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Le christianisme en Afrique du Nord

Arius le Libyen : une théologie chrétienne alternative

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Au début du 4° Siècle, alors que le christianisme commence à s’établir comme la nouvelle religion dominante de l’Empire romain, une importante polémique éclate au sein de l’Eglise autour de la nature de Christ. Arius, le fondateur de la doctrine arienne, était d’origine libyenne.

Contexte

Tertullien de Carthage, le premier auteur à mentionner la Trinité

Les chrétiens des premiers siècles croyaient que Jésus-Christ est Dieu devenu homme : c’est la doctrine de l’incarnation. Les textes sacrés emploient l’expression « Fils de Dieu » – non pas dans le sens d’une filiation charnelle, comme si Dieu avait eu un enfant avec une femme humaine, mais dans un sens d’origine et d’identité, comme le citoyen d’une nation peut être appelé « fils de la patrie ». La doctrine de la Trinité est fondée sur cette double nature de Christ. Le premier à employer le terme de Trinité est l’auteur chrétien amazigh Tertullien de Carthage.

Mieux comprendre la Trinité

Les Evangiles présentent Christ comme Dieu, le Créateur, qui a choisi de s’unir à nous, d’entrer dans sa création afin de montrer à ses créatures la voie du salut : c’est la doctrine de l’incarnation. Même dans son humanité, sa naissance miraculeuse, d’une femme, Marie, qui était vierge, atteste de sa divinité. En devenant homme, il n’a jamais cessé d’être Dieu. Etant Dieu, il existait de toute éternité et le monde a été créé par lui ; étant homme, il était à tous égards semblable à nous, il a connu la faim, la soif, la fatigue et la souffrance. Parce qu’il est homme, il a été soumis à toutes les tentations que nous connaissons et peut donc comprendre notre faiblesse ; parce qu’il est Dieu, il a vécu une vie parfaite, sans jamais commettre de péché. Ensuite, il est mort sur la croix, comme sacrifice parfait pour la rédemption de l’humanité. Enfin, il est ressuscité, il a remporté la victoire sur la mort, afin d’ouvrir la voie de la vie éternelle à tous ceux qui croiront en lui.

Pour illustrer la relation entre Dieu le Père, Christ le Fils et le Saint-Esprit de Dieu, à la fois un et distincts, les premiers théologiens chrétiens ont développé la doctrine de la Trinité (Tri-Unité). Le terme de Trinité n’apparaît pas dans la Bible, mais la doctrine elle-même est clairement présentée. Le premier à employer ce terme pour résumer l’enseignement biblique est l’auteur chrétien amazigh Tertullien de Carthage.

Tous les auteurs chrétiens des trois premiers siècles croyaient en cette doctrine.
Certains, pour la plupart de culture grecque, mettaient davantage l’accent sur l’unité de Christ avec Dieu le Père : il n’est pas comme les nombreux « fils de dieux » de la mythologie, mais il est pleinement Dieu et pleinement homme, Dieu l’Unique, l’Eternel, le Tout-Puissant, qui s’est incarné.
D’autres, notamment l’école théologique d’Antioche, insistaient plutôt sur la distinction entre les personnes de la Trinité : Dieu le Père est la Source du plan divin, le Fils est son accomplissement par l’incarnation, le Saint-Esprit est celui qui révèle ce plan.
D’autres encore s’intéressaient au rapport entre la divinité de Christ et son humanité : Christ est Dieu, mais pendant sa vie terrestre, il était soumis aux limites humaines, comme un roi qui choisit de quitter son palais pour vivre au milieu de ses sujets serait toujours roi, mais ne pourrait plus exercer son autorité royale. Cela explique pourquoi il priait, jeûnait et vivait dans la dépendance de Dieu.
Tous étaient cependant d’accord que Christ est Dieu fait homme.

Vie d’Arius

Arius

Arius est né vers 250, à Ptolémaïs, en Cyrénaïque romaine, une des régions les plus fortement chrétiennes de l’Empire. Il était issu d’une famille chrétienne d’origine amazighe. Son nom pourrait être la forme latine du nom amazigh Ariuc. Son père s’appelait Ammonius, un nom courant en Egypte et en Cyrénaïque à cette époque, qui fait référence au dieu égyptien Ammon, ce qui montre qu’il était probablement d’arrière-plan païen.

Enfant, Arius lit les textes sacrés avec son père et se montre déjà avide d’apprendre. Dans sa jeunesse, il part poursuivre ses études en Syrie. Il étudie la théologie chrétienne auprès de Lucien d’Antioche, un enseignant influent, qui est mort martyr en 312. Il a probablement aussi reçu une formation philosophique : sa doctrine pourrait être influencée par des penseurs néoplatoniciens en vogue à cette époque, comme Jamblique, qui vivait en Syrie.

Martyre de Marc

Arius s’installe ensuite à Alexandrie, où il prend des responsabilités dans la communauté chrétienne. Pendant la persécution de Dioclétien, il se fait connaître pour son courage face à l’hostilité des autorités romaines. En 313, il devient prêtre dans l’Eglise d’Alexandrie. Il sert dans le district de Baucalis, près du port d’Alexandrie, où Marc l’Evangéliste aurait été mis à mort. Il devient un prédicateur populaire, avec une réputation ascétique. Sa popularité lui permet de diffuser ses idées. En 318, il commence à s’opposer ouvertement à l’évêque Alexandre d’Alexandrie, sur la doctrine de la Trinité.

La vie d’Arius n’est connue que par ses ennemis. Même le portrait hostile qu’ils font de lui laisse cependant ressortir l’image d’un homme pieux, pur et droit, avec une excellente connaissance des textes sacrés, doté d’une grande finesse de pensée, qui savait exposer ses idées clairement d’une manière convaincante. Il est décrit comme de grande taille, avec une voix douce, toujours vêtu simplement, d’un manteau court et d’une tunique sans manches.

L’écrivain américain Nathan Chapman Kouns a écrit un roman historique, Arius the Libyan (Arius le Libyen), inspiré de la vie d’Arius, qui donne vie à l’arrière-plan historique et culturel de l’Afrique du Nord antique d’une manière éclatante. Ce roman peut être lu en ligne (en anglais) sur cette page.

La doctrine arienne

Arius croit que Christ est le premier être créé par Dieu dès avant la création du monde, mais qu’il est une créature, distincte de Dieu, non pas Dieu lui-même. Par conséquent, il existe auprès de Dieu depuis bien avant son incarnation, mais il n’est pas éternel : il a été créé, et il fut un temps où il n’existait pas. Il a vécu une vie humaine parfaite, avec l’aide de Dieu, non par sa propre nature divine. Ainsi, Christ était « divin » parce que Dieu lui avait donné une partie de sa divinité, mais il n’était pas Dieu lui-même.

Cette doctrine s’inspire de l’enseignement de l’école théologique d’Antioche, qui insistait sur la distinction entre les personnes de la Trinité et sur la subordination du Fils au Père. Elle va cependant beaucoup plus loin, en niant que le Père et le Fils sont un. Certains spécialistes pensent que le véritable auteur de la doctrine arienne est Lucien d’Antioche, qui l’a enseignée à Arius.

Trois sources écrites par Arius, dans lesquelles il explique sa doctrine, ont été conservées : sa confession de foi adressée à l’évêque d’Alexandrie, sa confession de foi adressée à l’Empereur Constantin et une lettre à l’évêque Eusèbe de Nicomédie. Ses autres écrits ont été brûlés lors de sa condamnation.

Une controverse violente

Portrait d’Arius au Concile de Nicée

La doctrine d’Arius s’oppose à la doctrine trinitaire, acceptée avec certaines nuances par l’ensemble de l’Eglise chrétienne avant lui. Elle pose un problème qui menace de saper les fondements mêmes de la foi chrétienne : si Christ n’est pas Dieu, comment peut-il être le Rédempteur parfait dont l’humanité a besoin ?

Pour cette raison, Arius fait face à une forte opposition. Il est condamné par un concile de prêtres d’Alexandrie. Sa doctrine s’est cependant déjà répandue bien au-delà de sa ville, dans toute la partie orientale du monde romain, d’autant plus que, pour faciliter leur diffusion, Arius a mis ses idées en musique et en vers, sur la mélodie de chansons populaires. L’arianisme est particulièrement populaire en Cyrénaïque, la région d’origine d’Arius. Des évêques influents soutiennent Arius, notamment Eusèbe de Nicomédie (Izmit, en Turquie actuelle), la capitale de l’Empire romain d’Orient avant la fondation de Constantinople.

L’Empereur Constantin

La polémique prend une telle ampleur que l’Empereur Constantin, qui s’est converti au christianisme en 312, décide d’intervenir. L’Empereur ne s’intéresse pas particulièrement à la querelle théologique, mais il souhaite préserver l’unité de l’Eglise chrétienne pour des raisons politiques. En 325, il convoque un concile à Nicée (Iznik, en Turquie actuelle), pour résoudre la question.

Plus de 300 évêques venus de tout l’Empire participent à ce concile pour débattre de la question. Les discussions sont menées par l’évêque Ossius de Cordoue, en Espagne. Contrairement à une idée courante, l’Empereur n’a pas cherché à imposer sa propre doctrine à travers ce concile : il n’intervient que très peu dans les débats, se contentant d’encourager les évêques à se mettre d’accord pour éviter une division.

Nicolas de Myre gifle Arius

Le Concile de Nicée dure plus de deux mois. Une faction modérée, menée par l’évêque et historien de l’Eglise Eusèbe de Césarée, propose une formulation intermédiaire sur laquelle les partisans et les adversaires d’Arius peuvent se mettre d’accord, mais les anti-ariens refusent, estimant que la question est trop fondamentale pour un tel compromis. D’après une légende, l’évêque Nicolas de Myre, en Lycie (Sud-Ouest de la Turquie actuelle) aurait giflé Arius lors du concile. Pour l’anecdote, Nicolas de Myre est considéré comme la figure historique à l’origine du Père Noël.

Le Credo de Nicée

A l’issue des débats, le Concile de Nicée adopte une confession de foi, qui affirme clairement la doctrine trinitaire. L’arianisme est condamné comme hérétique. Sur les plus de 300 évêques présents, seuls deux évêques, tous deux de Cyrénaïque, refusent d’accepter cette confession de foi : Secundus de Ptolémaïs et Théonas de Marmarique. L’évêque Zopyrus de Barca (El-Marj) accepte la confession de foi, mais refuse de signer la condamnation d’Arius. Le Credo de Nicée demeure une confession de foi commune à l’ensemble des églises chrétiennes, jusqu’à aujourd’hui.

Après le Concile de Nicée, Arius, exilé, se réfugie en Palestine.

Après le Concile

Athanase d’Alexandrie

L’évêque Alexandre d’Alexandrie, l’artisan de la condamnation d’Arius, meurt en 327. Son successeur, Athanase, deviendra le champion de la doctrine nicéenne, le principal adversaire de l’arianisme au cours des prochaines décennies, avant et après la mort d’Arius.

Dans les années qui suivent, l’Empereur Constantin, par souci d’apaisement, autorise les partisans d’Arius à revenir d’exil. Arius lui-même est restauré dans la communion de l’Eglise en 336, après avoir accepté de reformuler certaines de ses idées les plus problématiques. L’évêque Athanase d’Alexandrie, qui s’oppose à sa réadmission, est lui-même exilé.

Arius meurt en 336, peu avant sa réadmission formelle au sein de l’Eglise. Il est possible qu’il ait été empoisonné.

L’arianisme après Arius

Baptême de Constantin

La doctrine arienne ne disparaît pas pour autant. L’évêque Eusèbe de Nicomédie, qui n’a accepté le Credo de Nicée que sous la pression de l’Empereur, continue à défendre la doctrine d’Arius. Les deux hommes se connaissent depuis leur jeunesse : ils ont étudié ensemble auprès de Lucien d’Antioche. L’Empereur Constantin choisit l’évêque arien Eusèbe de Nicomédie pour le baptiser sur son lit de mort, en 337.

Eusèbe de Nicomédie

Constance II (337-361), le fils et successeur de Constantin, est arien. Avec l’aide d’Eusèbe de Nicomédie, il cherche à imposer l’arianisme dans tout son Empire. Athanase d’Alexandrie est exilé à cinq reprises et a passé en tout 17 ans en exil. A la fin du règne de Constance II, la doctrine arienne est majoritaire dans la moitié orientale de l’Empire. En Occident, cependant, où l’arianisme n’a jamais été très populaire, les évêques fidèles à la doctrine nicéenne, menés par Ossius de Cordoue, refusent de laisser l’Empereur leur dicter leur théologie. En Afrique du Nord, l’arianisme est quasi inexistant, sauf en Cyrénaïque. L’évêque amazigh Augustin d’Hippone a écrit un livre contre l’arianisme.

Julien, le successeur de Constance II (361-363), tente sans succès de rétablir le paganisme dans son Empire. L’Empereur Théodose (379-395) établit le christianisme comme religion officielle de l’Empire en 380. L’année suivante, la doctrine arienne est à nouveau condamnée par le Concile de Constantinople. A partir de là, l’arianisme disparaîtra progressivement du monde romain. En Cyrénaïque, il semble avoir déjà disparu au début du 5° Siècle, lorsque Synesios de Cyrène était évêque de Ptolémaïs.

Eglise arienne vandale de Henchir el Gousset, en Tunisie (Source : Zaher Kammoun)

L’arianisme survit cependant au-delà des frontières romaines : Ulfilas, un disciple d’Eusèbe de Nicomédie, a prêché le christianisme arien aux Goths et traduit la Bible dans leur langue. Sous l’influence des Goths, d’autres peuples germains se convertissent à l’arianisme. Les Vandales, qui envahissent l’Afrique du Nord en 429, sont ariens et persécutent les chrétiens autochtones nord-africains.

En Afrique du Nord, l’arianisme, lié aux Vandales, a probablement disparu pendant l’ère byzantine, avant l’arrivée de l’islam. En Europe, les derniers peuples ariens sont les Visigoths d’Espagne, qui se convertissent au christianisme nicéen en 589, et les Lombards du Nord de l’Italie, qui se convertissent en 671.

A notre époque, les Témoins de Jéhovah ont une doctrine proche de l’arianisme.

Arius et l’islam

Arius musulman – Image créée par ChatGTP

Dans le monde musulman, Arius est souvent vu comme un précurseur de l’islam, un défenseur du monothéisme pur, qui croyait en Christ comme un prophète humain, combattait l’idolâtrie de l’Eglise qui l’adorait comme Dieu et s’opposait au « polythéisme » (shirk) trinitaire.

En réalité, les croyances d’Arius étaient très différentes de l’islam. Il croyait que Christ existait déjà auprès de Dieu avant sa naissance terrestre, dès avant la création du monde. Il croyait aussi qu’il est mort sur la croix pour la rédemption de l’humanité et qu’il est ressuscité. Le Coran nie la mort et la résurrection de Christ.

Ironiquement, la doctrine arienne, qui fait de Christ une sorte de demi-dieu, un être divin en dehors de Dieu, se rapproche bien plus du polythéisme que la doctrine trinitaire qu’il combattait !

L'Afrique du Nord romaine

Maxime de Madaure : le dernier grand rhéteur nord-africain

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Maxime de Madaure est un rhéteur et grammairien romano-africain de la fin du 4° Siècle, qui enseignait la rhétorique à Madaure (M’daourouch). Un de ses étudiants était le futur évêque Augustin d’Hippone.

Madaure

Maxime de Madaure est né vers 350, probablement à Thagaste (Souk Ahras). Il est le neveu de Romanianus, un haut fonctionnaire de Thagaste et ami de la famille d’Augustin d’Hippone, qui a financé ses études. Il a commencé à enseigner la rhétorique à Thagaste, puis à l’Université de Madaure.

En plus de sa carrière rhétorique, Maxime de Madaure était connu surtout pour ses travaux de grammaire, d’où son surnom de Maxime le Grammairien.

Un de ses étudiants, à Thagaste, puis à Madaure, était Augustin, qui deviendra plus tard évêque d’Hippone et le plus grand théologien chrétien romain. Maxime de Madaure était impressionné par le génie du jeune Augustin et l’a encouragé à poursuivre ses études. Par la suite, Maxime de Madaure, qui était un païen convaincu, mais très tolérant, a échangé des lettres avec son ancien étudiant, dans lesquelles il lui soumettait ses objections contre la foi chrétienne. Leur correspondance était souvent passionnée, mais toujours respectueuse. On peut lire une des lettres de Maxime de Madaure sur cette page et la réponse d’Augustin ici. Ces lettres mentionnent Namphamon, peut-être le premier martyr chrétien africain, qui a été mis à mort pour sa foi à Madaure.

Les Phéniciens en Afrique du Nord

Carthage au secours de la Phénicie

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Vers le début du 6° Siècle avant notre ère, Tyr, la cité-mère de Carthage, était menacée par l’Empire babylonien, si bien qu’elle ne pouvait plus assurer la défense des colonies phéniciennes dans le bassin méditerranéen occidental. Carthage, qui avait récemment pris son indépendance, a alors pris le relais. Son rôle de protecteur des autres colonies phéniciennes lui a permis de poser les bases de l’Empire carthaginois.

Contexte

Siège de Tyr

Au 7° Siècle, Tyr et les autres cités-États phéniciennes sont passées sous la domination de l’Empire assyrien, tout en gardant une large autonomie. L’affaiblissement de Tyr a permis à Carthage de prendre son indépendance, vers 650.

Ensuite, Tyr a été assiégée par le roi Nabuchodonosor de Babylone, de 586 à 573. Nabuchodonosor n’est jamais parvenu à conquérir la ville, mais après 13 ans de siège, les Tyriens se sont rendus.

Carthage protectrice des villes phéniciennes

En 580, un groupe de colons grecs originaires de Rhodes et de Cnide, mené par Pentathlos de Cnide, tente d’établir une colonie grecque en Sicile, sur l’emplacement de la future ville de Lilybée (aujourd’hui Marsala). D’autres colonies grecques, comme Syracuse, avaient déjà été fondées auparavant, mais elles étaient éloignées des villes phéniciennes à l’Ouest de l’île et ne représentaient pas une menace pour elles. Cette fois, la nouvelle colonie est située en plein territoire phénicien, tout près de la ville de Motya.

La Sicile au 6° Siècle – Bleu : zone d’influence grecque – Violet : zone d’influence phénicienne – Clic pour agrandir

Les Phéniciens de Sicile décident de s’unir pour chasser cette nouvelle colonie grecque dans leur zone d’influence. Tyr, qui est alors assiégée par les Babyloniens, ne peut leur venir en aide. C’est donc Carthage qui prend la tête des forces phéniciennes unies.

A cette époque, la ville grecque de Sélinonte était en guerre contre les Elymes (un peuple autochtone de Sicile) de Ségeste, qui étaient alliés aux Phéniciens de Motya. Les nouveaux arrivants Grecs décident de venir en aide à leurs compatriotes de Sélinonte, mais ils sont battus par l’alliance entre les Phéniciens et les Elymes. Leur chef, Pentathlos de Cnide, est tué au combat. Les survivants s’enfuient et fondent une colonie grecque à Lipari, dans les Îles Eoliennes.

L’émergence de l’Empire carthaginois

Après cet épisode, Carthage s’impose comme force protectrice des colonies phéniciennes du bassin méditerranéen occidental. Ce rôle lui permet de prendre progressivement le contrôle des autres colonies phéniciennes.

Alors que les Phéniciens étaient une civilisation commerçante, qui fondait des colonies et achetait des biens produits par les populations environnantes, les Carthaginois ont rompu avec la tradition pacifique phénicienne en ayant recours à la force militaire afin d’étendre leur Empire.

Nécropole punique d’Utique

La conquête carthaginoise de l’Afrique du Nord a commencé sous le règne du roi Malchus (556-550). Carthage prend le contrôle des anciennes colonies phéniciennes sur le détroit de Gibraltar et en Tripolitaine. Alors que Oea (Tripoli) avait été conquise par les Grecs de Cyrénaïque, les Carthaginois reprennent la ville. Utique, la plus ancienne colonie phénicienne en Afrique, n’est passée sous contrôle carthaginois que tardivement, vers 540.

Les ambitions carthaginoises s’étendent cependant au-delà de l’Afrique. Une campagne militaire en Sicile, probablement suite à l’appel à l’aide des Phéniciens de l’île face à l’expansion grecque, permet à Carthage d’intégrer les villes phéniciennes de Sicile à son Empire.

Vers 550, Malchus est envoyé en Sardaigne, afin de soutenir les populations phéniciennes locales contre les autochtones nuragiques. Il remporte une série de victoires qui lui permettent d’établir des colonies puniques sur l’île.

Vers 540, le nouveau roi Magon de Carthage l’allie aux Etrusques pour attaquer ensemble Alalia, une colonie fondée en Corse par les Grecs de Massalia (Marseille). Les Phocéens sont vaincus et contraints d’abandonner Alalia, qui passe sous contrôle carthaginois.

L’Empire carthaginois à son apogée

Vers 530, la civilisation tartessienne, un important partenaire commercial de Carthage en Espagne, s’effondre, permettant aux Carthaginois de d’étendre leur influence en Espagne.

A partir de 480, Carthage mènera sept guerres contre les Grecs de Syracuse, pour le contrôle de la Sicile. En 397, après la destruction de Motya, les survivants fondent la ville de Lilybée, sur l’emplacement de l’éphémère colonie grecque.

Plus d’un siècle plus tard, en 332, Alexandre le Grand assiège Tyr et s’empare de la ville. La civilisation phénicienne, qui dominait jadis une grande partie du bassin méditerranéen, ne survit désormais plus que dans l’Empire carthaginois.

Le christianisme en Afrique du Nord

Les évêques de Rome d’origine nord-africaine

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Les évêques de Rome, la capitale impériale, ont toujours eu une influence particulière dans l’Eglise chrétienne antique, qui s’est transformée avec le temps en autorité formelle. Plusieurs évêques de Rome des premiers siècles étaient originaires d’Afrique romaine.do

Le premier évêque de Rome d’origine africaine était Victor, à la fin du 2° Siècle (189-199), né à Leptis Magna (comme Septime Sévère, qui deviendra Empereur en 192). Son épiscopat est marqué surtout par son conflit avec les églises d’Asie autour de la fête de Pâques : les chrétiens de Rome célébraient toujours Pâques un dimanche, tandis que ceux d’Asie la célébraient n’importe quel jour de la semaine. Victor a voulu imposer son usage aux églises d’Asie, mais il a fait marche arrière face à l’opposition d’autres évêques européens, comme Irénée de Lugdunum (Lyon), qui ont fait valoir que cette différence existe depuis déjà près d’un siècle sans avoir jamais justifié une rupture de la communion entre eux. C’est la première fois qu’un évêque de Rome a cherché à imposer son autorité à d’autres églises, un premier pas dans la direction de la primauté romaine.

Un autre évêque de Rome d’origine africaine était Miltiade (311-314), qui est devenu évêque juste après la fin des persécutions et a dirigé l’Eglise pendant les années cruciales d’adaptation à son nouveau rôle de religion favorisée par l’administration impériale. L’Empereur Constantin, nouvellement converti au christianisme, offre à Miltiade le Palais de Latran (image de couverture), auparavant le palais de l’Impératrice Fausta, comme demeure de l’évêque de Rome. L’épiscopat de Miltiade est marqué par la controverse donatiste. Miltiade s’oppose aux donatistes, un mouvement chrétien nord-africain qui refuse les compromis de l’Eglise romaine avec le pouvoir politique.

Le dernier évêque de Rome d’origine africaine est Gélase (492-496), qui est né en Afrique romaine et a fui à Rome après l’invasion vandale. Avant de devenir évêque, il était le principal collaborateur et secrétaire de son prédécesseur. Alors que l’Empire romain n’existe plus et que tout le paysage politique européen est en pleine recomposition, Gélase se bat pour maintenir l’autonomie de l’Eglise face au pouvoir politique.

L'Afrique du Nord romaine

Macrobe : le dernier grand écrivain romano-africain

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Macrobe est un écrivain latin d’origine nord-africaine du 5° Siècle. Il est considéré comme un des principaux auteurs « passerelles » dont l’œuvre a permis la transmission de l’héritage culturel antique aux siècles suivants, à travers les crises qui ont secoué le monde romain à son époque.

Macrobe présente son œuvre à son fils

Macrobius Ambrosius Theodosius est né vers 400 et a écrit au début du 5° Siècle. On ne sait presque rien de sa vie, pas même sa ville de naissance ni où il vivait pendant sa carrière d’écrivain. Il écrit qu’il est né « sous un ciel étranger », c’est-à-dire, pour les Romains, en dehors de l’Italie. Le fait qu’il maîtrise mieux le latin que le grec, avec d’autres indices internes à son œuvre, a amené les spécialistes à penser qu’il était probablement originaire d’Afrique romaine. Macrobe était païen, dans un Empire romain déjà très majoritairement chrétien. Il était probablement apparenté à Symmaque, le préfet de Rome, qui était le chef de file de la résistance païenne à la christianisation de l’Empire. Il avait un fils, Eustathius, à qui il dédie ses œuvres.

Macrobe a écrit deux œuvres qui sont encore disponibles aujourd’hui. Son œuvre principale, le Commentaire du rêve de Scipion, était un des livres les plus cités au Moyen-Âge et une des principales sources sur la pensée néoplatonicienne à cette époque. Dans le Rêve de Scipion, de Cicéron, le grand général romain apparaît à son petit-fils Scipion Emilien, pour lui révéler sa destinée future et celle de sa patrie, lui exposer les récompenses qui attendent les hommes vertueux après leur mort et lui décrire le fonctionnement de l’univers et le rôle de l’homme dans l’univers. Macrobe commente ce rêve, en exposant une série de théories néoplatoniciennes sur l’origine et la signification des rêves, les propriétés mystiques des chiffres, la nature de l’âme, l’astronomie et la musique. Il affirme notamment que le soleil est deux fois plus grand que la terre. Ses sources principales sont les philosophes néoplatoniciens Plotin et Porphyre.

Son autre œuvre majeure, les Saturnales, sont un compte-rendu des discussions qui ont eu lieu dans la maison d’un riche aristocrate. Il aborde une grande diversité de sujets historiques, mythologiques et grammaticaux. Il cite l’opinion d’auteurs plus anciens, comme Virgile et Cicéron, sur ces questions.

Macrobe, avec les auteurs romains du 6° Siècle Cassiodore et Boèce, est considéré comme un des auteurs de l’Antiquité tardive dont l’œuvre a permis la transmission de l’héritage culturel gréco-romain jusqu’au Moyen-Âge.

Carthage et l'Empire carthaginois

Un Carthaginois en Sicile : le suffète Magon à Syracuse

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Au cours du 5° et du 4° Siècles avant notre ère, Carthage a mené une série de sept guerres contre les Grecs de Sicile, pour le contrôle de l’île. Vers 345, le suffète carthaginois Magon profite des divisions entre factions politiques rivales à Syracuse, la principale ville grecque de Sicile, pour entrer dans la ville, sur l’invitation d’une faction. Il échoue cependant à obtenir une victoire permettant à Carthage de prendre le dessus sur son rival.

Contexte

Syracuse

A partir du 6° Siècle avant notre ère, plusieurs colonies grecques ont été fondées au Sud de l’Italie. L’influence grecque dans cette région était telle que les Romains l’appelleront Magna Graecia (Grande-Grèce). En Sicile, la principale colonie grecque était Syracuse, fondée vers 734, par des colons originaires de la ville de Corinthe.

Pendant la plus grande partie du 5° et du 4° Siècles, les villes grecques de Sicile étaient gouvernées par des tyrans (des dirigeants autoritaires, contrairement à l’idéal démocratique grec). Les plus connus des tyrans de Syracuse sont Denys l’Ancien (405-367) et son fils Denys le Jeune (367-357, puis 346-344).

Le règne de Denys le Jeune

Pièce à l’effigie de Denys le Jeune

Denys le Jeune, qui a moins de 30 ans lorsqu’il succède à son père, n’a aucune expérience du pouvoir et mène une vie frivole et dissolue. Les premières années de son règne se caractérisent par ses tensions avec son oncle Dion, qui souhaite réformer la gouvernance de Syracuse afin de la rendre plus démocratique. Denys le Jeune fait exiler Dion, mais en 357, Dion revient et mène une révolte contre lui. Dion parvient à prendre le pouvoir, mais il est assassiné en 354.

Le château d’Euryale : la citadelle où Denys le Jeune s’est réfugié

Après des années d’instabilité, Denys le Jeune reprend le pouvoir à Syracuse en 346. Son pouvoir est contesté par Hicétas, le tyran de la ville voisine de Léontini et un ami de Dion, qui a accueilli sa famille après sa mort. Après le retour de Denys le Jeune, Léontini devient le point de ralliement des Syracusains hostiles à son pouvoir. Hicétas finit par attaquer Syracuse et prend le contrôle de toute la ville, sauf la citadelle, où Denys le Jeune se réfugie.

Dans ce contexte, un groupe de Syracusains, lassés des guerres incessantes contre Carthage et des divisions politiques qui affaiblissent la ville, décident d’envoyer un appel à l’aide à Corinthe, la cité-mère de Syracuse. Le général corinthien Timoléon est envoyé en Sicile afin de restaurer la stabilité à Syracuse.

La mission de Magon de Carthage

La rivalité avec Carthage a toujours joué un rôle important dans les intrigues politiques internes à Syracuse. Le bannissement de Dion semble avoir été motivé par une lettre qu’il avait envoyée aux autorités carthaginoises, dans laquelle il leur recommande de le consulter directement pour les négociations de paix.

Pièce syracusaine à l’effigie de Timoléon

Lorsque Timoléon débarque en Sicile, il commence par combattre Hicétas et lui infliger une lourde défaite. Peu après, Denys le Jeune abandonne la citadelle de Syracuse entre les mains de Timoléon. La ville est à présent divisée entre les forces de Hicétas et de Timoléon.

Magon à Syracuse – Image créée par ChatGPT

C’est à ce moment-là que Hicétas fait appel aux Carthaginois pour l’aider contre son nouvel ennemi. Le suffète carthaginois Magon entre dans le port de Syracuse à la tête d’une grande flotte, puis pénètre dans la ville à l’invitation de Hicétas. Il espère obtenir une issue favorable aux intérêts de Carthage.

L’intervention carthaginoise sera cependant de courte durée : peu après son arrivée, Magon, qui fait face à l’hostilité de la population syracusaine et craint une trahison, retire ses troupes de Syracuse et retourne à Carthage. Après son départ, Hicétas est facilement vaincu par Timoléon. Le général corinthien est le nouveau maître de Syracuse.

Par la suite

Denys le Jeune part en exil à Corinthe, où il meurt l’année suivante.

Timoléon

Timoléon établit une nouvelle Constitution à Syracuse, qui rétablit la démocratie après un demi-siècle de tyrannie. Il invite de nouveaux colons de Grèce continentale à venir s’installer à Syracuse et dans d’autres villes de Sicile, afin de reconstruire l’économie ravagée par la guerre.

Une fois la stabilité rétablie à Syracuse, Timoléon reprend la guerre contre Carthage. Il remporte une grande victoire contre les troupes carthaginoises menées par Magon, qui se suicide après sa défaite. Carthage est contrainte de signer un traité de paix qui ne lui permet de garder le contrôle que de la moitié Ouest de la Sicile.

Timoléon consacre les dernières années de sa vie à chasser les derniers tyrans de Sicile. Hicétas, à Léontini, est vaincu et exécuté. Timoléon est resté dans l’histoire comme le libérateur de la Sicile.

Carthage et l'Empire carthaginois

La bataille d’Himère : une défaite lourde de conséquences

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Vers le début du 5° Siècle avant notre ère, Carthage intervient militairement en Sicile, contre les villes grecques de Syracuse et d’Acragas. L’armée carthaginoise est vaincue à la bataille d’Himère. Cette défaite mènera à une réforme profonde de la société carthaginoise, afin de la rendre plus démocratique en limitant les pouvoirs du roi au profit d’une assemblée élue par le peuple.

La bataille d’Himère – peinture de Giuseppe Sciuti

Contexte

Depuis le 6° Siècle, Carthage, installée au Nord-Ouest de la Sicile, est régulièrement en conflit avec les colonies grecques qui occupent la plus grande partie de l’île. Les Grecs de Sicile sont eux-mêmes divisés entre Ioniens et Doriens.

La Sicile avant la bataille d’Himère : territoire de Syracuse (en rouge), soumis à Syracuse (en jaune) et soumis à Acragas (en bleu) ; points noirs : villes carthaginoises

A cette époque, la plupart des villes grecques de Sicile sont tombées sous le pouvoir de tyrans (des dirigeants autoritaires, contrairement à l’idéal démocratique grec). Gélon, le tyran de Syracuse, qui contrôle le plus grand territoire, fait alliance avec Théron d’Acragas, créant un front uni des Grecs Doriens, contre les Grecs Ioniens et les autochtones Sicules. Face à cette menace, les Ioniens font alliance avec Carthage.

La bataille d’Himère

Tombeau de Théron d’Acragas, le tyran qui a vaincu Carthage à Himère

En 483, Théron d’Acragas dépose Terrilus, le tyran ionien d’Himère, qui appelle Carthage à l’aide. Les Carthaginois, craignant de voir l’alliance entre Gélon et Théron prendre le contrôle de toute la Sicile, interviennent en 480.

L’armée carthaginoise, menée par le roi Hamilcar Ier, est vaincue à la bataille d’Himère. Hamilcar lui-même est tué au combat ou se suicide après sa défaite, selon les sources. Carthage conserve cependant ses territoires en Sicile.

Cette défaite a provoqué de profonds changements dans la société carthaginoise : le gouvernement aristocratique a été remplacé par une assemblée élue, avec un roi aux pouvoirs purement symboliques.

Par la suite

La bataille d’Himère est la première d’une série de sept guerres entre Carthage et les Grecs de Sicile, menés par Syracuse, pour le contrôle de l’île.

Le christianisme en Afrique du Nord, Les trois grandes figures chrétiennes nord-africaines

Les trois grandes figures chrétiennes nord-africaines : Augustin d’Hippone, le docteur de la grâce

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Au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne, l’Afrique du Nord, de ses grandes villes cosmopolites à ses régions rurales les plus reculées, s’est avérée être un terrain particulièrement fertile pour le christianisme naissant. Trois des plus grandes figures chrétiennes de cette époque étaient nord-africaines. Dans cet article, nous découvrirons la vie d’Augustin d’Hippone, le plus grand théologien de l’Eglise romaine, surnommé le « docteur de la grâce ».

Sa vie

Augustin d’Hippone

Aurelius Augustinus Hipponensis est né le 13 novembre 354, à Thagaste (Souk Ahras), en Numidie romaine. Son père, Patricius, un décurion (officier subalterne) dans l’armée romaine, possède un modeste domaine à Thagaste. Sa mère, Monique, est d’origine amazighe et fervente chrétienne, tandis que son père est païen.

Pour ce qui est des origines ethniques d’Augustin, il est généralement admis que son père était Romain et sa mère Amazighe. Le nom de sa mère, Monique, est d’origine amazighe ; il s’agit du seul prénom moderne courant d’origine amazighe. La famille d’Augustin était fortement romanisée, ce qui ne l’empêchait pas de revendiquer fièrement ses origines africaines et ses liens avec d’autres auteurs romano-africains, comme Apulée ou Marius Victorinus. Sa langue maternelle était probablement le latin, mais il parlait aussi couramment lybique (tamazight). Il n’a jamais appris à maîtriser le grec, à cause d’une relation difficile avec son professeur de grec lorsqu’il était jeune.

Le jeune Augustin à l’école, par Niccolo di Pietro

A l’âge de 11 ans, son père l’envoie étudier à Madaure (M’daourouch), où il découvre la littérature latine. A l’âge de 17 ans, il part étudier la rhétorique à Carthage. Malgré les avertissements de sa mère, il a de mauvaises fréquentations et mène une vie dissolue. En 372, il a un fils, Adéodat (don de Dieu). La mère de son enfant, qui vit à Carthage, demeurera son amante pendant plus de 15 ans, mais il ne l’a jamais épousée.

Pendant ses études à Carthage, il lit le dialogue Hortensius, de Cicéron, qui fait naître en lui un profond amour de la philosophie. Vers la même époque, il se convertit au manichéisme, une nouvelle religion d’origine orientale. Il sera manichéen pendant dix ans, avant d’abandonner cette doctrine.

En 373, il retourne enseigner la rhétorique à Thagaste pendant un an, avant d’ouvrir sa propre école de rhétorique à Carthage. En 383, il s’installe à Rome, où il espère trouver les meilleurs rhéteurs, mais il est déçu par le manque de sérieux de ses étudiants. C’est à Rome qu’il se détourne progressivement du manichéisme.

Peu après son arrivée à Rome, il rencontre Symmaque, le préfet de la ville. En 384, il est choisi comme professeur de rhétorique à la cour impériale, qui siège à Milan à cette époque. A l’âge de 30 ans, il occupe la fonction académique la plus prestigieuse du monde romain.

Plus ancien portrait connu d’Augustin, 6° Siècle, Rome

A Milan, il découvre le néoplatonisme en lisant Plotin et Porphyre, traduits en latin par son compatriote africain Marius Victorinus. Il rend visite à Ambroise, l’évêque chrétien de la ville, après avoir entendu parler de sa réputation de grand orateur. Les deux hommes deviennent très proches et après la mort de son père, Augustin considèrera Ambroise comme un nouveau père. Son étude de la philosophie néoplatonicienne et son amitié avec Ambroise l’amènent à s’intéresser sérieusement pour la première fois au christianisme, qu’il connaissait pourtant depuis son enfance étant donné que sa mère était chrétienne.

La famille d’Augustin, qui l’a suivi à Milan, le pousse à trouver une épouse respectable. Pour cela, il doit d’abord se séparer de son amante, avec qui il a un enfant. Cette séparation lui brise le cœur : il considérait leur relation comme équivalente à un mariage, que leur différence de statut social ne leur permettait pas d’officialiser.

En août 386, il a une expérience spirituelle qui l’amène à se convertir au christianisme : après avoir entendu une voix d’enfant lui dire : « Prends et lis », il ouvre ses manuscrits bibliques et lit un verset de l’épître de Saint-Paul aux Romains : « Marchons honnêtement, comme en plein jour, loin des excès et de l’ivrognerie, de la luxure et de l’impudicité, des querelles et des jalousies. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et n’ayez pas soin de la chair pour en satisfaire les convoitises. » Il se consacre immédiatement à Christ.

Baptême d’Augustin, par Benozzo Gozzoli

Augustin et son fils Adéodat sont baptisés ensemble à Pâques de l’année suivante, en 387. Sa mère, qui n’a jamais cessé de prier pour sa conversion de son fils, est très heureuse.

Après sa conversion, Augustin renonce à sa profession de rhéteur pour se consacrer à la prédication. Il décide aussi de rompre ses projets de mariage et de rester célibataire.

En 387, après son baptême, la famille d’Augustin décide de retourner en Afrique. Sa mère, Monique, meurt en route. Peu après leur arrivée à Thagaste, son fils Adéodat meurt également. Augustin, très affecté, vend le domaine familial et distribue l’argent aux pauvres. Il ne garde que la maison, où il vit en communauté avec un groupe d’amis chrétiens.

Basilique Saint-Augustin d’Annaba

En 391, Augustin est ordonné prêtre à Hippone (Annaba). Il souhaite mettre ses études philosophiques et rhétoriques au service de l’étude et de la prédication des textes sacrés. En 395, il devient évêque d’Hippone. Il passera le reste de sa vie dans cette ville.

Peu avant la mort d’Augustin, les Vandales débarquent en Afrique du Nord. Au printemps 430, ils assiègent Hippone. Augustin tombe malade et meurt pendant le siège. Il passe ses derniers jours dans la prière. Après sa mort, les Vandales prennent la ville et la brûlent entièrement, sauf l’église et la bibliothèque d’Augustin, qu’ils laissent intactes. La basilique Saint-Augustin d’Annaba, construite en 1881, est située à proximité des vestiges de son ancienne église.

Son œuvre

Manuscrit de La Cité de Dieu

En dehors de Christ et des apôtres eux-mêmes, personne d’autre n’a eu une telle influence sur l’Eglise chrétienne que le Nord-Africain Augustin d’Hippone.

Il commence à écrire immédiatement après sa conversion. A son retour en Afrique, il écrit plusieurs ouvrages critiques des manichéens, afin de combattre l’influence croissante de cette nouvelle religion. Devenu évêque d’Hippone, il s’engage dans une série de débats publics avec les manichéens de la ville. Il écrit aussi un livre pour réfuter Fauste de Milève, le chef de file des manichéens en Afrique, qu’il avait connu à Carthage à l’époque où il était lui-même manichéen.

Ses deux ouvrages principaux sont Les Confessions et La Cité de Dieu.

Manuscrit des Confessions

Les Confessions, écrites vers l’an 400, sont un récit de sa vie, dans lequel il examine son parcours spirituel, jusqu’à sa conversion. Ce livre peut être considéré comme la première autobiographie de l’histoire. Il a cependant ceci de particulier : il s’adresse directement à Dieu, à qui l’auteur confesse sa vie, ses fautes, ses errements et les leçons qu’il en a apprises.

La Cité de Dieu est de loin l’œuvre la plus influente d’Augustin. Cet ouvrage en 22 livres, écrits sur une période de 14 ans, décrit sa vision de la société chrétienne idéale, fondée sur la loi divine. Plus encore que dans ses autres ouvrages, il cite une abondance d’auteurs classiques gréco-romains, afin de démontrer en quoi l’enseignement chrétien les surpasse tous.

Il a également écrit des commentaires bibliques, des livres doctrinaux (De la doctrine chrétienne) et philosophiques, ainsi que des ouvrages polémiques contre diverses hérésies chrétiennes et contre les Juifs.

Enfin, il est célèbre autant pour ses sermons que pour son œuvre écrite : il a prêché environ 6000 sermons pendant sa vie, dont 500 ont été conservés.

Le réalisateur égyptien Samir Seif a produit Augustin : fils de ses larmes, un film sur la vie d’Augustin, en partenariat avec le Ministère algérien de la Culture. Le titre fait référence aux larmes de la mère d’Augustin, alors qu’elle priait pour la conversion de son fils. Le rôle principal est joué par l’acteur algérien Imad Benchenni. Nous partageons ce film ci-dessous.

Carthage et l'Empire carthaginois

Les anciens rois de Carthage

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Pendant les premiers siècles après sa fondation, Carthage était gouvernée par un chef appelé suffète (shophet). Les historiens grecs et romains les appelaient « rois » de Carthage, mais la plupart des historiens modernes pensent que c’est une erreur due à leur ignorance du système politique carthaginois. Leur rôle semble avoir été différent de celui des rois dans la plupart des royaumes antiques. Dans cet article, nous découvrirons tout ce que nous savons des anciens « rois » de Carthage.

Les suffètes de Carthage : des rois ?

Reconstitution de Carthage

L’histoire ancienne de Carthage est très peu connue : certains historiens doutent même qu’il soit possible de la reconstruire, à cause de la destruction totale des sources historiques carthaginoises lors de la destruction de la ville. On ne sait donc pas exactement quel était le rôle des premiers suffètes. En tout cas, ils n’étaient probablement pas des « rois » au sens courant dans l’Antiquité, mais plutôt de hauts magistrats (shophet 𐤔𐤐𐤈 signifie « juge » en phénicien), choisis pour leurs compétences, peut-être comme des « premiers parmi les pairs ». On ne sait pas si cette fonction était héréditaire : les suffètes étaient généralement issus de la même famille, mais il est possible qu’il s’agisse davantage d’une question d’éducation que de succession dynastique.

Les rois de Carthage

Voici la liste la plus courante des anciens rois de Carthage, fondée sur les travaux de l’historien français Gilbert Charles-Picard. Cette liste n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. Toutes les dates sont des suppositions.

Les premiers rois

Didon

La première reine de Carthage serait Didon (Elissa), une princesse phénicienne de Tyr devenue la fondatrice légendaire de la ville.

Le premier roi historique connu est Hannon I, qui aurait régné de 580 à 556. C’était probablement un descendant de Didon. On ne sait rien de plus de sa vie.

Son successeur, Malchus (556-550), était probablement issu de l’armée. C’est pendant son règne que la conquête carthaginoise de la côte nord-africaine a commencé. Vers le début de son règne, il a mené une campagne en Sicile, probablement suite à l’appel à l’aide des colonies phéniciennes face à l’expansion grecque sur l’île. Les villes phéniciennes de Sicile, comme Motya, Panorme et Solonte, sont intégrées à l’Empire carthaginois. Par la suite, il combat les Libou dans la région de Leptis Magna, pour le contrôle de la côte libyenne. Vers la fin de son règne, il est envoyé en Sardaigne à la tête d’une armée de 80 000 hommes, afin de soutenir les populations phéniciennes locales contre les autochtones nuragiques. Il remporte une série de victoires qui lui permettent d’établir des colonies puniques sur l’île. Cependant, après une défaite, lui et ce qui reste de son armée sont exilés. Il revient alors assiéger Carthage, prend le contrôle de la ville par la force et fait exécuter ceux qui l’avaient exilé.

La dynastie magonide (550-340)

Vers 550, Magon, un général de l’armée carthaginoise, s’empare du pouvoir à Carthage. Il règne de 550 à 530 et fonde une dynastie qui sera au pouvoir pendant deux siècles. On ne sait pas s’il s’agissait à l’origine d’un simple potentat militaire qui a pris le pouvoir par la force ou s’il était reconnu comme roi légitime.

Alalia, la première possession carthaginoise en Corse

Magon I commence par faire exécuter Malchus pour trahison, à cause de son attaque contre Carthage. Pendant son règne, Carthage continue à s’imposer comme la principale puissance du bassin méditerranéen occidental. Il fait alliance avec les Etrusques contre les Grecs de Massalia, une alliance qui durera jusqu’à l’époque romaine. Vers 540, Carthaginois et Etrusques attaquent ensemble Alalia, une colonie phocéenne en Corse. Les Phocéens sont vaincus et contraints d’abandonner Alalia, qui passe sous contrôle carthaginois. Magon fortifie ensuite la domination carthaginoise sur le Sud de l’Espagne, depuis Gadir (Cadiz). Vers la fin de son règne, la civilisation tartessienne, un important partenaire commercial de Carthage en Espagne, s’effondre, permettant aux Carthaginois de prendre le contrôle de leurs mines de métaux précieux.

Hasdrubal I (530-510), le fils de Magon I, lui succède. D’après l’historien romain Justin, il a été élu « roi » à 11 reprises – un indice montrant que la fonction de suffète était peut-être élective et non héréditaire. Avec son frère Hamilcar, il lance une expédition militaire en Sardaigne. Il a été honoré d’un triomphe quatre fois pour ses victoires, le seul Carthaginois à avoir reçu tant d’honneurs. Pendant son règne, le prince grec Dorieus de Sparte tente d’établir une colonie grecque près de Leptis Magna, mais il est repoussé. Hasdrubal meurt de blessure en Sardaigne, vers 510.

Son frère Hamilcar I (510-480), qui lui succède, poursuit la campagne pour le contrôle de la Sardaigne, qui dure 25 ans. Les autochtones sont soutenus par les Grecs de Magna Graecia (Sud de l’Italie). Hamilcar est connu aussi pour avoir signé le premier traité entre Carthage et Rome, qui définit leurs zones d’influence respectives et reconnaît notamment le contrôle carthaginois sur la Sicile et la Sardaigne.

La bataille d’Himère : un point tournant dans l’histoire carthaginoise

Vers la fin du règne de Hamilcar I, Carthage intervient militairement en Sicile, contre les villes grecques de Syracuse et d’Acragas : c’est la première d’une série de sept guerres entre Grecs et Carthaginois en Sicile. L’armée carthaginoise est vaincue à la bataille d’Himère. Hamilcar lui-même est tué au combat ou se suicide après sa défaite, selon les sources – son suicide pourrait être un sacrifice rituel pour inverser le cours de la bataille. Après cette défaite, Carthage a mis en place une réforme limitant les pouvoirs du roi, avec la mise en place d’une assemblée élue.

Après cette réforme, la chronologie des rois de Carthage devient floue. Un fils de Hamilcar I appelé Himilcon I a apparemment régné sur les territoires carthaginois en Sicile ; il pourrait s’agir de l’explorateur Himilcon, le premier Carthaginois à avoir navigué jusqu’en Bretagne. Hannon le Navigateur, qui a exploré la côte ouest-africaine au-delà du détroit de Gibraltar, était probablement aussi issu de la famille magonide, peut-être un fils ou petit-fils de Hamilcar I – certaines sources le décrivent comme « roi ».

Hannibal I (440-406), le petit-fils de Hamilcar I, a mené une expédition militaire en Sicile, en 410. Les Carthaginois s’emparent des villes grecques de Sélinonte et d’Himère. Après sa victoire, Hannibal fait exécuter 3000 prisonniers de guerre, pour venger la défaite de son grand-père à Himère, 70 ans auparavant. Quelques années plus tard, Hannibal meurt de la peste, pendant le siège d’Agrigente.

Soldat carthaginois

Bomilcar, le fils de Hannibal I, meurt quelques jours après lui. C’est donc son neveu Himilcon II (406-396) qui lui succède. Himilcon II pourrait être le fils de Hannon le Navigateur. Il poursuit la guerre en Sicile, jusqu’à la conclusion d’un accord de paix avec Syracuse. La guerre reprend en 398. Himilcon assiège Syracuse. Après une défaite, il décide de lever le siège et d’évacuer tous les soldats carthaginois, abandonnant à leur sort les mercenaires étrangers qui se battaient à ses côtés. Les Carthaginois, choqués par son attitude, le destituent. D’après l’historien grec Diodore de Sicile, Himilcon, pris de regrets, se serait ensuite laissé mourir de faim à Carthage.

Son successeur, Magon II (396-375), est un membre de la famille magonide, mais pas le fils de Himilcon II. Pendant les premières années de son règne, il doit réprimer une rébellion amazighe dans les territoires carthaginois en Afrique. Il tente ensuite de reprendre Messana, en Sicile, mais échoue, puis signe un nouveau traité de paix avec Syracuse. La guerre en Sicile reprend vers la fin de son règne. Magon II est tué au combat.

Pièce syracusaine à l’effigie de Timoléon

Son fils Magon III (375-344) continue la guerre en Sicile. Vers 345, il profite des divisions entre factions politiques rivales à Syracuse pour entrer dans la ville, sur l’invitation d’une faction. Il échoue cependant à obtenir une victoire permettant à Carthage de prendre le dessus. Peu après, il est vaincu par le général corinthien Timoléon, qui est venu en aide à Syracuse. Il se suicide pour échapper à la crucifixion, le supplice que Carthage réserve aux généraux vaincus.

Son successeur, Hannon III (344-340), est le dernier suffète de la dynastie magonide. Après la défaite de Magon III, il mène une opération de secours carthaginoise en Sicile, mais il est vaincu à son tour.

La dynastie hannonide

Un autre Hannon, qui n’est pas issu de la famille magonide, a remporté une victoire importante contre les Grecs de Sicile en 367. Il devient un des hommes les plus riches et les plus puissants de Carthage pendant vingt ans. Après la défaite de Hannon III, le dernier suffète magonide, il essaye de s’emparer du pouvoir, avec le soutien d’un chef de tribu amazigh local. Il est capturé et torturé à mort avec plusieurs membres de sa famille.

Peu après, les autorités carthaginoises font appel à Giscon, un fils de Hannon qui avait été exilé avant la mort de son père, pour continuer le combat en Sicile. Il remporte plusieurs victoires, mais ne parvient pas à vaincre Timoléon, qui a entretemps pris le pouvoir à Syracuse.

Agathocle de Syracuse

Hamilcar, le fils de Giscon, commande l’armée carthaginoise pendant la guerre contre Agathocle de Syracuse.

Bomilcar, le frère (ou un parent plus éloigné) de Hamilcar, tente de prendre le pouvoir à la mort de Hamilcar. Non content de la fonction de suffète, il veut restaurer les pouvoirs des anciens rois d’avant la réforme de 480. Il échoue et est crucifié.

Après la tentative de coup d’Etat de Bomilcar, le Sénat carthaginois met en œuvre de nouvelles réformes qui feront de Carthage une République. Pour éviter une nouvelle tyrannie, les suffètes sont à présent deux plutôt qu’un seul, élus pour un mandat d’un an, et exercent leur pouvoir d’une manière collégiale.

Hannon le Grand, l’aristocrate carthaginois qui a été le principal adversaire de Hannibal pendant la Deuxième guerre punique, était probablement un descendant de la famille hannonide.