Les Phéniciens en Afrique du Nord

La culture de la vigne : des rivages phéniciens aux terroirs nord-africains

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Les Phéniciens sont une des premières civilisations à avoir développé la culture de la vigne et la production de vin. Si des vignes sauvages poussaient déjà en Afrique du Nord bien avant l’arrivée des premiers navires phéniciens, ce sont les Phéniciens, à Carthage et dans leurs autres colonies, qui ont appris aux populations autochtones à cultiver la vigne. Les traités d’agriculture de Magon, qui exposent les techniques viticoles des anciens Carthaginois, ont beaucoup influencé les Romains, contribuant à l’essor de la viticulture dans toute l’Europe.

Des Phéniciens…

Vigne sauvage

Diverses espèces de vignes sauvages poussent depuis toujours dans toutes les régions du monde. En Afrique du Nord, on les trouve surtout dans les régions montagneuses, comme l’Atlas et la Kabylie. L’homme a rapidement découvert qu’en pressant les raisins qui poussent sur ces vignes, on obtient un jus qui commence à fermenter immédiatement. Pour transformer ces raisins fermentés en boisson au goût agréable, un savoir-faire bien plus avancé a cependant dû se développer.

Areni-1, en Arménie : le plus ancien vignoble connu

Les premières traces archéologiques de production de vin à partir de vigne sauvage ont été découvertes dans la région du Caucase. La culture de la vigne a commencé il y a environ 6000 ans. Le plus ancien vignoble connu, découvert en Arménie, contient une cuve en argile et un pressoir.

Depuis le Caucase, la culture de la vigne s’est répandue en Mésopotamie, puis au Moyen-Orient, jusqu’en Grèce. Les Phéniciens se servaient du vin dans leur culte religieux, comme offrande aux dieux. Ce sont probablement les Phéniciens qui ont introduit le vin en Egypte, où une industrie viticole prospère est apparue vers 3000 avant notre ère.

Les Phéniciens transportaient le vin dans des amphores, appelées « jarres cananéennes »

Les marchands Phéniciens sont les premiers à avoir compris la valeur commerciale du vin, ce qui les a amenés à développer des techniques viticoles plus sophistiquées afin de produire davantage. Les villes phéniciennes de Tyr, Sidon et Byblos exportaient et vendaient du vin par la mer dans tout le monde méditerranéen. Le développement des colonies phéniciennes, notamment en Afrique du Nord, a accru la demande. Les vins phéniciens étaient si populaires dans le monde gréco-romain que l’adjectif « byblin » (de Byblos) était employé pour décrire un vin de bonne qualité.

Les deux plus anciennes épaves de bateaux phéniciens, Tanit et Elissa, ont été découverts en 1997 au fond de la Mer Méditerranée. Elles contenaient 780 amphores de vin datant du 8° Siècle avant notre ère, remarquablement bien préservées. Ces deux navires faisaient du commerce de vin entre la Phénicie et Carthage.

Grappe de Vitis vinifera pontica, probablement la première variété de vigne exportée par les Phéniciens à travers le bassin méditerranéen

Les Phéniciens ont diffusé de nouvelles variétés de vigne à travers le bassin méditerranéen, notamment Vitis vinifera pontica, qui est devenue l’ancêtre de la plupart des variétés de raisin blanc les plus cultivées dans le monde aujourd’hui. Ils ont aussi appris aux populations locales, notamment aux Amazighs d’Afrique du Nord, à cultiver la vigne sauvage qu’ils connaissaient déjà.

A la même époque, les Grecs produisaient également du vin. La viticulture grecque a beaucoup appris des Phéniciens. En Afrique du Nord, les colons grecs ont introduit la vigne en Cyrénaïque au 7° Siècle avant notre ère. Cette région fertile à la végétation luxuriante était idéale pour la viticulture à grande échelle. On a retrouvé des pressoirs à vin dans des villes comme Cyrène et Euhespérides (Benghazi). Les Grecs ont également introduit la vigne au Sud de la Gaule, à Massalia.

… à Carthage…

Mosaïque du Triomphe de Bacchus – Musée archéologique de Sousse
Mosaïque de la Villa Rustica de Tabarka, montrant des vignes

Carthage, la principale colonie phénicienne en Afrique du Nord, était un important centre de production de vin. Le passum, un vin de paille (produit à partir de raisins séchés) très populaire dans le monde antique, était originaire de Carthage.

Au 4° Siècle avant notre ère, les campagnes carthaginoises étaient remplies de vignes et d’oliviers. Le vin de la vallée du fleuve Bagradas (Medjerda) était particulièrement populaire.

Mosaïque montrant un panier de raisins – Musée archéologique de Sousse

Les Carthaginois ont aussi introduit la vigne en Espagne, dans les anciennes colonies phéniciennes sur la côte. Ils vendaient du vin aux tribus locales, en échange de métaux précieux comme l’argent et l’étain, qui étaient abondants dans la région.

Magon, un auteur carthaginois du 2° Siècle, a écrit un traité d’agriculture en 28 livres, sur les connaissances agricoles carthaginoises. D’importantes sections de son ouvrage expliquent comment planter et tailler la vigne. Il recommande notamment de planter les vignes sur des pentes orientées vers le Nord, afin de les protéger du soleil. Il expose aussi les meilleures pratiques carthaginoises de production de vin, notamment comment produire le meilleur vin de paille. Son œuvre était si influente qu’après la destruction de Carthage, le Sénat romain a ordonné qu’elle soit traduite en latin.

… aux Romains…

Les Amours vendangeurs, mosaïque du musée d’Hippone (Annaba)

La culture de la vigne et la production de vin en Afrique du Nord s’est poursuivie à l’époque romaine, surtout dans des centres urbains comme Carthage et Volubilis. Le vin africain était réputé dans tout le monde romain pour sa saveur et jouait un rôle important dans l’économie de la région, avec le blé et l’huile d’olives.

Vendanges romaines – Mosaïque, Musée national de Cherchell

Sous l’influence de Magon, les Romains ont développé des techniques viticoles avancées, inspirées des Carthaginois. L’œuvre de Magon est aujourd’hui perdue, mais des citations ont été conservées par des auteurs latins plus tardifs. Columelle, un auteur du 1° Siècle qui cite abondamment Magon, était originaire de Gadir (Cadiz), une ancienne ville punique en Espagne, ce qui explique son intérêt pour l’auteur carthaginois. On peut donc dire que, par l’intermédiaire de Magon, toute l’industrie viticole d’Europe et du monde occidental moderne est redevable à Carthage.

Le dieu gréco-romain de la vigne et du vin est Dionysos, appelé Bacchus en latin, qui aurait appris aux hommes a cultiver la vigne. Le culte de Bacchus, très populaire en Afrique romaine, impliquait des rites extatiques d’ivresse, souvent accompagnés d’orgies sexuelles.

A l’époque romaine, d’importantes communautés juives se sont installées en Afrique du Nord. Par la suite, le christianisme est également devenu très populaire dans la région. Les deux religions voient le vin comme un don de Dieu, dont les textes sacrés disent qu’il « réjouit le cœur de l’homme », tout en condamnant l’ivresse et en encourageant une consommation raisonnable. Les chrétiens utilisent même du vin dans leur culte, comme élément du repas eucharistique. La christianisation de la région a entraîné un changement dans la consommation de vin, en décourageant les excès. Par la suite, les moines chrétiens ont développé de nouvelles méthodes de fermentation, de vin et de bière, afin de créer des saveurs nouvelles.

… à aujourd’hui

La production de vin en Afrique du Nord a beaucoup diminué avec l’arrivée de l’islam, à cause de l’interdit religieux de la consommation d’alcool, mais elle n’a jamais complètement cessé. Les Juifs Nord-Africains, notamment, ont continué à produire du vin pour leur consommation.

Navire chargeant des fûts de vin dans le port d’Oran, en 1898

L’industrie viticole nord-africaine a connu un nouvel essor pendant la colonisation française (et italienne, en Libye), avec la plantation de beaucoup de nouveaux vignobles. En Algérie, surtout, les colons français produisaient du vin, qu’ils consommaient sur place ou exportaient vers la métropole. export it to metropolitan France. Il y a même une théorie selon laquelle l’expression « Pieds-Noirs », employée pour les Français d’Algérie, vient du fait que leurs pieds étaient noirs parce qu’ils foulaient le raisin ! Au milieu du 19° Siècle, lorsqu’une épidémie a ravagé les vignobles français, le vin d’Algérie française a comblé le vide.

Vendanges en Algérie

La veille de l’indépendance, l’Algérie était le quatrième producteur de vin au monde, derrière la France, l’Italie et l’Espagne, avec plus d’une dizaine de domaines classés « Vin délimité de qualité supérieure ». Avec le départ des Pieds-Noirs et de l’armée française, qui constituaient ensemble un marché important, la production a beaucoup décliné, obligeant les vignobles algériens à se tourner vers de nouveaux marchés comme l’URSS. Des efforts sont en cours aujourd’hui afin de raviver le marché du vin algérien.

Sélection de vins marocains

Une autre nation nord-africaine, le Maroc, a beaucoup développé sa production de vin depuis les années 1990 et est considéré comme le pays avec le plus grand potentiel viticole dans la région. Grâce aux efforts des producteurs locaux, le Maroc compte aujourd’hui plus de 50000 hectares de vignobles, surtout dans les régions de Fès-Meknès et de l’Oriental, et produit des vins de qualité, pour le marché national et international. Le Boulaouane, un vin de la région de Doukkala, est le vin étranger le mieux vendu en France.

Bouteille de Magon blanc

En Tunisie, la production de vin est largement localisée autour du Cap Bon et constituée surtout de vins rosés. Un producteur local à Kélibia rend hommage à l’agronome carthaginois Magon, grâce à qui le savoir-faire viticole de anciens Carthaginois s’est diffusé dans tout le monde romain, en produisant le vin le plus populaire du pays : le Magon.

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