Les Phéniciens en Afrique du Nord

Figues et grenades : deux fruits apportés par les Phéniciens

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Plusieurs plantes et fruits emblématiques des paysages nord-africains aujourd’hui, ne sont en fait pas originaires de la région, mais ont été apportés il y a 3000 ans sur les navires phéniciens. En plus de l’olivier et de la vigne, dont nous avons déjà parlé, nous revenons aujourd’hui sur deux autres contributions phéniciennes à notre production agricole : les figues et les grenades.

La figue : le fruit du Paradis

Le figuier, probablement originaire d’Asie centrale, est le plus ancien arbre fruitier domestiqué par l’homme. Sa domestication remonte à environ 4500 avant notre ère, bien avant l’olivier. La culture du figuier a commencé au Moyen-Orient, la région du monde où l’agriculture sédentaire s’est développée pour la première fois dans le fameux « Croissant fertile ».

Le figuier était un candidat idéal pour la domestication, parce qu’il s’agit d’un des arbres fruitiers les plus faciles à reproduire : pour obtenir un nouvel arbre, il suffit de planter une graine, de couper et planter une branche de figuier ou une partie du fruit. Les figues sont aussi très résistantes à la chaleur comme au froid, ce qui leur permet de survivre dans des conditions climatiques très diverses. Enfin, le figuier produit jusqu’à trois récoltes par an.

Le figuier a été dispersé dans tout le monde méditerranéen par les commerçants phéniciens. En Afrique du Nord, la culture du figuier a commencé à Carthage et dans les autres colonies phéniciennes. Au fil des siècles, cet arbre nouveau s’est tellement bien acclimaté à ses nouveaux rivages qu’il est aujourd’hui un des plus cultivés de la région. Un hadith décrit la figue comme un fruit originaire du Paradis.

La grenade : la pomme punique

Fleur de grenadier

Le grenadier est un arbre originaire d’Iran actuel, où il est cultivé depuis 5000 ans environ. Dans l’Empire perse, la fleur de grenadier était considérée comme sacrée, symbole d’abondance, de fertilité et de royauté.

Depuis sa région natale, la culture de la grenade s’est diffusée dans tout le Moyen-Orient, jusqu’en Phénicie. Comme pour l’olivier, la vigne et le figuier, ce sont les Phéniciens qui ont diffusé le grenadier dans tout le bassin méditerranéen, à travers leur empire colonial.

Dans l’Antiquité romaine, la grenade était fortement associée à Carthage. Les Romains l’appelaient Malum punicum, pomme punique. Son nom français fait référence au Royaume de Grenade, le dernier royaume musulman en Espagne. Son nom arabe, romman (رمان), dérive d’une racine sémitique qui signifie « élevé » ou « exalté ».

Aujourd’hui, les nations nord-africaines sont d’importants producteurs de grenade. En 1986, la Tunisie a offert à la Chine des plants d’un variété locale de grenades à pépins tendres, qui ont connu un grand succès sur le marché chinois.

Et les figues de Barbarie ?
Cet étrange cactus porteur d’un fruit très populaire en Afrique du Nord vient d’encore plus loin : il est originaire du désert mexicain. Inconnu dans l’Ancien Monde avant la découverte de l’Amérique, il a ensuite été introduit dans le monde méditerranéen, où il s’est répandu très rapidement. Il est particulièrement courant dans les régions semi-désertiques d’Afrique du Nord, au point où, à l’époque coloniale, il a été appelé « figue de Barbarie » (Berbérie, le pays des Berbères). En arabe darija, on l’appelle « karmouss ennasara », figue des chrétiens, un nom qui tient davantage compte de ses origines.
Les Phéniciens en Afrique du Nord

Le pain du désert : la culture de la datte en Afrique du Nord

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Originaires du désert d’Arabie, les dattes sont cultivées au Moyen-Orient et en Inde depuis des millénaires. En Afrique du Nord, leur arrivée est bien plus récente : le dattier est arrivé en Egypte il y a environ 6000 ans, puis en Libye il y a environ 3000 ans. En se répandant dans la région, le dattier d’Arabie s’est croisé avec une espèce de dattier sauvage locale, donnant naissance au dattier nord-africain. Si les Phéniciens ne sont pas à l’origine de la culture de la datte en Afrique du Nord, ils ont certainement joué un rôle dans sa diffusion.

Les dattiers sont une espèce de palmiers, originaire d’Arabie et de la vallée de l’Indus. Grâce à leurs racines profondes, qui leur permettent de puiser dans des eaux souterraines inaccessibles aux autres plantes, et à leur résistance à la chaleur, ils sont idéalement adaptés à la vie dans les régions désertiques. Leur fruit, naturellement sucré, est emblématique de l’agriculture des oasis.

Les plus anciens vestiges archéologiques de culture de la datte remontent à 7000 avant notre ère, au Pakistan actuel, et à 5500 avant notre ère en Arabie. La culture de la datte s’est répandue en Egypte vers 4000 avant notre ère. Dans le reste de l’Afrique du Nord, elle a commencé bien plus tardivement : vers 1000 avant notre ère en Libye, d’où elle s’est répandue dans toute la région. L’historien grec Hérodote rapporte que les Amazighs Nasamones cultivaient des dattes dans l’oasis d’Awjila.

En arrivant en Afrique du Nord, le dattier d’Arabie (Phoenix dactylifera) a rencontré une autre variété de dattier : Phoenix theophrasti, originaire de Crète, qui existait déjà dans la région à l’état sauvage. Un croisement entre les deux espèces s’est fait il y a environ 3000 ans, donnant naissance au dattier nord-africain que nous connaissons aujourd’hui.

Quel était le rôle des Phéniciens dans la diffusion de la culture de la datte ? Il est assez peu connu, mais on constate que l’époque où le dattier a commencé à se répandre en Afrique du Nord correspond à l’établissement des premières colonies phéniciennes. Le nom latin de la datte, Phoenix, fait référence aux Phéniciens.

Les Phéniciens n’ont certainement pas importé les premières dattes sur leurs navires : la diffusion de ce fruit désertique s’est faite par voie terrestre, de l’Egypte vers la Libye. Le croisement entre le dattier d’Arabie et le dattier sauvage local est probablement un hybride naturel, mais les Phéniciens ont certainement sélectionné les meilleurs plants afin d’obtenir de nouvelles variétés. Ce qui est certain est que les Phéniciens ont largement contribué à la diffusion de dattes produites en Afrique du Nord, notamment la nouvelle forme hybride, dans tout le monde méditerranéen.

Pièce de monnaie carthaginoise montrant un dattier

Par la suite, la culture de la datte s’est beaucoup développée à Carthage, où les dattes jouaient un rôle fondamental dans l’économie de l’Empire carthaginois : elles servaient d’aliment de base, d’édulcorant naturel, de monnaie d’échange et de ressource commerciale. Les Carthaginois ont développé des techniques agricoles et d’irrigation sophistiquées pour optimiser la production de dattes, exploitant les terres fertiles de leur territoire. Les dattes carthaginoises étaient vendues dans tout le monde méditerranéen. Le dattier était un symbole fort de la puissance et de la fertilité de Carthage, souvent représenté sur des pièces de monnaie.

La culture de la datte à Carthage et dans sa zone d’influence a continué à l’époque romaine. Dans le monde romain, de branches de dattiers étaient agitées lors des processions militaires, comme symbole de victoire.

Les dattes jouent aussi un rôle symbolique important dans les religions juive, chrétienne et musulmane : elles sont mentionnées plus de 50 fois dans la Bible et 20 fois dans le Coran. Les juifs mangent des dates pour leurs fêtes religieuses. Dans le christianisme, des branches de dattiers sont employés pour le Dimanche des Rameaux, afin de célébrer l’entrée triomphale de Christ à Jérusalem, une semaine avant sa crucifixion.

Aujourd’hui, la culture de la datte occupe toujours une place importante dans le paysage socio-économique nord-africain, surtout dans les oasis du désert. Malgré son importance traditionnelle, cette culture est menacée par la sécheresse et par les maladies. Les nations nord-africaines, de l’Egypte au Maroc, continuent cependant de produire plus de 1,9 millions de tonnes de dattes par an.

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La culture de la vigne : des rivages phéniciens aux terroirs nord-africains

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Les Phéniciens sont une des premières civilisations à avoir développé la culture de la vigne et la production de vin. Si des vignes sauvages poussaient déjà en Afrique du Nord bien avant l’arrivée des premiers navires phéniciens, ce sont les Phéniciens, à Carthage et dans leurs autres colonies, qui ont appris aux populations autochtones à cultiver la vigne. Les traités d’agriculture de Magon, qui exposent les techniques viticoles des anciens Carthaginois, ont beaucoup influencé les Romains, contribuant à l’essor de la viticulture dans toute l’Europe.

Des Phéniciens…

Vigne sauvage

Diverses espèces de vignes sauvages poussent depuis toujours dans toutes les régions du monde. En Afrique du Nord, on les trouve surtout dans les régions montagneuses, comme l’Atlas et la Kabylie. L’homme a rapidement découvert qu’en pressant les raisins qui poussent sur ces vignes, on obtient un jus qui commence à fermenter immédiatement. Pour transformer ces raisins fermentés en boisson au goût agréable, un savoir-faire bien plus avancé a cependant dû se développer.

Areni-1, en Arménie : le plus ancien vignoble connu

Les premières traces archéologiques de production de vin à partir de vigne sauvage ont été découvertes dans la région du Caucase. La culture de la vigne a commencé il y a environ 6000 ans. Le plus ancien vignoble connu, découvert en Arménie, contient une cuve en argile et un pressoir.

Depuis le Caucase, la culture de la vigne s’est répandue en Mésopotamie, puis au Moyen-Orient, jusqu’en Grèce. Les Phéniciens se servaient du vin dans leur culte religieux, comme offrande aux dieux. Ce sont probablement les Phéniciens qui ont introduit le vin en Egypte, où une industrie viticole prospère est apparue vers 3000 avant notre ère.

Les Phéniciens transportaient le vin dans des amphores, appelées « jarres cananéennes »

Les marchands Phéniciens sont les premiers à avoir compris la valeur commerciale du vin, ce qui les a amenés à développer des techniques viticoles plus sophistiquées afin de produire davantage. Les villes phéniciennes de Tyr, Sidon et Byblos exportaient et vendaient du vin par la mer dans tout le monde méditerranéen. Le développement des colonies phéniciennes, notamment en Afrique du Nord, a accru la demande. Les vins phéniciens étaient si populaires dans le monde gréco-romain que l’adjectif « byblin » (de Byblos) était employé pour décrire un vin de bonne qualité.

Les deux plus anciennes épaves de bateaux phéniciens, Tanit et Elissa, ont été découverts en 1997 au fond de la Mer Méditerranée. Elles contenaient 780 amphores de vin datant du 8° Siècle avant notre ère, remarquablement bien préservées. Ces deux navires faisaient du commerce de vin entre la Phénicie et Carthage.

Grappe de Vitis vinifera pontica, probablement la première variété de vigne exportée par les Phéniciens à travers le bassin méditerranéen

Les Phéniciens ont diffusé de nouvelles variétés de vigne à travers le bassin méditerranéen, notamment Vitis vinifera pontica, qui est devenue l’ancêtre de la plupart des variétés de raisin blanc les plus cultivées dans le monde aujourd’hui. Ils ont aussi appris aux populations locales, notamment aux Amazighs d’Afrique du Nord, à cultiver la vigne sauvage qu’ils connaissaient déjà.

A la même époque, les Grecs produisaient également du vin. La viticulture grecque a beaucoup appris des Phéniciens. En Afrique du Nord, les colons grecs ont introduit la vigne en Cyrénaïque au 7° Siècle avant notre ère. Cette région fertile à la végétation luxuriante était idéale pour la viticulture à grande échelle. On a retrouvé des pressoirs à vin dans des villes comme Cyrène et Euhespérides (Benghazi). Les Grecs ont également introduit la vigne au Sud de la Gaule, à Massalia.

… à Carthage…

Mosaïque du Triomphe de Bacchus – Musée archéologique de Sousse
Mosaïque de la Villa Rustica de Tabarka, montrant des vignes

Carthage, la principale colonie phénicienne en Afrique du Nord, était un important centre de production de vin. Le passum, un vin de paille (produit à partir de raisins séchés) très populaire dans le monde antique, était originaire de Carthage.

Au 4° Siècle avant notre ère, les campagnes carthaginoises étaient remplies de vignes et d’oliviers. Le vin de la vallée du fleuve Bagradas (Medjerda) était particulièrement populaire.

Mosaïque montrant un panier de raisins – Musée archéologique de Sousse

Les Carthaginois ont aussi introduit la vigne en Espagne, dans les anciennes colonies phéniciennes sur la côte. Ils vendaient du vin aux tribus locales, en échange de métaux précieux comme l’argent et l’étain, qui étaient abondants dans la région.

Magon, un auteur carthaginois du 2° Siècle, a écrit un traité d’agriculture en 28 livres, sur les connaissances agricoles carthaginoises. D’importantes sections de son ouvrage expliquent comment planter et tailler la vigne. Il recommande notamment de planter les vignes sur des pentes orientées vers le Nord, afin de les protéger du soleil. Il expose aussi les meilleures pratiques carthaginoises de production de vin, notamment comment produire le meilleur vin de paille. Son œuvre était si influente qu’après la destruction de Carthage, le Sénat romain a ordonné qu’elle soit traduite en latin.

… aux Romains…

Les Amours vendangeurs, mosaïque du musée d’Hippone (Annaba)

La culture de la vigne et la production de vin en Afrique du Nord s’est poursuivie à l’époque romaine, surtout dans des centres urbains comme Carthage et Volubilis. Le vin africain était réputé dans tout le monde romain pour sa saveur et jouait un rôle important dans l’économie de la région, avec le blé et l’huile d’olives.

Vendanges romaines – Mosaïque, Musée national de Cherchell

Sous l’influence de Magon, les Romains ont développé des techniques viticoles avancées, inspirées des Carthaginois. L’œuvre de Magon est aujourd’hui perdue, mais des citations ont été conservées par des auteurs latins plus tardifs. Columelle, un auteur du 1° Siècle qui cite abondamment Magon, était originaire de Gadir (Cadiz), une ancienne ville punique en Espagne, ce qui explique son intérêt pour l’auteur carthaginois. On peut donc dire que, par l’intermédiaire de Magon, toute l’industrie viticole d’Europe et du monde occidental moderne est redevable à Carthage.

Le dieu gréco-romain de la vigne et du vin est Dionysos, appelé Bacchus en latin, qui aurait appris aux hommes a cultiver la vigne. Le culte de Bacchus, très populaire en Afrique romaine, impliquait des rites extatiques d’ivresse, souvent accompagnés d’orgies sexuelles.

A l’époque romaine, d’importantes communautés juives se sont installées en Afrique du Nord. Par la suite, le christianisme est également devenu très populaire dans la région. Les deux religions voient le vin comme un don de Dieu, dont les textes sacrés disent qu’il « réjouit le cœur de l’homme », tout en condamnant l’ivresse et en encourageant une consommation raisonnable. Les chrétiens utilisent même du vin dans leur culte, comme élément du repas eucharistique. La christianisation de la région a entraîné un changement dans la consommation de vin, en décourageant les excès. Par la suite, les moines chrétiens ont développé de nouvelles méthodes de fermentation, de vin et de bière, afin de créer des saveurs nouvelles.

… à aujourd’hui

La production de vin en Afrique du Nord a beaucoup diminué avec l’arrivée de l’islam, à cause de l’interdit religieux de la consommation d’alcool, mais elle n’a jamais complètement cessé. Les Juifs Nord-Africains, notamment, ont continué à produire du vin pour leur consommation.

Navire chargeant des fûts de vin dans le port d’Oran, en 1898

L’industrie viticole nord-africaine a connu un nouvel essor pendant la colonisation française (et italienne, en Libye), avec la plantation de beaucoup de nouveaux vignobles. En Algérie, surtout, les colons français produisaient du vin, qu’ils consommaient sur place ou exportaient vers la métropole. export it to metropolitan France. Il y a même une théorie selon laquelle l’expression « Pieds-Noirs », employée pour les Français d’Algérie, vient du fait que leurs pieds étaient noirs parce qu’ils foulaient le raisin ! Au milieu du 19° Siècle, lorsqu’une épidémie a ravagé les vignobles français, le vin d’Algérie française a comblé le vide.

Vendanges en Algérie

La veille de l’indépendance, l’Algérie était le quatrième producteur de vin au monde, derrière la France, l’Italie et l’Espagne, avec plus d’une dizaine de domaines classés « Vin délimité de qualité supérieure ». Avec le départ des Pieds-Noirs et de l’armée française, qui constituaient ensemble un marché important, la production a beaucoup décliné, obligeant les vignobles algériens à se tourner vers de nouveaux marchés comme l’URSS. Des efforts sont en cours aujourd’hui afin de raviver le marché du vin algérien.

Sélection de vins marocains

Une autre nation nord-africaine, le Maroc, a beaucoup développé sa production de vin depuis les années 1990 et est considéré comme le pays avec le plus grand potentiel viticole dans la région. Grâce aux efforts des producteurs locaux, le Maroc compte aujourd’hui plus de 50000 hectares de vignobles, surtout dans les régions de Fès-Meknès et de l’Oriental, et produit des vins de qualité, pour le marché national et international. Le Boulaouane, un vin de la région de Doukkala, est le vin étranger le mieux vendu en France.

Bouteille de Magon blanc

En Tunisie, la production de vin est largement localisée autour du Cap Bon et constituée surtout de vins rosés. Un producteur local à Kélibia rend hommage à l’agronome carthaginois Magon, grâce à qui le savoir-faire viticole de anciens Carthaginois s’est diffusé dans tout le monde romain, en produisant le vin le plus populaire du pays : le Magon.

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L’alphabet phénicien en Afrique du Nord

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L’alphabet phénicien, un des plus anciens au monde, est à l’origine de plusieurs des alphabets les plus courants dans le monde aujourd’hui, notamment l’alphabet latin et l’alphabet arabe. En Afrique du Nord, il était utilisé à Carthage et dans tout l’Empire carthaginois.

L’abécédaire de Zayit : la plus ancienne inscription phénicienne connue

L’alphabet phénicien est un alphabet de 22 lettres, développé il y a environ 3000 ans par les anciens Phéniciens. C’est un abjad, un alphabet dans lequel uniquement les consonnes sont écrites, comme l’alphabet arabe. Il s’écrit de droite à gauche, également comme l’arabe. Il s’agit d’un des premiers alphabets inventés par l’homme, dans lequel chaque signe représente un son, alors que les autres formes d’écriture plus anciennes, comme l’écriture cunéiforme ou les hiéroglyphes égyptiens, étaient beaucoup plus complexes et accessibles uniquement à une classe de scribes hautement formés.

Depuis la Phénicie, l’alphabet phénicien s’est répandu au Moyen-Orient, puis dans tout le bassin méditerranéen. Les Phéniciens étaient une civilisation maritime et commerçante, dont les navires circulaient entre tous les ports méditerranéens. En plus de marchandises, ils diffusaient aussi leur alphabet et d’autres formes de savoir. L’alphabet phénicien était plus simple que les autres formes d’écriture courantes à cette époque, ce qui a facilité son adoption par d’autres peuples.

Vase du Dipylon : la plus ancienne inscription grecque ressemble beaucoup à l’alphabet phénicien

Avec le temps, d’autres peuples du monde méditerranéen antique ont développé leur propre alphabet, adapté de l’alphabet phénicien. Les Hébreux, voisins des Phéniciens, ont créé leur alphabet vers le 10° Siècle avant notre ère et s’en sont servis pour mettre par écrit leurs textes sacrés. Les Grecs ont également développé leur alphabet, qui est encore en usage aujourd’hui, à partir de l’alphabet phénicien. D’après l’historien grec Hérodote, l’inventeur de l’alphabet grec est le prince phénicien Cadmos de Tyr. En Italie, l’alphabet étrusque, dérivé de l’alphabet grec, a donné naissance à l’alphabet latin.

Inscription bilinque punique-libyque, au Mausolée numide de Dougga

En Afrique du Nord, l’alphabet phénicien était utilisé à Carthage et dans les autres colonies phéniciennes de la région. Dans l’Empire carthaginois, il était utilisé pour écrire la langue punique, un dialecte phénicien. Les scribes carthaginois restaient attachés à la grammaire phénicienne traditionnelle, si bien que les inscriptions qui ont été découvertes ne donnent que peu d’indices sur comment le punique a évolué par rapport à la langue phénicienne originelle.

Le tifinagh, peut-être le plus ancien alphabet au monde, est un système d’écriture autochtone d’Afrique du Nord, utilisé par les anciens Amazighs pour écrire leur langue. Les lien entre l’alphabet phénicien et le tifinagh sont débattus : certains spécialistes pensent que le tifinagh est une adaptation, fortement modifiée, de l’alphabet phénicien, mais la majorité soutient que cet alphabet s’est développé d’après un modèle autochtone nord-africain, avec des influences phéniciennes limitées.

Inscription néo-punique sur le théâtre de Leptis Magna

A l’origine, l’alphabet phénicien était gravé dans la pierre avec un stylet, si bien que la forme des lettres était assez angulaire. A l’ère romaine, une forme d’écriture plus cursive s’est développée en Afrique du Nord, qu’on appelle l’alphabet néo-punique.

L’alphabet phénicien est l’ancêtre de la plupart des alphabets les plus utilisés dans le monde aujourd’hui. D’une part, à travers l’alphabet grec, il a donné naissance à l’alphabet latin, ainsi qu’à l’alphabet cyrillique, utilisé pour écrire les langues slaves. D’autre part, il est également à l’origine des alphabets sémitiques, comme l’alphabet arabe, hébreu et éthiopien.

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Agadir : ville amazighe et comptoir phénicien

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Dans l’Antiquité, la ville d’Agadir était un port phénicien, le dernier maillon d’une chaîne de comptoirs commerciaux qui s’étendait le long de la côte atlantique. Le nom de la ville est cependant d’origine amazighe, ce qui montre que ce site était connu des populations autochtones de la région bien avant l’arrivée des navires phéniciens. Ce nom a même été emprunté par les Phéniciens, qui ont appelé ainsi plusieurs autres villes qu’ils ont fondées.

Après la fondation de Carthage, des marchands phéniciens ont fondé une chaîne de comptoirs commerciaux au-delà des Colonnes d’Hercule, sur la côte atlantique du Maroc actuel. Depuis ces comptoirs, les Phéniciens nouaient des relations avec les populations autochtones et faisaient du commerce avec eux. Le dernier de ces comptoirs était probablement situé sur le Cap Ghir. On ne sait rien d’autre sur ce comptoir, qui n’a jamais été très important (contrairement à celui des Îles Purpuraires, au large d’Essaouira, où les Phéniciens ont développé une fabrique de pourpre). Des vestiges phéniciens, essentiellement des poteries, ont été retrouvés dans la région.

Agadir de Tasguent, Anti-Atlas

Le nom « Agadir » est d’origine amazighe : un « agadir » (en tifinagh : ⴰⴳⴰⴷⵉⵔ) est un grenier fortifié, utilisé par les tribus amazighes des montagnes pour stocker leurs récoltes et leurs autres possessions. On en trouve encore plusieurs au Maroc, à travers le Haut-Atlas, l’Anti-Atlas et la Vallée du Draa. Lorsque les Phéniciens sont arrivés dans la région, ils ont emprunté ce terme : en langue punique, un « gadir » (𐤀𐤂𐤃𐤓) est un mur, une enceinte fortifiée. Les Phéniciens ont donné ce nom à plusieurs autres villes qu’ils ont fondées, notamment Gadir (Cadiz), au Sud de l’Espagne.

Itinéraire possible de Hannon le Navigateur

Au 5° Siècle avant notre ère, l’explorateur carthaginois Hannon le Navigateur a mené une expédition d’exploration de la côte ouest-africaine, en fondant des colonies sur sa route (ou, plus probablement, en rétablissant d’anciennes colonies phéniciennes abandonnées). Son récit de voyage mentionne cinq villes qu’il a fondées : Karikon-Teichos (château du soleil), Gytte (peut-être dérivé de geth, « bétail », ou de gt, « pressoir »), Akra (promontoire), Melitta (abeille à miel) et Arambys (montagne de raisins). Ces villes sont difficiles à identifier avec certitude. Certains pensent que Akra correspond à Agadir. La plupart des spécialistes les situent cependant plus au Nord, entre El-Jadida et Essaouira. L’identification la plus communément admise pour ces cinq villes, d’après l’étymologie de leur nom, est Azemmour, El-Jadida, Oualidia, Cap Beddouza et l’Île de Mogador, au large d’Essaouira. Le fleuve Lixus, également mentionné dans l’itinéraire de voyage, est probablement le Oued Draa.

Arganier

Parmi les produits que les populations locales vendaient aux Phéniciens, il y avait l’huile d’argan, produite par les Amazighs à partir du fruit de l’arganier, un arbre qui pousse uniquement dans cette région du monde. Il y a plus de 3000 ans, les Phéniciens exportaient déjà de l’huile d’argan à travers tout le bassin méditerranéen et s’en servaient comme complément alimentaire et comme cosmétique.

Phare du Cap Ghir, construit en 1926

A l’époque romaine, le Cap Ghir était connu comme « Cap Rhysaddir ». Ce nom, mentionné par l’historien Polybe, vient du phénicien Rs ‘dr, « Cap du Puissant », probablement en référence à la déesse punique Tanit. Il n’y avait apparemment pas de ville à cette époque. Le nom actuel du Cap Ghir vient du tamazight ighir (ⵉⵖⵉⵔ), qui signifie « épaule » (d’une montagne).

Agadir Oufellah

La ville actuelle a été fondée par les Portugais, en 1505, sous le nom de Santa Cruz do Cabo de Aguer (Sainte Croix du Cap Ghir). Les Portugais construisent la Casbah de Agadir Oufella. La ville devient marocaine en 1541, après sa conquête par la dynastie saadienne.

L'Afrique du Nord romaine, Les Amazighs, les premiers Nord-Africains, Les Phéniciens en Afrique du Nord

Tamusiga : la ville antique d’Essaouira

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A l’époque romaine, la ville d’Essaouira s’appelait Tamusiga. Bien qu’elle n’était pas située en territoire romain, Tamusiga entretenait des liens commerciaux avec l’Afrique romaine. Les Îles Purpuraires, au large de la ville, contenaient une importante fabrique de pourpre qui remontait à l’ère phénicienne.

Les Îles Purpuraires, au large de Essaouira

Origines

Assiette phénicienne du 7° Siècle, retrouvée sur l’Île de Mogador

Les origines de la ville se perdent dans la nuit des temps. Après la fondation de Carthage, des marchands phéniciens ont fondé une chaîne de comptoirs commerciaux au-delà des Colonnes d’Hercule, sur la côte atlantique du Maroc actuel. Le dernier de ces comptoirs était probablement Agadir. Le site de Essaouira, qui offre un des meilleurs ancrages sur ces côtes, a certainement accueilli un de ces comptoirs. Les plus anciens vestiges phéniciens sur ce site remontent au 7° Siècle avant notre ère.

Les Phéniciens ont noué des relations avec les populations autochtones et faisaient du commerce avec eux. Sur les îles situées au large de Essaouira, ils ont développé une fabrique de teinture pourpre, à partir des coquillages qu’ils trouvaient sur la côte. L’industrie de la pourpre a donné à ces îles le nom d’Îles Purpuraires.

Arganier

En plus de la pourpre, les Phéniciens faisaient aussi du commerce d’huile d’argan, produite par les populations amazighes locales à partir du fruit de l’arganier, un arbre qui pousse uniquement dans cette région du monde. Il y a plus de 3000 ans, les Phéniciens exportaient déjà de l’huile d’argan à travers tout le bassin méditerranéen et s’en servaient comme complément alimentaire et comme cosmétique.

Itinéraire possible de Hannon le Navigateur

Au 5° Siècle avant notre ère, l’explorateur carthaginois Hannon le Navigateur a mené une expédition d’exploration de la côte ouest-africaine, en fondant des colonies sur sa route. Dans son itinéraire de voyage, la ville punique située sur le site d’Essaouira est appelée Arambys (Har Anbin, « montagne des raisins »). Elle était probablement abandonnée avant la visite de Hannon. Certains spécialistes identifient l’Île de Cerné, également mentionnée dans son itinéraire de voyage, à l’Île de Mogador, mais la plupart pensent que cette île est située plus au Sud, dans le Banc d’Arguin, en Mauritanie actuelle.

Des Phéniciens aux Amazighs et aux Romains

Après la chute de Carthage, les anciens comptoirs puniques ont été annexés par le Royaume de Maurétanie.

Manteau de pourpre romain

Le roi de Maurétanie Juba II rétablit l’ancienne industrie de fabrication de pourpre sur les Îles Purpuraires. A l’époque romaine, la pourpre était employée pour teindre les toges des sénateurs romains. Juba II organise aussi une expédition au départ des Îles Purpuraires pour explorer les Iles Canaries.

Pendant le règne de Juba II, une ville s’est développée sur les Îles Purpuraires. Les Amazighs l’appelaient Amagdul (« bien gardée »). Les Romains l’ont renommée Tamusiga. La ville était limitée aux îles : la baie d’Essaouira n’était pas occupée avant l’ère moderne.

Amphore originaire d’Hispanie bétique, 2° Siècle
Pièces de monnaie romaines du 3° Siècle, retrouvées sur l’île de Mogador

Tamusiga était la plus grande ville de Maurétanie située au-delà des frontières de l’Empire romain. Elle entretenait cependant des liens commerciaux étroits avec l’Afrique romaine, à travers son port. Une villa et une nécropole romaines ont été excavées, ainsi qu’un vase et des pièces de monnaie, conservés aujourd’hui Musée Sidi Mohammed ben Abdallah, à Essaouira.

Par la suite

Sanctuaire Regraga

Après la chute de l’Empire romain, Tamusiga a été abandonnée. La région environnante était habitée par des tribus amazighes, notamment les Regraga, qui étaient de religion chrétienne avant l’arrivée de l’islam. D’après une légende, pendant la vie du Prophète Mohammed, sept hommes de la tribu Regraga ont voyagé à La Mecque, où ils se sont convertis à l’islam.

Tombeau de Sidi Mogdoul, à Essaouira

Au 11° Siècle, Sidi Mogdoul, un saint musulman issu de la tribu Regraga, a été enterré à Essaouira. Son nom est probablement à l’origine de Mogador, le nom donné à la ville par les Portugais. Les anciens Amazighs l’appelaient déjà Amagdul, du phénicien Migdol, « petite forteresse ».

La Casbah de Essaouira, construite par Sidi Mohammed ben Abdallah

Au début du 16° Siècle, les Portugais construisent une forteresse à Mogador. Ils doivent faire face à la féroce résistance des Regraga et seront finalement chassés par les Saadiens. Le sultan saadien Ahmed al-Mansour établit une importante sucrerie dans la région de Essaouira et importe des esclaves Noirs originaires d’Afrique subsaharienne pour y travailler – les ancêtres des fameux Gnaouas. La ville moderne a été construite au 18° Siècle, par le sultan alaouite Sidi Mohammed ben Abdallah (Mohammed III). A la fin du protectorat, Mogador est renommée Essaouira, de l’arabe الصويرة (as-sawîra), « petite muraille » – un sens proche de l’ancien nom amazigh, phénicien et latin.

Synagogue Slat Lkahal de Essaouira

La communauté juive d’Essaouira, très influente jusqu’à aujourd’hui, remonte au 18° Siècle. Il est cependant possible qu’il y avait déjà des Juifs à Tamusiga à l’époque romaine : aucune trace archéologique ne l’atteste, mais c’est plausible dans la mesure où des communautés juives vivaient dans les villes de Maurétanie romaine, comme Volubilis et Sala. Pour la même raison, une présence chrétienne à la même époque n’est pas documentée, mais probable.

Aujourd’hui, la ville de Essaouira est fière de son héritage multiculturel, avec ses racines européennes, marocaines et subsahariennes (festival Gnaoua) et ses influences musulmanes, juives et chrétiennes. L’histoire antique montre que cette diversité n’est pas nouvelle : il y a plus de 2000 ans déjà, autochtones amazighs, commerçants phéniciens et aventuriers romains se côtoyaient dans le port et dans les rues de la ville.

Vue d’Essaouira aujourd’hui
Les Phéniciens en Afrique du Nord

Carthage au secours de la Phénicie

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Vers le début du 6° Siècle avant notre ère, Tyr, la cité-mère de Carthage, était menacée par l’Empire babylonien, si bien qu’elle ne pouvait plus assurer la défense des colonies phéniciennes dans le bassin méditerranéen occidental. Carthage, qui avait récemment pris son indépendance, a alors pris le relais. Son rôle de protecteur des autres colonies phéniciennes lui a permis de poser les bases de l’Empire carthaginois.

Contexte

Siège de Tyr

Au 7° Siècle, Tyr et les autres cités-États phéniciennes sont passées sous la domination de l’Empire assyrien, tout en gardant une large autonomie. L’affaiblissement de Tyr a permis à Carthage de prendre son indépendance, vers 650.

Ensuite, Tyr a été assiégée par le roi Nabuchodonosor de Babylone, de 586 à 573. Nabuchodonosor n’est jamais parvenu à conquérir la ville, mais après 13 ans de siège, les Tyriens se sont rendus.

Carthage protectrice des villes phéniciennes

En 580, un groupe de colons grecs originaires de Rhodes et de Cnide, mené par Pentathlos de Cnide, tente d’établir une colonie grecque en Sicile, sur l’emplacement de la future ville de Lilybée (aujourd’hui Marsala). D’autres colonies grecques, comme Syracuse, avaient déjà été fondées auparavant, mais elles étaient éloignées des villes phéniciennes à l’Ouest de l’île et ne représentaient pas une menace pour elles. Cette fois, la nouvelle colonie est située en plein territoire phénicien, tout près de la ville de Motya.

La Sicile au 6° Siècle – Bleu : zone d’influence grecque – Violet : zone d’influence phénicienne – Clic pour agrandir

Les Phéniciens de Sicile décident de s’unir pour chasser cette nouvelle colonie grecque dans leur zone d’influence. Tyr, qui est alors assiégée par les Babyloniens, ne peut leur venir en aide. C’est donc Carthage qui prend la tête des forces phéniciennes unies.

A cette époque, la ville grecque de Sélinonte était en guerre contre les Elymes (un peuple autochtone de Sicile) de Ségeste, qui étaient alliés aux Phéniciens de Motya. Les nouveaux arrivants Grecs décident de venir en aide à leurs compatriotes de Sélinonte, mais ils sont battus par l’alliance entre les Phéniciens et les Elymes. Leur chef, Pentathlos de Cnide, est tué au combat. Les survivants s’enfuient et fondent une colonie grecque à Lipari, dans les Îles Eoliennes.

L’émergence de l’Empire carthaginois

Après cet épisode, Carthage s’impose comme force protectrice des colonies phéniciennes du bassin méditerranéen occidental. Ce rôle lui permet de prendre progressivement le contrôle des autres colonies phéniciennes.

Alors que les Phéniciens étaient une civilisation commerçante, qui fondait des colonies et achetait des biens produits par les populations environnantes, les Carthaginois ont rompu avec la tradition pacifique phénicienne en ayant recours à la force militaire afin d’étendre leur Empire.

Nécropole punique d’Utique

La conquête carthaginoise de l’Afrique du Nord a commencé sous le règne du roi Malchus (556-550). Carthage prend le contrôle des anciennes colonies phéniciennes sur le détroit de Gibraltar et en Tripolitaine. Alors que Oea (Tripoli) avait été conquise par les Grecs de Cyrénaïque, les Carthaginois reprennent la ville. Utique, la plus ancienne colonie phénicienne en Afrique, n’est passée sous contrôle carthaginois que tardivement, vers 540.

Les ambitions carthaginoises s’étendent cependant au-delà de l’Afrique. Une campagne militaire en Sicile, probablement suite à l’appel à l’aide des Phéniciens de l’île face à l’expansion grecque, permet à Carthage d’intégrer les villes phéniciennes de Sicile à son Empire.

Vers 550, Malchus est envoyé en Sardaigne, afin de soutenir les populations phéniciennes locales contre les autochtones nuragiques. Il remporte une série de victoires qui lui permettent d’établir des colonies puniques sur l’île.

Vers 540, le nouveau roi Magon de Carthage l’allie aux Etrusques pour attaquer ensemble Alalia, une colonie fondée en Corse par les Grecs de Massalia (Marseille). Les Phocéens sont vaincus et contraints d’abandonner Alalia, qui passe sous contrôle carthaginois.

L’Empire carthaginois à son apogée

Vers 530, la civilisation tartessienne, un important partenaire commercial de Carthage en Espagne, s’effondre, permettant aux Carthaginois de d’étendre leur influence en Espagne.

A partir de 480, Carthage mènera sept guerres contre les Grecs de Syracuse, pour le contrôle de la Sicile. En 397, après la destruction de Motya, les survivants fondent la ville de Lilybée, sur l’emplacement de l’éphémère colonie grecque.

Plus d’un siècle plus tard, en 332, Alexandre le Grand assiège Tyr et s’empare de la ville. La civilisation phénicienne, qui dominait jadis une grande partie du bassin méditerranéen, ne survit désormais plus que dans l’Empire carthaginois.

Les Phéniciens en Afrique du Nord

Un don du ciel : l’histoire de l’olivier en Afrique du Nord

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L’olivier est aujourd’hui un arbre typique des paysages nord-africains, qu’on aperçoit partout en se promenant en campagne. Pourtant, la culture de l’olivier en Afrique du Nord n’a commencé qu’assez récemment, il y a environ 3000 ans. Si les populations autochtones connaissaient l’olivier sauvage, l’olivier domestique a été apporté sur les navires des Phéniciens, mais aussi des Grecs de Cyrénaïque.

L’olivier : un cadeau des dieux

L’olivier est un arbre que l’on trouve dans tout le bassin méditerranéen. Sa culture joue un rôle très important dans l’économie de la région, avec des milliers de cultivars connus. L’huile d’olive, employée depuis l’Antiquité comme combustible, huile alimentaire et cosmétique, a beaucoup enrichi les peuples qui la produisaient.

Athéna offre l’olivier aux Athéniens

Les Grecs voyaient l’olivier comme un cadeau des dieux. D’après la mythologie, après la fondation d’Athènes, les dieux Athéna et Poséidon se disputaient le droit de donner leur nom à la ville. Zeus, le roi des dieux, a décrété que le dieu qui offrirait le meilleur cadeau à ses habitants l’emporterait. Poséidon a frappé un rocher avec son trident, faisant jaillir de l’eau douce. Athéna, elle, a frappé la terre de sa lance, faisant pousser un olivier. Les Athéniens ont préféré son cadeau, source de lumière et de chaleur.

En plus d’être résistant à la sécheresse, l’olivier a aussi la particularité de vivre très longtemps : il y a des arbres vieux de plusieurs milliers d’années !

La culture de l’olivier

La culture de l’olivier a commencé il y a environ 7000 ans, au Moyen-Orient. Ce n’est pas un hasard si cette époque coïncide avec le développement des premières grandes villes dans cette région.

Depuis le Moyen-Orient, la culture de l’olivier s’est répandue dans tout le bassin méditerranéen, grâce notamment aux commerçants phéniciens. En Crète, les Minoens, les premiers ancêtres de la civilisation grecque, cultivaient l’olivier il y a 5000 ans. L’huile d’olive était peut-être la source de la richesse de la civilisation minoenne. Ensuite, la culture de l’olivier s’est diffusée dans toute la Grèce.

Pressoir à olives

Les olives étaient cultivées surtout pour en faire de l’huile de lampe. Cette huile était brûlée dans les temples, comme une offrande aux dieux. Elle servait aussi à entretenir la flamme des Jeux Olympiques.

L’huile d’olive était connue dans l’Antiquité pour ses vertus médicales et cosmétiques. On s’en servait pour oindre les rois. Les Grecs se couvraient le corps et les cheveux d’huile d’olive parfumée. Les vainqueurs de compétitions sportives recevaient une couronne de branches d’olivier. Aujourd’hui, le rameau d’olivier est un symbole universel de paix.

L’huile d’olive était aussi employée en cuisine. Elle est aujourd’hui un ingrédient de base de toute la cuisine du Moyen-Orient et du bassin méditerranéen. Ses vertus nutritives sont nombreuses : riche en vitamines et en bonnes graisses, elle est aussi faible en cholestérol.

L’olivier jouait aussi un rôle important dans la religion juive, puis dans le christianisme et dans l’islam. Les prêtres juifs étaient oints d’huile et certaines traditions chrétiennes s’en servent pour les baptêmes. L’olivier est mentionné dans la Bible et dans le Coran, toujours comme une source de richesse.

L’olivier en Afrique du Nord

L’olivier sauvage était présent en Afrique du Nord depuis toujours. Les premiers habitants de la région le connaissaient : ils s’en servaient comme combustible, et peut-être aussi comme nourriture ; mais ils ne le cultivaient pas.

Ce sont les deux grandes civilisations maritimes du bassin méditerranéen, les Phéniciens et les Grecs, qui ont commencé à cultiver des oliviers sur les côtes nord-africaines. Alors que les Grecs de Cyrénaïque le cultivaient surtout eux-mêmes, les Phéniciens, étant davantage commerçants qu’agriculteurs, ont appris aux populations amazighes locales à en cultiver sur leurs terres, particulièrement fertiles. Ainsi, les Amazighs de Numidie et de Maurétanie ont appris à cultiver l’olivier, à greffer des branches d’olivier sauvage sur des oliviers domestiques et à produire de l’huile d’olive.

A l’époque romaine, la culture de l’olivier a certainement beaucoup contribué à faire de l’Afrique du Nord une des régions les plus riches de l’Empire.

Avec la découverte du pétrole, l’usage de l’huile d’olive comme combustible a cessé. Aujourd’hui, la culture de l’olivier est surtout alimentaire. Environ 80% des olives cultivées servent à produire de l’huile, tandis que 20% sont des olives de table, destinées à être mangées. L’huile d’olive est l’huile de cuisson la plus couramment employée dans la région. Le fruit aussi fait partie de la recette des plats traditionnels nord-africains.

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Au bout du monde : les villes autour du détroit de Gibraltar

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A l’entrée de la Mer Méditerranée, l’Afrique et l’Europe, éloignées de quelques dizaines de kilomètres à peine, se touchent presque. Les deux rives ne sont séparées que par un étroit bras de mer : le détroit de Gibraltar, connu jadis sous le nom de « colonnes d’Hercule ». D’après la mythologie, les deux continents n’en formaient jadis qu’un seul, jusqu’à ce que le héros Hercule les sépare. Dans l’Antiquité, le détroit était davantage un point de passage qu’une frontière. Dans cet article, nous découvrirons l’histoire des villes situées sur le détroit de Gibraltar.

Du mythe…

Grotte d’Hercule

Dans l’Antiquité, on pensait que la terre était un disque plat. La Maurétanie et l’Espagne étaient considérées comme les dernières régions habitées et le détroit de Gibraltar représentait l’extrémité du monde. Les « colonnes d’Hercule », deux montagnes situées de part et d’autre du détroit, indiquent aux voyageurs qu’ils sont arrivés aux limites du monde connu. Il s’agit probablement du Rocher de Gibraltar, sur la rive Nord, et du Djebel Musa, au Sud. Près de Tanger, la grotte d’Hercule, où il aurait passé la nuit pendant ses voyages, est un site touristique très populaire.

Avec une telle vision du monde, les villes situées sur le détroit jouaient un rôle important, en tant que gardiennes du monde civilisé. Les Grecs, qui étaient fascinés par ces villes éloignées, y ont situé certains de leurs mythes, en les mêlant à des mythes amazighs locaux. D’après un de ces mythes, Tingis (Tanger) a été fondée par Syphax, le fils d’Hercule et de la fille du roi Atlas de Maurétanie, qui a donné à la ville le nom de sa mère. Selon certaines sources, le jardin des Hespérides, où Hercule est allé trouver les fameuses pommes d’or, se trouvait à Lixus. Les ruines de Lixus (près de la ville moderne de Larache) contiennent beaucoup de fresques de scènes mythologiques.

… à l’histoire

La plus ancienne ville construite sur le détroit est Tingis, fondée vers le 8° Siècle, par des marchands phéniciens. Son nom vient de l’amazigh tinjit, masse d’eau. Du fait de son emplacement stratégique, Tingis s’est vite retrouvé au cœur des voies commerciales phéniciennes. D’autres colonies phéniciennes sont apparues, notamment à Lixus (Larache), Abyla (Sebta) et Rusadir (Melilla), puis plus au Sud, le long de la côte atlantique.

Statue d’Hercule Gaditain

Une autre colonie phénicienne a été fondée du côté espagnol du détroit, juste en face de Tanger. Ce site servait certainement comme port saisonnier déjà auparavant, mais la première population permanente remonte au 7° Siècle et était probablement d’origine carthaginoise. Le nom phénicien de cette ville, Gadir, a la même racine qu’Agadir, une autre ville portuaire d’origine phénicienne. Les Romains l’appelleront Gades, qui deviendra Gadix, puis Cadiz. La ville était célèbre surtout pour son temple du dieu phénicien Melqart, que les Grecs et les Romains assimileront à Hercule.

Au cours du 7° Siècle, les colonies phéniciennes autour du détroit sont passées sous contrôle carthaginois. Tingis était un des ports principaux de l’Empire carthaginois, avec Carthage et Leptis Magna, tandis que Gadir était la principale ville carthaginoise en Espagne avant la fondation de Carthage Nova (Carthagène). Les expéditions des grands explorateurs carthaginois sont probablement parties de Tingis et de Gadir. Alors que la présence phénicienne s’étendait plus loin vers le Sud, jusqu’à Agadir, l’influence carthaginoise s’arrêtait à Lixus.

Les villes du détroit ne joueront qu’un rôle secondaire dans les guerres puniques : les Romains attaquent l’Afrique depuis la Sicile. Avant sa campagne militaire en Italie, Hannibal a offert un sacrifice à Melqart/Hercule, au temple de Gadir.

Après la deuxième guerre punique, les villes nord-africaines ont été annexées par le Royaume de Maurétanie. Tingis a cependant maintenu son héritage punique, en continuant notamment à frapper des pièces en bronze avec des inscriptions puniques. C’est vers cette époque que la ville de Tamuda (Tetouan) a été construite par le roi Baga.

Le règne de Juba II de Maurétanie était l’âge d’or de la ville de Lixus, devenue un centre économique de premier plan grâce à son complexe industriel, le plus grand du bassin méditerranéen. Son économie dépendait surtout de la pêche et de la viticulture.

Après l’annexion romaine, Tingis est devenue la capitale de la province de Maurétanie tingitane. La ville a connu une forte croissance, qui lui a permis de dépasser Volubilis, la capitale historique de la Maurétanie.

Amphithéâtre romain de Lixus

En plus de Tingis, Lixus, Abyla (renommée Septem) et Rusadir ont obtenu le statut de colonies romaines. Ces villes étaient fortement romanisées, alors que le reste de la Maurétanie était hostile à la domination romaine. Sur le plan économique, la région, surtout Septem, se spécialisait dans la vente de poisson salé.

Tingis et Lixus étaient aussi les deux principaux centres chrétiens en Maurétanie tingitane. Les martyrs chrétiens de Maurétanie ont été mis à mort à Tingis, vers la fin du 3° Siècle. Les ruines de l’ancienne église de Lixus sont encore visibles aujourd’hui.

Au 5° Siècle, les Vandales, déjà présents en Espagne, traversent le détroit de Gibraltar pour envahir l’Afrique du Nord. Quelques siècles plus tard, une armée de Maures musulmans traverse le détroit dans l’autre sens et part à la conquête de l’Espagne. Le nom moderne de Gibraltar vient de Djebel Tariq, d’après Tariq ibn Ziyad, le commandant des forces omeyyades en Espagne. Depuis cette époque lointaine, tous les envahisseurs successifs, jusqu’aux colonisateurs européens de l’ère moderne, sont passées par le port de Tanger. Ceuta (Sebta) et Melilla, derniers vestiges de la présence espagnole en Afrique du Nord, témoignent de l’histoire complexe d’une région à cheval entre deux continents.

Bien avant que Tanger ne devienne ville internationale au 20° Siècle, les villes du détroit, en tant que ports commerciaux ouverts sur le monde, ont toujours été très cosmopolites. Au fil des siècles, elles ont aussi accueilli beaucoup de réfugiés qui fuyaient la persécution, de part et d’autre du détroit : chrétiens catholiques chassés par les Vandales, musulmans et juifs expulsés d’Espagne ou militants anticolonialistes. Leur emplacement stratégique est ce qui fait leur identité particulière, de villes africaines au plus près de l’Europe, multiculturelles et tolérantes.

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La Tripolitaine, des Phéniciens aux Romains

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Alors que la Cyrénaïque antique faisait partie du monde grec, la région plus à l’Ouest, voisine de Carthage, a vu naître plusieurs colonies phéniciennes, avant de se retrouver au coeur de la lutte d’influence entre Grecs et Phéniciens/Carthaginois en Afrique. Dans cet article, nous découvrirons les colonies phéniciennes à l’Ouest de la Libye actuelle.

Leptis Magna (Source)

Leptis Magna et la Tripolitaine originelle

Du 7° au 6° Siècle avant notre ère, des commerçants phéniciens ont fondé trois colonies sur les côtes libyennes : Leptis (Khoms), Oyat (Tripoli) et Sabratha. En 515, le prince Dorieus de Sparte a tenté d’établir une colonie grecque dans la région, mais il a été repoussé par les Phéniciens de Leptis. Ensuite, Oyat a été conquise par les Grecs de Cyrénaïque, qui lui ont donné le nom grec d’Oea, puis reprise par les Carthaginois. Dès lors, les trois villes faisaient partie de l’Empire carthaginois. Leptis, désormais appelée Leptis Magna pour la distinguer de Leptis Parva (Lemta, en Tunisie), est devenue le principal port oriental de Carthage.

Après les guerres puniques, la région a été annexée par le roi Massinissa de Numidie. Pendant la guerre de Jugurtha contre Rome, Leptis Magna s’est rangée du côté des Romains, ce qui lui a valu de recevoir le statut de ville libre lorsque Rome a pris le contrôle de la région après la défaite de Jugurtha.

À l’époque romaine, la région faisait d’abord partie de la province d’Afrique. Vers le début du 3° Siècle de notre ère, elle a commencé à être connue sous le nom de Tripolitania, en référence à ses trois villes (tri polis). L’Empereur romain Septime Sévère (193-211), né à Leptis Magna, en a fait une province romaine à part entière.

Sous l’influence de Carthage, la Tripolitaine est devenue une des régions les plus fortement chrétiennes de l’Empire romain. Les noms des évêques de Leptis Magna, Oea et Sabratha figurent sur la liste des participants à plusieurs conciles régionaux organisés à Carthage.

La Tripolitaine romaine a commencé à décliner à partir du 5° Siècle. Sa capitale, Leptis Magna, était pratiquement abandonnée au moment des conquêtes arabes. Les Arabes ont fait de Oea, renommée Tripoli comme la région elle-même, la nouvelle capitale régionale.

Au-delà de Leptis Magna

Les côtes libyennes, de Leptis Magna à Cyrène, étaient particulièrement redoutées des marins, du fait de la présence de bancs de sable mouvant, appelés les Syrtes, sur lesquels les navires risquaient d’échouer. Les géographes antiques distinguaient la Grande Syrte (Golfe de Syrte) et la Petite Syrte (Golfe de Gabès). C’est pour cette raison qu’il n’y avait pas de ville portuaire importante entre Leptis Magna et Cyrène.

Il y avait cependant un comptoir commercial d’origine phénicienne, connu à l’époque romaine sous le nom de Thubactis, au niveau de l’actuelle ville de Misrata. Aucun vestige de la ville antique ne subsiste aujourd’hui et son emplacement exact est débattu : elle était située soit à l’Est, soit à l’Ouest, soit au Sud de l’oasis de Misrata. La ville actuelle a été construite par les Arabes.

Une autre ville phénicienne dont il ne reste aucune trace, Macomedes-Euphranta, s’élevait à l’emplacement de l’actuelle ville de Syrte. La région était réputée comme très dangereuse, infestée de brigands sur terre et de pirates en mer. Du fait de son isolement, il s’agit de la dernière région en Afrique où le punique, la langue de l’ancien Empire carthaginois, était toujours parlée, jusqu’au 5° Siècle. Le désert de Libye centrale, largement infranchissable par voie terrestre avant l’introduction du chameau en Afrique du Nord, marquait la limite entre Phéniciens/Carthaginois et Grecs de Cyrène.

Le centre de la Libye est habité depuis l’époque romaine. Les Romains ont construit une ville, Corniclanum, sur le site de la ville moderne d’Ajdabiya. Ce site, qui a été choisi pour ses réserves d’eau potable, deviendra une étape importante sur la route entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque.