Carthage et l'Empire carthaginois

Les anciens rois de Carthage

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Pendant les premiers siècles après sa fondation, Carthage était gouvernée par un chef appelé suffète (shophet). Les historiens grecs et romains les appelaient « rois » de Carthage, mais la plupart des historiens modernes pensent que c’est une erreur due à leur ignorance du système politique carthaginois. Leur rôle semble avoir été différent de celui des rois dans la plupart des royaumes antiques. Dans cet article, nous découvrirons tout ce que nous savons des anciens « rois » de Carthage.

Les suffètes de Carthage : des rois ?

Reconstitution de Carthage

L’histoire ancienne de Carthage est très peu connue : certains historiens doutent même qu’il soit possible de la reconstruire, à cause de la destruction totale des sources historiques carthaginoises lors de la destruction de la ville. On ne sait donc pas exactement quel était le rôle des premiers suffètes. En tout cas, ils n’étaient probablement pas des « rois » au sens courant dans l’Antiquité, mais plutôt de hauts magistrats (shophet 𐤔𐤐𐤈 signifie « juge » en phénicien), choisis pour leurs compétences, peut-être comme des « premiers parmi les pairs ». On ne sait pas si cette fonction était héréditaire : les suffètes étaient généralement issus de la même famille, mais il est possible qu’il s’agisse davantage d’une question d’éducation que de succession dynastique.

Les rois de Carthage

Voici la liste la plus courante des anciens rois de Carthage, fondée sur les travaux de l’historien français Gilbert Charles-Picard. Cette liste n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. Toutes les dates sont des suppositions.

Les premiers rois

Didon

La première reine de Carthage serait Didon (Elissa), une princesse phénicienne de Tyr devenue la fondatrice légendaire de la ville.

Le premier roi historique connu est Hannon I, qui aurait régné de 580 à 556. C’était probablement un descendant de Didon. On ne sait rien de plus de sa vie.

Son successeur, Malchus (556-550), était probablement issu de l’armée. C’est pendant son règne que la conquête carthaginoise de la côte nord-africaine a commencé. Vers le début de son règne, il a mené une campagne en Sicile, probablement suite à l’appel à l’aide des colonies phéniciennes face à l’expansion grecque sur l’île. Les villes phéniciennes de Sicile, comme Motya, Panorme et Solonte, sont intégrées à l’Empire carthaginois. Par la suite, il combat les Libou dans la région de Leptis Magna, pour le contrôle de la côte libyenne. Vers la fin de son règne, il est envoyé en Sardaigne à la tête d’une armée de 80 000 hommes, afin de soutenir les populations phéniciennes locales contre les autochtones nuragiques. Il remporte une série de victoires qui lui permettent d’établir des colonies puniques sur l’île. Cependant, après une défaite, lui et ce qui reste de son armée sont exilés. Il revient alors assiéger Carthage, prend le contrôle de la ville par la force et fait exécuter ceux qui l’avaient exilé.

La dynastie magonide (550-340)

Vers 550, Magon, un général de l’armée carthaginoise, s’empare du pouvoir à Carthage. Il règne de 550 à 530 et fonde une dynastie qui sera au pouvoir pendant deux siècles. On ne sait pas s’il s’agissait à l’origine d’un simple potentat militaire qui a pris le pouvoir par la force ou s’il était reconnu comme roi légitime.

Alalia, la première possession carthaginoise en Corse

Magon I commence par faire exécuter Malchus pour trahison, à cause de son attaque contre Carthage. Pendant son règne, Carthage continue à s’imposer comme la principale puissance du bassin méditerranéen occidental. Il fait alliance avec les Etrusques contre les Grecs de Massalia, une alliance qui durera jusqu’à l’époque romaine. Vers 540, Carthaginois et Etrusques attaquent ensemble Alalia, une colonie phocéenne en Corse. Les Phocéens sont vaincus et contraints d’abandonner Alalia, qui passe sous contrôle carthaginois. Magon fortifie ensuite la domination carthaginoise sur le Sud de l’Espagne, depuis Gadir (Cadiz). Vers la fin de son règne, la civilisation tartessienne, un important partenaire commercial de Carthage en Espagne, s’effondre, permettant aux Carthaginois de prendre le contrôle de leurs mines de métaux précieux.

Hasdrubal I (530-510), le fils de Magon I, lui succède. D’après l’historien romain Justin, il a été élu « roi » à 11 reprises – un indice montrant que la fonction de suffète était peut-être élective et non héréditaire. Avec son frère Hamilcar, il lance une expédition militaire en Sardaigne. Il a été honoré d’un triomphe quatre fois pour ses victoires, le seul Carthaginois à avoir reçu tant d’honneurs. Pendant son règne, le prince grec Dorieus de Sparte tente d’établir une colonie grecque près de Leptis Magna, mais il est repoussé. Hasdrubal meurt de blessure en Sardaigne, vers 510.

Son frère Hamilcar I (510-480), qui lui succède, poursuit la campagne pour le contrôle de la Sardaigne, qui dure 25 ans. Les autochtones sont soutenus par les Grecs de Magna Graecia (Sud de l’Italie). Hamilcar est connu aussi pour avoir signé le premier traité entre Carthage et Rome, qui définit leurs zones d’influence respectives et reconnaît notamment le contrôle carthaginois sur la Sicile et la Sardaigne.

La bataille d’Himère : un point tournant dans l’histoire carthaginoise

Vers la fin du règne de Hamilcar I, Carthage intervient militairement en Sicile, contre les villes grecques de Syracuse et d’Acragas : c’est la première d’une série de sept guerres entre Grecs et Carthaginois en Sicile. L’armée carthaginoise est vaincue à la bataille d’Himère. Hamilcar lui-même est tué au combat ou se suicide après sa défaite, selon les sources – son suicide pourrait être un sacrifice rituel pour inverser le cours de la bataille. Après cette défaite, Carthage a mis en place une réforme limitant les pouvoirs du roi, avec la mise en place d’une assemblée élue.

Après cette réforme, la chronologie des rois de Carthage devient floue. Un fils de Hamilcar I appelé Himilcon I a apparemment régné sur les territoires carthaginois en Sicile ; il pourrait s’agir de l’explorateur Himilcon, le premier Carthaginois à avoir navigué jusqu’en Bretagne. Hannon le Navigateur, qui a exploré la côte ouest-africaine au-delà du détroit de Gibraltar, était probablement aussi issu de la famille magonide, peut-être un fils ou petit-fils de Hamilcar I – certaines sources le décrivent comme « roi ».

Hannibal I (440-406), le petit-fils de Hamilcar I, a mené une expédition militaire en Sicile, en 410. Les Carthaginois s’emparent des villes grecques de Sélinonte et d’Himère. Après sa victoire, Hannibal fait exécuter 3000 prisonniers de guerre, pour venger la défaite de son grand-père à Himère, 70 ans auparavant. Quelques années plus tard, Hannibal meurt de la peste, pendant le siège d’Agrigente.

Soldat carthaginois

Bomilcar, le fils de Hannibal I, meurt quelques jours après lui. C’est donc son neveu Himilcon II (406-396) qui lui succède. Himilcon II pourrait être le fils de Hannon le Navigateur. Il poursuit la guerre en Sicile, jusqu’à la conclusion d’un accord de paix avec Syracuse. La guerre reprend en 398. Himilcon assiège Syracuse. Après une défaite, il décide de lever le siège et d’évacuer tous les soldats carthaginois, abandonnant à leur sort les mercenaires étrangers qui se battaient à ses côtés. Les Carthaginois, choqués par son attitude, le destituent. D’après l’historien grec Diodore de Sicile, Himilcon, pris de regrets, se serait ensuite laissé mourir de faim à Carthage.

Son successeur, Magon II (396-375), est un membre de la famille magonide, mais pas le fils de Himilcon II. Pendant les premières années de son règne, il doit réprimer une rébellion amazighe dans les territoires carthaginois en Afrique. Il tente ensuite de reprendre Messana, en Sicile, mais échoue, puis signe un nouveau traité de paix avec Syracuse. La guerre en Sicile reprend vers la fin de son règne. Magon II est tué au combat.

Pièce syracusaine à l’effigie de Timoléon

Son fils Magon III (375-344) continue la guerre en Sicile. Vers 345, il profite des divisions entre factions politiques rivales à Syracuse pour entrer dans la ville, sur l’invitation d’une faction. Il échoue cependant à obtenir une victoire permettant à Carthage de prendre le dessus. Peu après, il est vaincu par le général corinthien Timoléon, qui est venu en aide à Syracuse. Il se suicide pour échapper à la crucifixion, le supplice que Carthage réserve aux généraux vaincus.

Son successeur, Hannon III (344-340), est le dernier suffète de la dynastie magonide. Après la défaite de Magon III, il mène une opération de secours carthaginoise en Sicile, mais il est vaincu à son tour.

La dynastie hannonide

Un autre Hannon, qui n’est pas issu de la famille magonide, a remporté une victoire importante contre les Grecs de Sicile en 367. Il devient un des hommes les plus riches et les plus puissants de Carthage pendant vingt ans. Après la défaite de Hannon III, le dernier suffète magonide, il essaye de s’emparer du pouvoir, avec le soutien d’un chef de tribu amazigh local. Il est capturé et torturé à mort avec plusieurs membres de sa famille.

Peu après, les autorités carthaginoises font appel à Giscon, un fils de Hannon qui avait été exilé avant la mort de son père, pour continuer le combat en Sicile. Il remporte plusieurs victoires, mais ne parvient pas à vaincre Timoléon, qui a entretemps pris le pouvoir à Syracuse.

Agathocle de Syracuse

Hamilcar, le fils de Giscon, commande l’armée carthaginoise pendant la guerre contre Agathocle de Syracuse.

Bomilcar, le frère (ou un parent plus éloigné) de Hamilcar, tente de prendre le pouvoir à la mort de Hamilcar. Non content de la fonction de suffète, il veut restaurer les pouvoirs des anciens rois d’avant la réforme de 480. Il échoue et est crucifié.

Après la tentative de coup d’Etat de Bomilcar, le Sénat carthaginois met en œuvre de nouvelles réformes qui feront de Carthage une République. Pour éviter une nouvelle tyrannie, les suffètes sont à présent deux plutôt qu’un seul, élus pour un mandat d’un an, et exercent leur pouvoir d’une manière collégiale.

Hannon le Grand, l’aristocrate carthaginois qui a été le principal adversaire de Hannibal pendant la Deuxième guerre punique, était probablement un descendant de la famille hannonide.

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