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Carthage et l'Empire carthaginois

Les anciens rois de Carthage

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Pendant les premiers siècles après sa fondation, Carthage était gouvernée par un chef appelé suffète (shophet). Les historiens grecs et romains les appelaient « rois » de Carthage, mais la plupart des historiens modernes pensent que c’est une erreur due à leur ignorance du système politique carthaginois. Leur rôle semble avoir été différent de celui des rois dans la plupart des royaumes antiques. Dans cet article, nous découvrirons tout ce que nous savons des anciens « rois » de Carthage.

Les suffètes de Carthage : des rois ?

Reconstitution de Carthage

L’histoire ancienne de Carthage est très peu connue : certains historiens doutent même qu’il soit possible de la reconstruire, à cause de la destruction totale des sources historiques carthaginoises lors de la destruction de la ville. On ne sait donc pas exactement quel était le rôle des premiers suffètes. En tout cas, ils n’étaient probablement pas des « rois » au sens courant dans l’Antiquité, mais plutôt de hauts magistrats (shophet 𐤔𐤐𐤈 signifie « juge » en phénicien), choisis pour leurs compétences, peut-être comme des « premiers parmi les pairs ». On ne sait pas si cette fonction était héréditaire : les suffètes étaient généralement issus de la même famille, mais il est possible qu’il s’agisse davantage d’une question d’éducation que de succession dynastique.

Les rois de Carthage

Voici la liste la plus courante des anciens rois de Carthage, fondée sur les travaux de l’historien français Gilbert Charles-Picard. Cette liste n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. Toutes les dates sont des suppositions.

Les premiers rois

Didon

La première reine de Carthage serait Didon (Elissa), une princesse phénicienne de Tyr devenue la fondatrice légendaire de la ville.

Le premier roi historique connu est Hannon I, qui aurait régné de 580 à 556. C’était probablement un descendant de Didon. On ne sait rien de plus de sa vie.

Son successeur, Malchus (556-550), était probablement issu de l’armée. C’est pendant son règne que la conquête carthaginoise de la côte nord-africaine a commencé. Vers le début de son règne, il a mené une campagne en Sicile, probablement suite à l’appel à l’aide des colonies phéniciennes face à l’expansion grecque sur l’île. Les villes phéniciennes de Sicile, comme Motya, Panorme et Solonte, sont intégrées à l’Empire carthaginois. Par la suite, il combat les Libou dans la région de Leptis Magna, pour le contrôle de la côte libyenne. Vers la fin de son règne, il est envoyé en Sardaigne à la tête d’une armée de 80 000 hommes, afin de soutenir les populations phéniciennes locales contre les autochtones nuragiques. Il remporte une série de victoires qui lui permettent d’établir des colonies puniques sur l’île. Cependant, après une défaite, lui et ce qui reste de son armée sont exilés. Il revient alors assiéger Carthage, prend le contrôle de la ville par la force et fait exécuter ceux qui l’avaient exilé.

La dynastie magonide (550-340)

Vers 550, Magon, un général de l’armée carthaginoise, s’empare du pouvoir à Carthage. Il règne de 550 à 530 et fonde une dynastie qui sera au pouvoir pendant deux siècles. On ne sait pas s’il s’agissait à l’origine d’un simple potentat militaire qui a pris le pouvoir par la force ou s’il était reconnu comme roi légitime.

Alalia, la première possession carthaginoise en Corse

Magon I commence par faire exécuter Malchus pour trahison, à cause de son attaque contre Carthage. Pendant son règne, Carthage continue à s’imposer comme la principale puissance du bassin méditerranéen occidental. Il fait alliance avec les Etrusques contre les Grecs de Massalia, une alliance qui durera jusqu’à l’époque romaine. Vers 540, Carthaginois et Etrusques attaquent ensemble Alalia, une colonie phocéenne en Corse. Les Phocéens sont vaincus et contraints d’abandonner Alalia, qui passe sous contrôle carthaginois. Magon fortifie ensuite la domination carthaginoise sur le Sud de l’Espagne, depuis Gadir (Cadiz). Vers la fin de son règne, la civilisation tartessienne, un important partenaire commercial de Carthage en Espagne, s’effondre, permettant aux Carthaginois de prendre le contrôle de leurs mines de métaux précieux.

Hasdrubal I (530-510), le fils de Magon I, lui succède. D’après l’historien romain Justin, il a été élu « roi » à 11 reprises – un indice montrant que la fonction de suffète était peut-être élective et non héréditaire. Avec son frère Hamilcar, il lance une expédition militaire en Sardaigne. Il a été honoré d’un triomphe quatre fois pour ses victoires, le seul Carthaginois à avoir reçu tant d’honneurs. Pendant son règne, le prince grec Dorieus de Sparte tente d’établir une colonie grecque près de Leptis Magna, mais il est repoussé. Hasdrubal meurt de blessure en Sardaigne, vers 510.

Son frère Hamilcar I (510-480), qui lui succède, poursuit la campagne pour le contrôle de la Sardaigne, qui dure 25 ans. Les autochtones sont soutenus par les Grecs de Magna Graecia (Sud de l’Italie). Hamilcar est connu aussi pour avoir signé le premier traité entre Carthage et Rome, qui définit leurs zones d’influence respectives et reconnaît notamment le contrôle carthaginois sur la Sicile et la Sardaigne.

La bataille d’Himère : un point tournant dans l’histoire carthaginoise

Vers la fin du règne de Hamilcar I, Carthage intervient militairement en Sicile, contre les villes grecques de Syracuse et d’Acragas : c’est la première d’une série de sept guerres entre Grecs et Carthaginois en Sicile. L’armée carthaginoise est vaincue à la bataille d’Himère. Hamilcar lui-même est tué au combat ou se suicide après sa défaite, selon les sources – son suicide pourrait être un sacrifice rituel pour inverser le cours de la bataille. Après cette défaite, Carthage a mis en place une réforme limitant les pouvoirs du roi, avec la mise en place d’une assemblée élue.

Après cette réforme, la chronologie des rois de Carthage devient floue. Un fils de Hamilcar I appelé Himilcon I a apparemment régné sur les territoires carthaginois en Sicile ; il pourrait s’agir de l’explorateur Himilcon, le premier Carthaginois à avoir navigué jusqu’en Bretagne. Hannon le Navigateur, qui a exploré la côte ouest-africaine au-delà du détroit de Gibraltar, était probablement aussi issu de la famille magonide, peut-être un fils ou petit-fils de Hamilcar I – certaines sources le décrivent comme « roi ».

Hannibal I (440-406), le petit-fils de Hamilcar I, a mené une expédition militaire en Sicile, en 410. Les Carthaginois s’emparent des villes grecques de Sélinonte et d’Himère. Après sa victoire, Hannibal fait exécuter 3000 prisonniers de guerre, pour venger la défaite de son grand-père à Himère, 70 ans auparavant. Quelques années plus tard, Hannibal meurt de la peste, pendant le siège d’Agrigente.

Soldat carthaginois

Bomilcar, le fils de Hannibal I, meurt quelques jours après lui. C’est donc son neveu Himilcon II (406-396) qui lui succède. Himilcon II pourrait être le fils de Hannon le Navigateur. Il poursuit la guerre en Sicile, jusqu’à la conclusion d’un accord de paix avec Syracuse. La guerre reprend en 398. Himilcon assiège Syracuse. Après une défaite, il décide de lever le siège et d’évacuer tous les soldats carthaginois, abandonnant à leur sort les mercenaires étrangers qui se battaient à ses côtés. Les Carthaginois, choqués par son attitude, le destituent. D’après l’historien grec Diodore de Sicile, Himilcon, pris de regrets, se serait ensuite laissé mourir de faim à Carthage.

Son successeur, Magon II (396-375), est un membre de la famille magonide, mais pas le fils de Himilcon II. Pendant les premières années de son règne, il doit réprimer une rébellion amazighe dans les territoires carthaginois en Afrique. Il tente ensuite de reprendre Messana, en Sicile, mais échoue, puis signe un nouveau traité de paix avec Syracuse. La guerre en Sicile reprend vers la fin de son règne. Magon II est tué au combat.

Pièce syracusaine à l’effigie de Timoléon

Son fils Magon III (375-344) continue la guerre en Sicile. Vers 345, il profite des divisions entre factions politiques rivales à Syracuse pour entrer dans la ville, sur l’invitation d’une faction. Il échoue cependant à obtenir une victoire permettant à Carthage de prendre le dessus. Peu après, il est vaincu par le général corinthien Timoléon, qui est venu en aide à Syracuse. Il se suicide pour échapper à la crucifixion, le supplice que Carthage réserve aux généraux vaincus.

Son successeur, Hannon III (344-340), est le dernier suffète de la dynastie magonide. Après la défaite de Magon III, il mène une opération de secours carthaginoise en Sicile, mais il est vaincu à son tour.

La dynastie hannonide

Un autre Hannon, qui n’est pas issu de la famille magonide, a remporté une victoire importante contre les Grecs de Sicile en 367. Il devient un des hommes les plus riches et les plus puissants de Carthage pendant vingt ans. Après la défaite de Hannon III, le dernier suffète magonide, il essaye de s’emparer du pouvoir, avec le soutien d’un chef de tribu amazigh local. Il est capturé et torturé à mort avec plusieurs membres de sa famille.

Peu après, les autorités carthaginoises font appel à Giscon, un fils de Hannon qui avait été exilé avant la mort de son père, pour continuer le combat en Sicile. Il remporte plusieurs victoires, mais ne parvient pas à vaincre Timoléon, qui a entretemps pris le pouvoir à Syracuse.

Agathocle de Syracuse

Hamilcar, le fils de Giscon, commande l’armée carthaginoise pendant la guerre contre Agathocle de Syracuse.

Bomilcar, le frère (ou un parent plus éloigné) de Hamilcar, tente de prendre le pouvoir à la mort de Hamilcar. Non content de la fonction de suffète, il veut restaurer les pouvoirs des anciens rois d’avant la réforme de 480. Il échoue et est crucifié.

Après la tentative de coup d’Etat de Bomilcar, le Sénat carthaginois met en œuvre de nouvelles réformes qui feront de Carthage une République. Pour éviter une nouvelle tyrannie, les suffètes sont à présent deux plutôt qu’un seul, élus pour un mandat d’un an, et exercent leur pouvoir d’une manière collégiale.

Hannon le Grand, l’aristocrate carthaginois qui a été le principal adversaire de Hannibal pendant la Deuxième guerre punique, était probablement un descendant de la famille hannonide.

L'Afrique du Nord romaine

Les expéditions romaines en Afrique subsaharienne

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Les Romains ont organisé plusieurs expéditions d’exploration des territoires situés au-delà du désert du Sahara. Ces expéditions n’avaient pas pour objectif de conquérir ces territoires, mais d’ouvrir de nouvelles voies commerciales.

La première expédition romaine dans le Sahara a été lancée en 19 avant notre ère, par le proconsul d’Afrique Lucius Cornelius Balbus. Parti de Sabratha, il envahit l’oasis de Ghadamès, qui était auparavant habitée par les Garamantes. Il explore ensuite le Sahara, jusqu’au fleuve Niger. Balbus, né à Gadès (Cadiz), en Espagne, dans une famille d’origine punique, avait peut-être accès, par sa famille, à des informations sur les anciennes routes commerciales puniques. Il est le premier Romain à avoir traversé le Sahara.

En 41 de notre ère, Suetonius Paulinus, un général romain envoyé en Maurétanie pour réprimer l’insurrection d’Aedemon, devient le premier Romain à traverser les montagnes de l’Atlas. Après avoir vaincu les insurgés, il voyage à travers le Sahara marocain actuel. Il serait arrivé jusqu’au fleuve Sénégal.

Le Lac Tchad, que Ptolémée appelle « Lac des hippopotames », a toujours fasciné les Romains. En 50, Septimius Flaccus, parti de Leptis Magna, traverse le Sahara en passant par l’oasis de Sebha. Il atteint le Lac Tchad en trois mois, puis remonte les fleuves Chari et Logone.

En 90, Julius Maternus, parti de Syrte, traverse le désert jusqu’à l’oasis de Kufrah, puis poursuit son voyage avec le roi des Garamantes, jusqu’aux fleuves Bahr Salamat et Bahr Aouk, au Sud du Tchad actuel. Il retourne à Rome avec un rhinocéros à deux cornes, qui est exposé au Colisée.

Les Romains voyageaient aussi vers le Sud par voie fluviale, sur le Nil, et par la mer, en remontant les côtes ouest-africaines depuis la Maurétanie, ou par la Mer rouge, jusqu’à l’île de Zanzibar.

Des pièces de monnaie romaines ont été retrouvées en Mauritanie, vers Akjoujt et Tichitt ; au Mali, dans la région du fleuve Niger ; et plus loin en Afrique de l’Ouest.

Le christianisme en Afrique du Nord

Lactance : le défenseur de la tolérance religieuse

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Lactance est un écrivain et rhéteur nord-africain du 4° Siècle. Après avoir commencé sa carrière dans son Afrique natale, il deviendra le conseiller de l’Empereur romain Constantin. Après avoir été lui-même victime, en tant que chrétien, de la persécution religieuse sous les prédécesseurs de Constantin, il a beaucoup influencé la politique du premier Empereur chrétien, en l’encourageant à la tolérance religieuse pour tous ses sujets, chrétiens, juifs ou païens.

Vie de Lactance

Lactance

Lucius Caecilius Firmianus, dit Lactance, est né vers 250, en Afrique romaine, dans une famille d’origine amazighe ou punique, selon les sources. Sa ville de naissance est inconnue : une inscription à Cirta (Constantine) mentionne un certain L. Caecilius Firmianus, mais on ne sait pas s’il s’agit de lui.

Dans sa jeunesse, il étudie la rhétorique auprès d’Arnobe de Sicca. On ne sait pas s’il s’est converti au christianisme sous l’influence d’Arnobe ou s’il était déjà chrétien avant lui. Il enseigne ensuite la rhétorique dans sa ville natale.

Vers 300, l’Empereur romain Dioclétien le recrute pour enseigner la rhétorique à la cour impériale. Il fait la connaissance de beaucoup de personnalités haut-placées, notamment le futur Empereur Constantin. En 303, Dioclétien publie un édit contre les chrétiens, qui ordonne que tous leurs lieux de culte soient détruits, leurs textes sacrés brûlés, leurs réunions interdites et tous les chrétiens qui servent dans l’administration impériale exclus. Lactance, qui a vu venir cet édit, démissionne de son poste à la cour peu avant sa publication. Au cours des prochaines années, plus de 3000 chrétiens, partout dans l’Empire (dont beaucoup en Afrique), sont mis à mort pour leur foi. Lactance est témoin de cette persécution et écrira par la suite un livre à ce sujet.

Dioclétien abdique en 305. Son successeur, Galère, continue à persécuter les chrétiens. Sous la pression croissante de Constantin, il sera finalement contraint de publier un édit de tolérance, en 311, quelques jours avant sa mort. Pour la première fois dans l’histoire romaine, le christianisme est une religion reconnue.

A la cour de Constantin

Constantin

Le nouvel Empereur, Constantin, se convertit lui-même au christianisme en 312. Son intérêt pour la nouvelle religion est plus ancien : dès 310, en pleine persécution, il a choisi le chrétien Lactance comme tuteur de son fils. Après la conversion de l’Empereur, Lactance deviendra son principal conseiller en matière de politique religieuse.

Le contexte dans lequel Lactance exerce ces responsabilités est très particulier : les chrétiens ne sont plus persécutés et l’administration impériale favorise même la nouvelle religion, mais la majorité de la population de l’Empire est toujours païenne. L’élite, surtout, demeure attachée aux anciennes traditions religieuses. Dans ce contexte nouveau, l’Empereur se demande comment il doit se comporter envers ses sujets qui ne partagent pas sa foi. Doit-il chercher à l’imposer par la force, en persécutant les païens comme ses prédécesseurs païens persécutaient les chrétiens ? Lactance lui conseille, au contraire, de mener une politique de tolérance religieuse, fondée sur la nature volontaire du culte rendu à Dieu : la contrainte ne fait pas de nouveaux croyants, mais seulement des hypocrites.

Manuscrit des Institutions divines

Lactance expose sa vision de la tolérance religieuse au livre 5 de ses Institutions divines. Voici quelques extraits qui résument sa pensée : « Il ne faut pas user de force puisque la religion doit être libre. Il faut employer les paroles plutôt que les coups, afin que ceux qui l’embrasseront l’embrassent volontairement. […] Il y a une extrême différence entre la cruauté et la piété. La vérité et la justice ne s’accordent point avec la dureté ni avec la violence. […] Il faut défendre la religion non en tuant les autres, mais en mourant pour elle ; non par la rigueur des supplices, mais par la patience ; non par des crimes, mais par la foi. La religion étant un bien, elle ne veut point être défendue par le mal. Si vous entreprenez de la défendre en répandant le sang, en exerçant des cruautés, et en commettant des crimes, bien loin de la défendre vous la violez. Il n’y a rien de si volontaire que la religion, et elle est entièrement détruite pour peu que la liberté de celui qui offre son sacrifice soit contrainte. Le meilleur moyen de défendre la religion est de mourir pour elle. On l’autorise de cette sorte devant les hommes, et en même temps on conserve à Dieu la fidélité qu’on lui a vouée. […] La foi que nous gardons à Dieu est suivie d’une récompense d’autant plus solide et plus éclatante, qu’elle dure non seulement autant que la vie présente qui est fort courte, mais autant que la vie future qui est éternelle. »

L’argumentation de Lactance est fondée sur l’idée chrétienne de Dieu et de l’homme, sa créature, appelée à l’adorer en justice et en vérité, car Dieu est justice et vérité. Le véritable culte rendu à Dieu doit être volontaire : s’il est contraint, il ne sera pas sincère et n’aura donc aucune valeur. D’ailleurs, en persécutant les chrétiens, les païens ont montré par cela même qu’ils sont dans l’erreur, puisque la violence est contraire à la justice de Dieu.

Constantin s’est efforcé de mettre en pratique ces principes dans sa politique religieuse : ses lois et discours officiels affirment régulièrement la vérité du christianisme, mais aucune sanction n’est prévue pour ceux qui refusent de l’accepter. Les chrétiens qui abusent de leur nouvelle influence pour traiter injustement les juifs ou les païens sont sanctionnés. Il ne s’agit pas de neutralité religieuse, au sens de la laïcité occidentale, mais de liberté religieuse, fondée sur le droit à l’erreur.

On retrouve le même principe dans le Coran : « لَآ إِكْرَاهَ فِى ٱلدِّينِ قَد تَّبَيَّنَ ٱلرُّشْدُ مِنَ ٱلْغَىِّ » en français : « Nulle contrainte en religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement. » (Sourate 2:256) Le pacte d’Omar, entre le deuxième calife Omar ibn al-Khattab et les communautés chrétiennes et juives de Syrie, applique ce principe en reconnaissant les droits des minorités religieuses en terre d’islam. Lactance va cependant encore plus loin, en affirmant que la religion est entièrement une question de conscience individuelle, pas seulement communautaire, ce qui exclut par ex. l’interdiction de l’apostasie.

L’obligation du jeûne du Ramadan : un point de tension récurrent dans les sociétés nord-africaines

A notre époque, où de plus en plus de Nord-Africains résidant à l’étranger choisissent de revenir au pays à cause des discriminations croissantes contre les musulmans en Occident, tandis que de plus en plus de voix s’élèvent pour défendre le respect des libertés individuelles et le droit de choisir sa religion dans nos pays, les réflexions de notre « compatriote » Nord-Africain Lactance nous offrent un autre modèle de tolérance et de coexistence entre concitoyens aux convictions et aux choix de vie différents.

Carthage et l'Empire carthaginois

Hamilcar le Rhodien : un espion carthaginois dans l’armée d’Alexandre le Grand

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Alexandre le Grand, le plus grand conquérant de l’Antiquité, a conquis un Empire qui s’étendait de sa Macédoine natale jusqu’au fleuve Indus. Ses conquêtes ont suscité une grande crainte à Carthage, au point où les Carthaginois ont décidé d’envoyer un espion pour les tenir informés de ses projets.

Alexandre le Grand – Mosaïque retrouvée à Pompéi

Contexte : les campagnes d’Alexandre le Grand

Le jeune roi Alexandre III de Macédoine, qui a hérité de son père un Royaume qui domine déjà la plus grande partie de la Grèce, avait surtout pour ambition de vaincre l’ennemi mortel des Grecs : l’immense Empire perse. Il traverse l’Hellespont en 334, et se lance à la conquête de l’Asie mineure (Turquie actuelle).

Siège de Tyr – Dessin d’André Castaigne

En 332, il assiège Tyr, la capitale de la confédération de cités-Etats phéniciennes. Pendant ce siège, les femmes et les enfants de la ville sont évacués à Carthage. Alexandre le Grand finit par comprendre qu’il ne pourra prendre la ville qu’avec une flotte. A ce moment-là, 80 navires perses originaires de villes qu’il a déjà conquises se rallient à lui, suivis de 120 navires venus de Chypre, qui ont entendu parler de ses exploits et souhaitent le rejoindre. Grâce à cette flotte, il prend le contrôle de la ville. La civilisation phénicienne, qui dominait jadis une grande partie du bassin méditerranéen, n’existe désormais plus que dans la diaspora, centrée sur Carthage.

L’année suivante, Alexandre le Grand conquiert l’Egypte et fonde la nouvelle capitale de son Empire, à laquelle il donne son nom : Alexandrie. Les Grecs de Cyrénaïque, heureux de voir un roi grec qui aspire à réunir tous les Grecs, se soumettent à lui. Il marche ensuite vers l’Orient.

En octobre 331, il affronte l’armée de l’Empereur de Perse Darius III, à Gaugamela (probablement Tel Gomel, près d’Erbil, dans le Kurdistan iraquien actuel). Sa victoire est totale. L’Empire perse, l’ennemi historique des Grecs, est vaincu. Au cours des prochaines années, il étend ses conquêtes de plus en plus loin vers l’Orient. A sa mort, en 323, il règne sur le plus grand Empire de l’histoire antique.

La réaction de Carthage

Statue équestre d’Alexandre le Grand à Thessalonique

Au début des campagnes d’Alexandre le Grand, les Carthaginois le voyaient avec une certaine indifférence : son armée était loin de leurs frontières et s’intéressait surtout aux régions orientales. Cela a changé après la conquête de Tyr, la cité-mère de Carthage, avec laquelle l’ancienne colonie avait gardé des liens étroits : les Carthaginois craignaient à présent qu’après avoir atteint son objectif en Orient, Alexandre le Grand ne se tourne vers l’Occident, vers leur Empire. Cette crainte s’est encore accentuée après la fondation d’Alexandrie, sur la rive Sud de la Mer Méditerranée, dont le port menaçait de devenir un rival de poids pour Carthage.

L’espion carthaginois Hamilcar le Rhodien – Image créée par ChatGPT

C’est à ce moment-là que les autorités carthaginoises ont décidé d’envoyer un espion auprès d’Alexandre le Grand. Cet espion est appelé Hamilcar le Rhodien (à ne pas confondre avec Hannibal le Rhodien, un officier carthaginois pendant la Première guerre punique). Sa mission était de les tenir informés de ses projets, notamment s’il prévoyait d’attaquer Carthage.

Cet espion carthaginois n’est mentionné que par trois auteurs antiques : Frontin, un officier militaire romain du 1° Siècle, Justin, un historien latin du 2° Siècle, et Paul Orose, un auteur chrétien du 5° Siècle, qui a écrit une histoire du monde dans une perspective chrétienne. Tous ces auteurs ont écrit plusieurs siècles après les faits, ce qui a amené certains historiens modernes à mettre en doute leur témoignage. Il est cependant possible qu’ils s’inspirent de sources plus anciennes, qui sont perdues. La plupart des historiens acceptent aujourd’hui que l’épisode de l’envoi de l’espion carthaginois est bien historique.

Les craintes carthaginoises étaient-elles fondées ? Alexandre le Grand avait-il effectivement l’intention de revenir attaquer Carthage après avoir conquis l’Orient ? Sur ce point, les historiens modernes sont en désaccord : selon certaines sources, après sa conquête de Tyr, il aurait renvoyé des Carthaginois vivant dans la ville avec le message que le tour de Carthage viendrait, mais même si c’est vrai, il pourrait s’agir davantage de rhétorique guerrière que d’un projet de conquête à venir. En tout cas, les craintes carthaginoises étaient bien réelles.

Qu’Alexandre le Grand ait effectivement eu l’intention de conquérir Carthage ou non, il n’en a pas eu le temps : il est mort en 323, à Babylone, à seulement 32 ans.

L'Afrique du Nord romaine

Celse : un usurpateur nord-africain dans l’Histoire Auguste

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D’après l’Histoire Auguste, une collection de biographies d’Empereurs romains écrite au 4° Siècle, un certain Celse, un tribun militaire basé en Afrique romaine, s’est proclamé Empereur pendant le règne de Gallien (253-268). L’Histoire Auguste n’est pas considérée comme une source historique fiable : la plupart des historiens modernes pensent que cet usurpateur n’a jamais existé.

Contexte

Gallien

Au cours du 3° Siècle, l’Empire romain a été ébranlé par la plus longue période de crise de son histoire. En 260, l’Empereur Valérien est capturé lors d’une bataille contre les Perses. Il termine sa vie comme prisonnier en Perse. Il n’aura jamais été à Rome pendant tout son règne. L’emprisonnement de l’Empereur est une humiliation pour les Romains.

Son fils Gallien, qui lui succède, fait face à des usurpateurs qui profitent de la situation pour lui contester le trône. L’un d’eux, Postume, le gouverneur de la province de Germanie, prend le contrôle de la Gaule et de la Bretagne, où il établit un Empire rival.

Avant son exil, Valérien avait lancé une féroce campagne de persécution contre les chrétiens de son Empire, au cours de laquelle l’évêque Cyprien de Carthage est mort en martyr. Les chrétiens voyaient sa capture par les Perses comme un jugement divin. Gallien, sensible à cette idée, accorde la liberté religieuse aux chrétiens.

La rébellion de Celse

L’Histoire Auguste mentionne trente usurpateurs pendant le règne de Gallien. S’il est certain qu’il y en a eu beaucoup, ce nombre est certainement exagéré, afin d’obtenir un parallèle avec les trente tyrans d’Athènes, au 5° Siècle avant notre ère. Plusieurs noms mentionnés dans l’Histoire Auguste n’ont jamais revendiqué le trône impérial et quelques-uns sont tout simplement fictifs.

D’après l’Histoire Auguste, Celse était un simple tribun militaire qui vivait tranquillement sur ses terres, près de Sicca (El Kef), en Afrique romaine, lorsqu’il a été soudain proclamé Empereur par le proconsul d’Afrique et le général gardien des frontières libyennes. Sa nomination était si inattendue qu’il n’a pas pu se procurer les insignes du pouvoir et a été obligé de revêtir une robe prise sur la statue d’une déesse. Sa chute a été tout aussi rapide : il a été tué après sept jours et son corps a été dévoré par les chiens. Après sa mort, les habitants de Sicca ont témoigné de leur loyauté à l’Empereur Gallien, en portant l’effigie de son rival à travers la ville, accrochée à une croix.

Cet épisode est fictif. Il serait très surprenant que le proconsul d’Afrique choisisse de soutenir une figure de si faible envergure comme Empereur, au lieu de revendiquer le trône lui-même. Il s’agit probablement d’une invention de l’auteur de l’Histoire Auguste, pour parvenir au chiffre symbolique de trente usurpateurs.

L'Afrique du Nord romaine

Albinus : le premier prétendant africain au trône impérial

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Dans l’histoire de l’Empire romain, le premier Nord-Africain à avoir revendiqué le trône était un officier militaire appelé Albinus, originaire de Hadrumetum (Sousse). Nommé gouverneur de Bretagne romaine par l’Empereur Commode, il se proclame Empereur pendant la crise qui a suivi la mort de Commode. Comme il n’est pas assez puissant s’imposer dans tout l’Empire, il fait alliance avec un autre militaire d’origine africaine : Septime Sévère, qui en fait son Empereur auxiliaire, avant de le tuer.

Origines

Albinus

Decimus Clodius Albinus est né vers 150, à Hadrumetum (Sousse), en Afrique romaine, dans une famille de l’aristocratie romaine. Cette époque est marquée par la montée en puissance des Romano-Africains dans l’administration romaine. Son cognomen (surnom) Albinus vient de son albinisme.

Albinus fait carrière dans l’armée, sous les Empereurs Marc-Aurèle et Commode, et devient gouverneur de Bretagne romaine. A cette époque, il y avait beaucoup de militaires d’origine africaine stationnés en Bretagne : Quintus Lollius Urbicus, gouverneur de Bretagne de 139 à 142, né à Tiddis, en Numidie (aujourd’hui Beni Hamidane, province de Constantine), s’est fait connaître pour la construction du Mur d’Antonin.

Albinus revendique le trône

Commode assassiné par Laetus

L’Empereur Commode est assassiné en décembre 192. Le préfet du prétoire Quintus Aemilius Laetus, qui a participé au complot contre lui, était d’origine africaine, de Thenae (Thyna, près de Sfax, en Tunisie actuelle).

L’armée a choisi le sénateur Pertinax pour succéder à Commode, mais il n’a régné que trois mois avant d’être assassiné à son tour. La garde prétorienne a alors vendu le trône impérial au riche sénateur Didius Julianus (qui avait également des liens avec l’Afrique, par sa mère, issue d’une famille romaine installée à Hadrumetum (Sousse)). L’armée, scandalisée de voir le trône vendu aux enchères, s’est révoltée. Au cours de cette année, plusieurs militaires ont revendiqué le trône impérial, dont Albinus, soutenu par les légions romaines en Bretagne.

Dans la guerre civile qui a suivi, Albinus a fait alliance avec un autre militaire, également d’origine africaine : Septime Sévère. Après sa conquête de Rome, Septime Sévère devient le premier Empereur d’origine africaine. Albinus accepte de servir comme César (vice-Empereur) sous ses ordres, gouvernant la partie occidentale de l’Empire.

Après la défaite des autres prétendants au trône, Septime Sévère, résolu à s’imposer comme le seul maître de l’Empire, décide d’écarter Albinus, qui est tué en 197.

L'Afrique du Nord romaine

Domitius Alexander : un usurpateur nord-africain

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Au début du 4° Siècle, l’Empire romain est déchiré par une série de guerres civiles entre prétendants au trône impérial. Dans ce contexte, le vicaire des provinces romaines d’Afrique du Nord, Domitius Alexander, s’est brièvement proclamé Empereur.

Contexte

L’Empire romain divisé

En 293, l’Empereur Dioclétien réforme profondément l’administration impériale. L’Empire est divisé, avec pour Empereurs Dioclétien en Orient et Maximien en Occident. Chacun des deux Empereurs est secondé par un César (Empereur auxiliaire), destiné à lui succéder. Cette Tétrarchie (pouvoir de quatre hommes) est destinée à augmenter la capacité d’action du pouvoir. Dioclétien veut aussi abolir la succession héréditaire, en faveur du choix des meilleurs.

Ce régime de partage du pouvoir échouera à cause de l’ambition de ces hommes, qui veulent chacun régner seuls. En 305, Dioclétien abdique volontairement en faveur de son César, Galère, et contraint Maximien à faire de même, mais Maximien est réticent à renoncer au pouvoir. Lorsque Constance Chlore, le César et successeur de Maximien, meurt en 306, une guerre civile éclate dans la partie occidentale de l’Empire, entre Sévère, son successeur désigné, son fils Constantin, qui a le soutien des troupes de son père, et Maxence, le fils de Maximien. Dioclétien, découragé par l’échec du système qu’il a mis en place, se suicide en 311.

La révolte de Domitius Alexander

Pièce de monnaie à l’effigie de Domitius Alexander

Domitius Alexander est le vicaire (gouverneur-général) du diocèse d’Afrique, qui regroupe les provinces romaines d’Afrique du Nord (sauf la Maurétanie tingitane, qui fait partie du diocèse d’Hispanie). Il n’est pas lui-même d’origine africaine.

Vers 308, Maxence, un des prétendants au trône en Occident, envoie son portrait en Afrique pour être reconnu en tant qu’Empereur. Les troupes romaines stationnées à Carthage refusent. Alors, Maxence ordonne à Domitius Alexander d’envoyer son fils comme otage à Rome. Domitius Alexander refuse et se fait proclamer Empereur par son armée.

Domitius Alexander dispose d’un excellent moyen de pression sur Rome : ce sont les provinces africaines qui approvisionnent la capitale impériale en blé. Alors que Maxence domine l’Italie, Domitius Alexander fait alliance avec Constantin, qui contrôle la Bretagne et la Gaule.

En 310, Maxence envoie une armée en Afrique, qui prend facilement le dessus sur les troupes de Domitius Alexander, sans grande résistance. Carthage et Cirta sont pillées à l’occasion de cette guerre. Domitius Alexander lui-même est tué.

Par la suite

En 312, Constantin remporte une victoire décisive contre Maxence en Italie, lors de la Bataille du Pont Milvius, devenant le seul maître de l’Empire romain d’Occident. Constantin attribue sa victoire à Christ et se convertit au christianisme, devenant le premier Empereur romain chrétien.

Après sa victoire, Constantin reconstruit Cirta, largement détruite après la révolte de Domitius Alexander, et renomme la ville Constantine.

Une dizaine d’années plus tard, Constantin construit une « nouvelle Rome » sur le Bosphore, qui deviendra la capitale de son Empire : Constantinople, la ville de Constantin.

L'Afrique du Nord romaine

Marius Victorinus : un philosophe néoplatonicien d’origine nord-africaine

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A partir du 3° Siècle, une nouvelle interprétation de la philosophie platonicienne s’est répandue dans tout l’Empire romain, jusqu’à devenir la nouvelle école de pensée dominante. Un philosophe néoplatonicien influent, Marius Victorinus, était un Nord-Africain installé à Rome.

Origines du néoplatonisme

Plotin

Le grand philosophe grec Platon pensait que le monde dans lequel nous vivons n’est que l’ombre du monde réel : le monde des formes, éternelles et immuables, dont les objets matériels, et même les concepts intellectuels et valeurs morales que nous connaissons, ne sont que de pâles copies, sans cesse changeantes. L’âme humaine, qui vient de ce monde idéal, est prise au piège du corps matériel et aspire à s’en libérer par la philosophie.

Le néoplatonisme est un développement de la philosophie platonicienne, qui enseigne comment l’âme peut s’élever au-delà du monde matériel afin de retrouver son état originel. Il s’agit d’une forme de mysticisme, avec des exercices pratiques pour retourner au monde spirituel invisible.

Le fondateur du néoplatonisme est Plotin, né vers 204, à Lycopolis (Assiout), en Egypte, qui expose sa pensée dans ses Ennéades. Pour Plotin, la source et la fin de toutes choses est l’Un, le principe premier, infiniment simple et inconnaissable. L’âme humaine, qui émane de l’Un, contient toute la connaissance de l’univers sous une forme unifiée, mais cette connaissance n’est plus accessible depuis que l’âme est prisonnière du corps. Le monde matériel n’est qu’une copie imparfaite de cette connaissance.

La pensée de Plotin a été diffusée et développée par son disciple Porphyre de Tyr.

Vie de Marius Victorinus

Vue du Forum de Trajan, où se trouvait une statue (perdue) de Marius Victorinus

Gaïus Marius Victorinus est né vers 290, en Afrique romaine, probablement à Thagaste (Souk Ahras), d’où son surnom de Victorinus Afer. Dans sa jeunesse, il commence à enseigner la rhétorique. Sa réputation est telle qu’il se voit offrir un poste d’enseignant à Rome, la capitale impériale, où il fait une brillante carrière. En 354, une statue est érigée en son honneur sur le Forum de Trajan, à Rome.

A Rome, il découvre la philosophie néoplatonicienne, à travers les livres de Plotin et Porphyre ; il était probablement trop jeune pour avoir connu Porphyre lui-même, qui est décédé vers 305. Cette pensée le séduit tellement qu’il traduit du grec vers le latin les ouvrages de Plotin et Porphyre.

La vie de Marius Victorinus est marquée par de profonds changements dans l’Empire romain : le christianisme, une religion encore minoritaire et persécutée au moment de sa naissance, s’impose progressivement comme la religion dominante dans l’Empire. Marius Victorinus lui-même se convertit au christianisme dans sa vieillesse, vers 355. Sa conversion jouera un rôle déterminant dans celle de son compatriote africain, le futur évêque Augustin d’Hippone. D’après Augustin, il se disait chrétien en privé depuis longtemps, mais était réticent à rendre sa conversion officielle pour ne pas contrarier d’aristocratie païenne qui l’employait.

En 362, le nouvel Empereur Julien, qui cherche à rétablir le paganisme dans son Empire, interdit aux chrétiens d’enseigner la rhétorique. Marius Victorinus ferme son école et consacre les dernières années de sa vie à l’écriture. Il meurt en 364.

Contexte : la christianisation de l’Empire romain

L’Empereur Constantin (306-337) se convertit au christianisme en 312, devenant le premier Empereur romain chrétien. Au moment de sa conversion, on estime qu’environ 10% de la population de l’Empire était chrétienne.
L’administration de Constantin et de ses fils favorise le christianisme. On estime que la nouvelle religion est devenue majoritaire dans l’Empire vers 350.
Julien, le neveu de Constantin, tente sans succès de rétablir le paganisme pendant son court règne (361-363). Après lui, tous ses successeurs seront chrétiens. En 380, l’Empereur Théodose proclame le christianisme religion officielle de l’Empire.

Œuvre de Marius Victorinus

Manuscrit du Commentaire de Cicéron

En plus de ses traductions de Plotin et Porphyre, Marius Victorinus a traduit et commenté des œuvres de Platon et d’Aristote. Il a également écrit des livres de grammaire et de rhétorique, ainsi qu’un commentaire de Cicéron.

Après sa conversion, il cherche à harmoniser le christianisme avec la métaphysique néoplatonicienne, notamment dans son livre De la génération du Verbe divin. Il a écrit aussi des commentaires de livres bibliques.

Le travail de synthèse entre christianisme et néoplatonisme commencé par Marius Victorinus a été poursuivi par Augustin d’Hippone. Pour eux, le salut chrétien est l’aboutissement de la quête mystique néoplatonicienne. L’influence d’Augustin est telle que toute la théologie chrétienne médiévale a été influencée par la pensée néoplatonicienne.

Le christianisme en Afrique du Nord

Arnobe de Sicca : la conversion d’un rhéteur

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Arnobe de Sicca était un célèbre rhéteur numide, qui enseignait à Sicca (El Kef). Vers la fin de sa vie, il a beaucoup surpris la communauté chrétienne de sa ville, en annonçant sa conversion au christianisme, une religion qu’il avait combattue toute sa vie. Afin d’apaiser les craintes de ceux qui doutaient de sa sincérité, il entreprend d’écrire un livre qui réfute ses anciennes croyances païennes.

Portrait tardif d’Arnobe

Arnobe est né vers 240, à Civitas Popthensis (Henchir Kssiba, vers Ouled Moumen, dans la wilaya algérienne de Souk Ahras). Après de brillantes études en littérature latine, il enseigne la rhétorique à Sicca (El Kef) et se fait connaître dans toute la région pour son érudition. La ville de Sicca était très fière de son célèbre résident.

Malgré son éducation latine, Arnobe était un digne fils de l’Afrique du Nord, fier de ses origines amazighes, qui voyait la conquête romaine de l’Afrique comme un accident de l’histoire. Ses écrits sont parsemés de références à la beauté de la région, aux riches moissons, aux troupeaux de moutons qui paissent dans les montagnes et aux oliviers qui poussent dans les plaines, mais aussi aux sécheresses et aux invasions de sauterelles qui ravagent les récoltes.

A cette époque, Sicca, comme toutes les villes d’Afrique du Nord, avait une communauté chrétienne assez importante. Arnobe les méprisait : il les voyait comme des ignorants et n’hésitait pas à s’attaquer à leur foi dans ses discours. Les responsables chrétiens de la ville, probablement des fermiers ou des artisans locaux sans grande instruction, n’étaient pas à la hauteur pour répondre aux arguments d’un adversaire aussi redoutable.

Ruines de Sicca

Pourtant, vers 295, alors qu’il était déjà âgé, Arnobe a beaucoup surpris la communauté chrétienne de Sicca en annonçant sa conversion ! Au lieu de se réjouir de voir un homme aussi illustre gagné à leur foi après l’avoir si longtemps combattue, les chrétiens ont d’abord refusé de croire qu’il était sincère : ils craignaient qu’il voulait infiltrer leurs rangs pour les détruire de l’intérieur. L’évêque de Sicca a même refusé de le baptiser.

Alors, avide de se faire accepter par la communauté chrétienne, Arnobe a décidé d’écrire un vaste ouvrage apologétique destiné à réfuter ses anciennes croyances païennes. Le résultat, Contre les nations, est un plaidoyer passionné pour la foi chrétienne et contre les mensonges de la mythologie et de la philosophie païennes. Pour Arnobe, il s’agit cependant autant de convaincre les chrétiens de la sincérité de sa foi que de convaincre les païens de la vérité du christianisme. Il est tout à fait possible aussi que son livre retrace son propre parcours spirituel, les raisons qui l’ont amené à abandonner ses anciennes croyances pour devenir chrétien ; il mentionne notamment que c’est une série de rêves qui l’ont convaincu de se convertir.

Le cœur de l’argumentation d’Arnobe est que la véritable religion doit allier puissance spirituelle et vertu morale. Il connaît très bien, pour les avoir longtemps pratiqués, les cultes païens – à la fois africains et gréco-romains – avec leurs cérémonies et sacrifices. Profondément conscient de la puissance spirituelle bien réelle des prêtres et rites magiques païens, il n’y trouve cependant rien de bon, de vertueux. Au contraire : la mythologie est pleine de récits de dieux profondément immoraux, adultères, violents et sanguinaires. La ville de Sicca était d’ailleurs connue pour son culte de Vénus, dont les prêtresses se prostituaient dans son temple ! La philosophie, elle, enseigne des principes moraux admirables, mais elle laisse l’homme impuissant pour s’élever au-dessus de sa nature égoïste et atteindre les vertus qu’elle enseigne.

Pierre tombale chrétienne de Sicca

C’est là qu’Arnobe découvre le Christ, dont les miracles manifestent une puissance spirituelle supérieure à celle des prêtres païens, tandis que son enseignement, sur l’amour des ennemis et le refus de la vengeance, manifeste une vertu plus grande encore que celle des philosophes. Enfin, par la résurrection de Christ, les chrétiens ont l’espérance certaine de la vie éternelle, à laquelle tous les philosophes aspirent sans savoir où la trouver.

Arnobe, qui a écrit son livre alors qu’il était très récemment converti, défend une foi qu’il connaît à peine. Son écriture est passionnée, cultivée et imaginative, mais son argumentation aurait certainement pu être affinée s’il s’était donné le temps de la réflexion.

Arnobe a mis plusieurs années à écrire son livre, qui était inachevé au moment de sa mort. Avec le temps, les chrétiens de Sicca ont fini par l’accepter comme un des leurs. Un de ses étudiants, Lactance, également chrétien, deviendra le conseiller de l’Empereur Constantin.

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