été très déçu par le manque de profondeur de ses réponses. C’est après sa rencontre avec Fauste qu’Augustin a commencé à douter du manichéisme. Par la suite, Augustin a écrit un livre Contre Fauste, pour réfuter sa doctrine.

Les responsables de la communauté manichéenne d’Hippone s’appelaient Félix et Fortunatus. Augustin a débattu avec eux publiquement au sujet de leur doctrine. A l’issue de ce débat, Félix, convaincu par les arguments d’Augustin, s’est converti au christianisme.

Par la suite

Lorsque le christianisme est devenu la religion officielle de l’Empire romain, les manichéens étaient persécutés. Leurs réunions étaient interdites et leurs chefs exilés. Le manichéisme était populaire surtout auprès de l’élite intellectuelle, beaucoup moins dans les classes populaires, ce qui a facilité leur dispersion. Les manichéens ont disparu en Afrique du Nord avant l’arrivée de l’islam.

En Orient, les manichéens ont survécu beaucoup plus longtemps, jusque dans l’ère musulmane. De petites communautés manichéennes très anciennes existent même encore aujourd’hui en Chine.

Le christianisme en Afrique du Nord

Sidi Yahya ben Younes : un saint chrétien enterré à Oudja ?

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Sidi Yahya ben Younes est le saint patron de la ville marocaine de Oudja, dont le mausolée se trouve dans l’oasis de Sidi Yahya. D’après une légende locale, Sidi Yahya ne serait autre que Jean-Baptiste, un prophète mentionné dans l’Evangile comme le cousin de Jésus-Christ !

Mausolée de Sidi Yahya ben Younes

Sidi Yahya, saint patron de Oujda

Oujda, la capitale de l’Oriental marocain, a été fondée en 994, par Ziri ibn Attia, le chef de la tribu zénète des Maghraoua. Elle est située dans la plaine de l’Angad, le territoire de la tribu arabe des Ahl Angad, qui vivent des deux côtés de la frontière entre le Maroc et l’Algérie. La région a toujours eu des liens étroits avec l’Algérie voisine : l’ancien Président algérien Abdelaziz Bouteflika est né à Oujda.

Le saint patron de Oujda est Sidi Yahya ben Younes. A 5km du centre-ville, se trouve l’oasis de Sidi Yahya, qui contient le mausolée du saint. Plusieurs autres saints sont enterrés à proximité. Leur présence est censée apporter la baraka à la ville.

L’oasis de Sidi Yahya est un lieu de détente prisé des Oujdis. L’écrivain est poète Yahya Amara, originaire de Oujda, raconte comment « durant les années 1960 et 1970, l’eau coulait à flot à Sidi Yahya et tous les habitants d’Oujda venaient s’y rafraichir durant la saison estivale. Sidi Yahya était un port de plaisance pour les pauvres, qui ne pouvaient se rendre jusqu’à la ville portuaire de Saidia. Sidi Yahya était alors notre mer de pauvres. » (Source)

Les origines historiques de Sidi Yahya ben Younes demeurent un mystère. Pour les Juifs de la région, Sidi Yahya serait un rabbin d’origine espagnole, installé à Oujda en 1391. D’autres sources, à la fois chrétiennes et musulmanes, affirment qu’il s’agit du prophète Jean-Baptiste, le cousin et annonciateur de Jésus-Christ !

Jean-Baptiste le prophète

Jean-Baptiste prêche dans le désert

Jean-Baptiste était le cousin de Jésus, un prophète envoyé pour annoncer la venue imminente du Messie. D’après l’Evangile, pendant que son père, le prêtre Zacharie, servait dans le Temple, un ange lui est apparu et lui a annoncé qu’il aurait un fils, alors que lui et son épouse Elisabeth étaient déjà trop âgés pour avoir des enfants. Parce qu’il n’a pas cru en cette promesse, Dieu, pour le punir, l’a rendu muet. Il a retrouvé la parole après la naissance de l’enfant, qu’il a appelé Jean.

Devenu adulte, Jean est parti dans le désert, où il prêchait aux Juifs et les appelait à la repentance. En signe de leur changement de vie, il baptisait ses disciples dans l’eau du Jourdain, d’où son nom de Jean-Baptiste. Il annonçait aussi la venue après lui d’un autre prophète, qui serait le Messie attendu depuis des siècles. Lorsque Jésus est venu vers lui pour être baptisé par lui, Jean a rendu témoignage qu’il était celui dont il avait parlé et a dit à ses disciples de le suivre désormais.

Jean-Baptiste est mentionné dans le Coran comme Yahya ibn Zakaria.

Jean-Baptiste et Sidi Yahya

La tête de Jean-Baptiste sur un plateau

Toujours selon l’Evangile, Jean-Baptiste a été emprisonné, puis exécuté par le roi Hérode Antipas de Judée, pour avoir dénoncé son mariage adultère avec la femme de son frère.

D’après la légende, Hérode Antipas craignait tellement que Jean-Baptiste ne ressuscite, qu’il a ordonné que sa tête et son corps soient enterrés séparément. A partir de là, on retrouve des reliques de Jean-Baptiste dispersées dans tout le bassin méditerranéen : sa tête serait enterrée à Rome ou à Damas, tandis que le Palais Topkapi, à Istanbul, contient des ossements considérés comme ceux de Jean-Baptiste. (Source)

Enfin, certains croient que Jean-Baptiste (ou une partie de son corps) est enterré à Oujda, dans le mausolée de Sidi Yahya ben Younes. Bien que personne ne puisse expliquer comment il serait arrivé là, ni comment un « ibn Zakaria » serait devenu « ben Younes », cette idée est solidement enracinée dans l’esprit des habitants et fait partie du patrimoine culturel et spirituel de la ville.

Même si, d’une perspective historique, il est très peu probable que l’oasis de Sidi Yahya contienne vraiment le tombeau de Jean-Baptiste, la tradition d’une figure aussi importante de la religion chrétienne, enterrée au Maroc, en terre d’islam, est néanmoins révélatrice de l’héritage multiculturel et multireligieux de la région. Le mausolée de Sidi Yahya, à Oujda, est un symbole de coexistence entre les différentes communautés musulmanes, juives et chrétiennes qui se sont succédées dans la ville. (Source)

L'Afrique du Nord romaine

Macrin : l’Afrique au pouvoir

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Macrin, originaire de Césarée (Cherchell), était le préfet du prétoire de l’Empereur romain Caracalla, avant de lui succéder comme Empereur. Après la dynastie des Sévère, il a poursuivi la lignée des Empereurs romains d’origine nord-africaine.

Origines

Macrin

Marcus Opellius Macrinus est né vers 165, à Césarée (Cherchell), en Afrique romaine. Son nom pourrait être la forme latine du nom amazigh Mokrane. Il était issu d’une famille d’origine amazighe, de l’ordre équestre (le deuxième rang de l’aristocratie romaine, après la classe sénatoriale). Selon certaines sources tardives, sa femme s’appelait Nonia Celsa et était également d’origine africaine.

Après ses études, il a fait carrière comme avocat. L’Empereur Septime Sévère, qui veut créer une nouvelle élite d’origine africaine, lui confie des responsabilités dans son administration. Son successeur Caracalla le nomme préfet du prétoire, la garde d’élite chargée de la sécurité personnelle de l’Empereur.

Dans un premier temps, Macrin avait toute la confiance de l’Empereur. Ensuite, cependant, un oracle a annoncé qu’il déposerait Caracalla et lui succéderait. A partir de là, l’Empereur se méfie de lui et Macrin craint pour sa vie.

Le 8 avril 217, en pleine campagne contre les Perses, Caracalla est poignardé par un soldat, alors qu’il était en train d’uriner. Il est probable que Macrin était derrière son assassinat.

Macrin devient Empereur

Pièce d’or à l’effigie de Macrin

Après la mort de Caracalla, Macrin devient Empereur à sa place. Il règne pendant un peu plus d’un an, d’avril 217 à juin 218.

Macrin est le premier Empereur qui n’était pas issu de la classe sénatoriale. Pour cette raison, le Sénat se méfie de lui. Il est aussi le premier Empereur à n’avoir jamais été à Rome pendant tout son règne.

Pièce d’or à l’effigie de Diaduménien

Macrin commence par rétablir la stabilité économique et diplomatique, en faisant la paix avec les royaumes voisins contre lesquels ses prédécesseurs étaient en guerre. Il nomme aussi son fils Diaduménien co-Empereur.

Chute de Macrin

Pendant le règne de Macrin, Julia Maesa, la tante de Caracalla, organise une rébellion de la dynastie royale déchue, afin de reprendre le pouvoir. La famille Sévère soutient Héliogabale, le fils de Julia Soaemias, une cousine de Caracalla, dont la mère prétend qu’il est le fils illégitime de l’Empereur assassiné. La plupart des historiens modernes doutent que Caracalla était vraiment son père. Macrin et Diaduménien sont tués et Héliogabale leur succède.