La Nécropole des Rabs, ou Nécropole de Bordj Djedid, est un cimetière de l’époque punique, situé sur le site archéologique de Carthage. Redécouverte en 1897, il s’agit de la plus grande nécropole punique, qui nous apprend beaucoup sur les rites funéraires des anciens Carthaginois.
Sélection d’objets découverts dans la nécropole, exposés au Musée National de Carthage
Sarcophage de la prêtresse, aquarelle peinte en 1903 par Auguste-Émile Pinchart
La Nécropole des Rabs était en usage du 5° Siècle jusqu’à la chute de Carthage, avec des pics d’activité au 4° et au 3° Siècles. On estime que l’ensemble des nécropoles de Cartage couvrait environ 60 hectares, alors que la surface de la ville elle-même était de plus de 300 hectares. Plus de 3000 tombes ont été excavées à Carthage, dont environ un millier dans la Nécropole des Rabs.
L’examen de ces tombes a permis aux spécialistes d’étudier l’évolution des pratiques funéraires à Carthage. Alors que les constructions les plus anciennes sont des chambres funéraires individuelles et familiales, avec le temps, des zones spécifiques ont été allouées à certaines familles, clans et organisations religieuses. Les défunts étaient inhumés ou incinérés. La crémation prédominait à partir du 4° Siècle, pendant la période hellénistique, en raison de restrictions d’espace. Les cendres étaient préservées dans une boîte en calcaire. Des bijoux, poteries et divers autres objets en or, en bronze ou en ivoire accompagnaient les défunts dans leur dernière demeure.
Les chambres funéraires étaient alignées en rangées, accessibles par des couloirs. On y descendait par des puits, d’une profondeur moyenne de 12m, le puits le plus profond étant de 27m. Des entailles dans les murs permettaient de descendre vers les couloirs. Ces puits servaient à protéger les chambres funéraires contre les voleurs. Ils avaient peut-être aussi un rôle religieux.
L’architecture des chambres funéraires et la richesse des objets qu’elles contiennent montre que la Nécropole des Rabs était employée par l’élite de la société carthaginoise. Il est possible qu’elle était réservée aux prêtres et dignitaires religieux, qui étaient issus de l’aristocratie et jouaient un rôle cérémoniel important.
Une quinzaine de sarcophages, datant du 4° au 3° Siècle, ont été déterrés dans la Nécropole des Rabs. Ces sarcophages sont en bois, en grès, en pierre et en marbre. Ils étaient fabriqués en surface, puis descendus dans les chambres funéraires à l’aide de cordes.
Sarcophage de marbre, d’inspiration grecque
Certains sarcophages montrent une influence grecque, avec un couvercle en forme de toit, qui rappelle les temples grecs. Ces sarcophages ont peut-être été fabriqués par des artisans grecs immigrés à Carthage. On a aussi des sarcophages d’influence égyptienne, contenant des momies.
Sarcophages aux couvercles sculptés, exposés dans la Salle Carthage du Musée du Louvre, à Paris
Les plus spectaculaires sont quatre sarcophages aux couvercles sculptés. La sculpture carthaginoise est peu documentée, ces sarcophages sont les principaux exemples connus. Les couvercles sculptés représentent des formes humaines : deux hommes et deux femmes. Ces sarcophages ont été retrouvés dans deux chambres funéraires contenant chacune un sarcophage d’homme et un de femme, ce qui montre qu’il s’agit probablement de couples mariés qui ont été enterrés ensemble.
Sarcophage de la Princesse ailée
La découverte la plus extraordinaire de toutes est le Sarcophage dit de la Princesse ailée, exposé au Musée National de Carthage. Ce sarcophage en marbre blanc représente une femme avec des ailes d’oiseau. La femme tient une colombe dans une main et un vase de parfum dans l’autre. Sa chevelure est attachée à la mode égyptienne et ses ailes semblent évoquer des attributs de la déesse égyptienne Isis ou Nephthys ; il pourrait s’agit aussi d’un symbole de la déesse Tanit. Elle est couverte d’un voile en forme de tête de faucon, qui lui descend jusqu’aux genoux, et la partie inférieure de son corps ressemble à une queue de poisson. Ce sarcophage était coloré à l’origine, mais les couleurs se sont effacées avec le temps.
L’histoire du christianisme, en Afrique du Nord comme ailleurs, est largement associée à celle de l’Empire romain. Pourtant, dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, il y avait des chrétiens aussi parmi les tribus amazighes au-delà des frontières romaines, dans les montagnes de l’Atlas et le désert du Sahara. Des vestiges d’églises ont été retrouvés dans de minuscules villages qui n’étaient même pas répertoriés par l’administration romaine.
Débuts
Tertullien de Carthage, le premier témoin d’une présence chrétienne africaine au-delà des frontières romaines
La première mention d’une présence chrétienne en Afrique, au-delà des limes romaines, remonte au début du 3° Siècle, lorsque l’écrivain chrétien Tertullien de Carthage parle des « différentes races des Gétules, les frontières multipliées des Maures, […] inaccessibles aux Romains, mais subjuguées par le Christ ». Il y avait donc dès son époque des chrétiens parmi les Gétules et les Maures du Sud, au-delà de la Maurétanie romaine.
Comment le christianisme s’est-il répandu dans ces régions ? Le plus souvent, des commerçants amazighs qui venaient vendre leurs marchandises dans les villes côtières, ou des ouvriers agricoles qui travaillaient sur des fermes en Afrique romaine, découvraient la foi chrétienne, puis retournaient l’apporter à leur famille et à leur tribu. D’autres fois, des chrétiens qui avaient été faits prisonniers lors de raids aux frontières romaines prêchaient leur foi aux tribus au milieu desquelles ils vivaient désormais.
Parfois aussi, les autorités romaines exilaient des responsables chrétiens dans des oasis et régions isolées du désert, qui prêchaient ensuite leur foi aux habitants de ces régions. C’est ainsi que le christianisme est parvenu dans l’oasis de Siwa.
La principale ville de Maurétanie du Sud, hors des frontières romaines, était Tamusiga (Essaouira). On n’a retrouvé aucune trace d’une communauté chrétienne à Tamusiga à l’époque romaine, mais les liens avec la Maurétanie romaine rendent une telle présence probable. De même, une présence chrétienne chez les Amazighs Guanches des Îles Canaries n’est pas avérée, mais plausible au vu des liens entre les îles et le continent.
En dehors des grandes villes romanisées, les Amazighs d’Afrique du Nord étaient hostiles au pouvoir romain, qui persécutait également les chrétiens. Ainsi, les Amazighs voyaient le christianisme comme une religion de résistance à Rome.
La rupture
Après la christianisation de l’Empire romain, au cours du 4° Siècle, l’Eglise d’Afrique romaine se souciait davantage de maintenir son nouveau statut de religion officielle que d’annoncer le message chrétien au-delà des frontières romaines. Le christianisme, désormais associé à l’administration romaine, ne séduisait plus les « hommes libres » de l’intérieur.
Le christianisme donatiste, considéré comme hérétique par l’Eglise romaine, a connu bien plus de succès, notamment parce qu’il exprimait la foi chrétienne dans les langues locales, tandis que l’Eglise romaine employait uniquement le latin. Aux 4° et 5° Siècles, les donatistes étaient bien plus nombreux que les chrétiens romains, avec des communautés donatistes dans toute l’Afrique du Nord. Le donatisme était directement lié au nationalisme amazigh : tant que les Romains persécutaient les chrétiens, les Amazighs se convertissaient en masse au christianisme ; maintenant que les Romains voulaient les contraindre à être des chrétiens romains, ils préféraient un christianisme différent.
Par la suite
Après la conquête vandale, des chrétiens vendus comme esclaves par les Vandales à des tribus éloignées ont converti leurs nouveaux maîtres. C’est le cas de la tribu des Caprapicti, au Sud de la Tunisie. Les racines chrétiennes légendaires de certaines tribus amazighes, comme les Sanhaja du Rif ou les Regraga du Nord d’Essaouira, remontent peut-être à l’influence de tels captifs.
La reconquête de l’Afrique du Nord par les Byzantins, au 6° Siècle, a ouvert la voie à un nouvel élan missionnaire vers l’intérieur du continent. Des prédicateurs chrétiens venus de Tripolitaine ont annoncé le message chrétien dans les oasis de Cydamus (Ghadamès) et d’Augila (Awjila). En 569, les Garamantes du Fezzan se sont convertis au christianisme. A la même époque, le christianisme a pénétré au Sud de l’Algérie et du Maroc actuels, au-delà d’une frontière romaine qui n’existait plus.
Vestiges archéologiques
Beaucoup de tribus amazighes de l’Atlas ou des plaines côtières du Maroc actuel étaient chrétiennes. Certains chefs de tribu ont laissé à la postérité des témoignages de leur allégeance à Christ. Ainsi, une inscription découverte sur la route de Constantine à Jijel mentionne le roi des Ucutamani (Ketama), qui régnait sur la Kabylie, avec le titre de « serviteur de Dieu ».
Stèle de Djorf Torba ; le personnage de droite tient une croix
A Djorf Torba, dans la wilaya algérienne de Béchar, un monument, construit vers la fin du 5° ou le début du 6° Siècle, contient une série de stèles, dont l’une montre un homme qui tient une croix dans sa main. (Source)
Les fameux djeddars, treize mausolées funéraires au Sud de Tiaret, en Algérie, contiennent également des symboles chrétiens, attestant que leurs constructeurs, des aguellid maures du 5° Siècle, étaient chrétiens. (Source)
En plus de ces monuments, on retrouve des inscriptions chrétiennes plus simples jusque dans l’oasis de Figuig et dans la plaine du Souss.
Selon certaines sources, le père de l’Empereur romain Dioclétien était un esclave affranchi d’un Sénateur appelé Anullinus. Le nom de ce Sénateur indique qu’il était originaire d’Afrique romaine.
Dioclétien
Le futur Empereur Dioclétien est né vers 242, en Dalmatie (Croatie actuelle). Toutes les sources historiques s’accordent à dire qu’il était d’un arrière-plan modeste. L’historien romain Eutrope écrit qu’il est généralement considéré comme le fils d’un scribe, mais que certains affirment aussi que son père était un esclave affranchi d’un Sénateur appelé Anullinus. Les deux descriptions ne sont pas forcément incompatibles : il y avait des esclaves qui servaient de scribes à leur maître.
Certains historiens pensent que Dioclétien était seulement décrit comme un « fils d’affranchi » par ses adversaires, pour le discréditer. Le fait qu’un historien sérieux comme Eutrope mentionne cette filiation, en précisant même le nom de son ancien maître, lui donne cependant du crédit.
Cérémonie d’affranchissement du père de Dioclétien – Image créée par ChatGPT
Le nom d’Anullinus montre qu’il était issu d’une famille d’origine africaine : plusieurs inscriptions dédiées à des personnalités de ce nom ont été retrouvées dans différentes villes d’Afrique romaine. Le membre le plus connu de cette famille était Publius Cornelius Anullinus, un allié de Septime Sévère, qui commandait les troupes de Septime Sévère contre son rival Pescennius Niger. Publius Cornelius Anullinus est né à Grenade, au Sud de l’Espagne, une région proche de l’Afrique du Nord. Ses origines africaines expliquent ses liens avec le premier Empereur nord-africain.
Un autre membre de la famille Anullinus, Caius Annius Anullinus, a servi comme proconsul d’Afrique, puis comme préfet de Rome, pendant le règne de Dioclétien. Il a joué un rôle important dans la campagne de persécution des chrétiens sous Dioclétien et fait exécuter plusieurs martyrs chrétiens africains. Il pourrait s’agir du fils du Sénateur qui a affranchi le père de Dioclétien.
Depuis les crises qui ont secoué l’Empire romain au cours du 3° Siècle, la domination romaine sur l’intérieur de l’Afrique du Nord est fragile. Firmus, un chef de tribu amazigh, en profite pour se révolter contre les Romains et se proclamer roi d’Afrique. Après sa mort, son frère Gildon, qui avait d’abord soutenu les Romains face à Firmus, se révolte à son tour.
Les enfants de Nubel
Nubel
Flavius Nubel est un chef de tribu amazigh du 4° Siècle, romanisé et chrétien. Issu de la tribu des Jubaleni (Zouaoua), il règne sur un territoire correspondant à la Kabylie actuelle. Sa forteresse, Petra (ou Maklou), était située à proximité de Bejaïa. Il est décrit par les historiens romains comme un des chefs amazighs les plus puissants de cette époque. Allié aux Romains, il a accueilli des chevaliers romains dans sa forteresse.
Nubel avait plusieurs épouses et a eu sept enfants connus. Le fait qu’il était à la fois polygame et chrétien est surprenant, étant donné que l’Eglise condamnait la polygamie. Il s’est probablement converti au christianisme à l’âge adulte : les croyants baptisés n’avaient pas le droit de prendre plusieurs épouses, mais ceux qui étaient déjà polygames lors de leur conversion pouvaient garder leurs épouses. La famille de Nubel, dont les fils se sont battus à la fois avec et contre les Romains, illustre la complexité des relations entre Rome et les tribus amazighes à cette époque.
Lorsque Nubel meurt, vers 370, son fils aîné Zammac lui succède, mais il est tué par un autre de ses fils, Firmus, qui l’accuse de lui avoir volé sa part d’héritage.
La révolte de Firmus (370-375)
Petra (Maklou), la forteresse de Firmus
Après le meurtre de son frère, Firmus se révolte contre les Romains et se proclame Empereur d’Afrique. A la tête d’une dizaine de tribus amazighes et de deux légions romaines, il prend le contrôle de toute la Maurétanie césarienne.
Dans les années ayant précédé la révolte de Firmus, Romulus, le comes (gouverneur) romain d’Afrique, s’était rendu coupable d’extorsion en contraignant les villes africaines à payer une taxe de protection contre les attaques des tribus amazighes. L’Empereur romain Valentinien, contraint de prendre des mesures à la fois contre Firmus et contre son propre comes, envoie le général Théodose l’Ancien (le père du futur Empereur Théodose) pour déposer Romulus. Firmus se montre d’abord conciliant et disposé à trouver un accord avec les Romains, mais ensuite, il tente d’assassiner Théodose. Lorsque son complot est découvert, il s’enfuit et reprend sa révolte.
Représentation fictive de Cyria, la sœur de Firmus
La révolte de Firmus est une affaire de famille : Firmus est soutenu par ses frères Mazuca et Dius et par sa sœur Cyria. Deux autres de ses frères, Gildon et Mascezel, se battent contre lui avec les Romains.
Firmus reçoit aussi le soutien des donatistes, un mouvement chrétien nord-africain considéré comme hérétique par l’Eglise officielle. Il protégeait les donatistes contre la persécution.
Les Romains craignent de se retrouver confrontés à une nouvelle guérilla longue et sanglante, comme celles de Jugurtha et de Tacfarinas. Théodose mène cependant une campagne efficace : après avoir affronté et vaincu une confédération de tribus menée par Cyria, la sœur de Firmus, près de Castellum Tingitanum (Chlef), il avance dans le désert avec une colonne d’infanterie légère, forçant Firmus à s’enfuir d’une tribu à l’autre.
Basilique Sainte-Salsa de Tipaza
En 374, Firmus assiège la ville de Tipasa, mais il ne parvient pas à s’en emparer. Selon la légende, il serait entré dans la chapelle de Sainte-Salsa, une jeune fille chrétienne tuée pour sa foi à Tipasa, pour implorer sa bénédiction, mais ses prières ont été refusées. En colère, il aurait frappé le tombeau de la martyre avec sa lance.
Vaincu à Tipasa, Firmus se réfugie dans les Monts du Hodna. Peu après, informé de la trahison d’un de ses alliés, Igmazen, le chef de la tribu Isaflenses, il se suicide pour éviter d’être capturé. Il meurt près d’Auzia (Sour el Ghozlane). Son corps est remis à Théodose par Igmazen.
Théodose, le général romain victorieux, s’installe à Carthage. Après la mort de l’Empereur Valentinien, il est exécuté en 376, pour des raisons inconnues. Son fils Théodose deviendra Empereur en 379.
La révolte de Gildon
Les deux plus jeunes frères de Firmus, Gildon et Mascezel, ont soutenu Théodose contre Firmus. En 385, le nouvel Empereur Théodose choisit Gildon comme nouveau comes d’Afrique romaine, pour le remercier de son soutien à son père. Gildon tisse des liens étroits avec l’aristocratie romaine : sa fille a épousé le neveu de l’Impératrice Flacilla. Il gouverne l’Afrique avec un large degré d’indépendance.
Corbita, navire marchand utilisé pour le ravitaillement de Rome
Sa relation avec l’Empereur Théodose commence cependant à se détériorer lorsqu’il refuse de le soutenir dans sa lutte contre l’usurpateur Eugène. Après la mort de Théodose, en 395, l’Empire est divisé entre ses deux fils : Honorius, en Occident, et Arcadius, en Orient. Deux ans après, Gildon se révolte contre Honorius et proclame son soutien à Arcadius, rattachant l’Afrique à l’Empire romain d’Orient. Il est soutenu par l’évêque donatiste Optat de Timgad (Thamugadi), qui constitue l’influence philosophique derrière son mouvement politique. Gildon met aussi en place un blocus empêchant le ravitaillement de Rome en blé produit en Afrique.
Au printemps 398, les Romains envoient une armée contre lui, commandée par son frère Mascezel. Gildon mobilise les forces romaines en Numidie et fait appel aux tribus amazighes, mais il est facilement vaincu après l’abandon de ses troupes romaines. Il est capturé à Théveste (Tebessa) et exécuté à Thabraca (Tabarka).
Mascezel, le dernier fils de Nubel, est honoré par les Romains pour avoir restauré leur domination sur l’Afrique. Il s’installe à Rome, où il est assassiné peu après par le régent impérial Stilicon, jaloux de sa popularité.
Une légende raconte que, pendant la vie du Prophète Mohammed, sept hommes Amazighs ont voyagé à La Mecque, où ils se sont convertis à l’islam. Ensuite, ils sont retournés dans leur patrie, où ils ont annoncé l’islam aux tribus environnantes. Leurs descendants sont devenus la tribu Regraga, qui vit sur la côte atlantique du Maroc, entre Safi et Essaouira. Tous les ans, au début du printemps, leur confrérie religieuse organise un daour (pèlerinage), pour commémorer les Sept Saints des Regraga.
La légende des Sept Saints
D’après la légende, les Sept Saints des Regraga étaient des Amazighs, originaires du Maroc actuel. Ils étaient de religion chrétienne, mais attendaient la venue d’un dernier prophète. Leurs noms étaient Sidi Ouasmine Ilias, Sidi Said Essabek, Sidi Aissa Boukhabiya, Sidi Yaala ben Ouatil, Sidi Saleh, Sidi Boubker Achemasse et Sidi Aissa Mouloutad.
La zaouïa d’Akermoud, qui abrite les tombeaux de trois des Sept Saints (Source)
Un jour, ils ont entendu parler d’un homme extraordinaire qui prêchait la parole de Dieu en Arabie. Alors, ils se sont mis en route pour partir à sa rencontre. Arrivés à La Mecque, ils ont été émerveillés par l’enseignement de Mohammed, ont reconnu en lui le dernier prophète qu’ils attendaient et se sont convertis à l’islam. Ainsi, ils étaient des Compagnons du Prophète.
En arrivant à La Mecque, les Sept Saints ont eu la surprise de découvrir que le Prophète Mohammed parlait leur langue, miraculeusement, sans l’avoir apprise. En revanche, sa fille Fatima, qui ne comprenait rien de ce qu’ils disaient, a qualifié leur langue de rejraja, « clapotis », parce qu’elle trouvait que leur langage ressemblait au bruit d’une rivière sur des galets. Ce nom est devenu celui de leur tribu. (Une étymologie plus probable est que « Regraga » serait la forme arabisée de Iyragrāgn, du verbe arg, « bénir » en tamazight tachilhayt. Les Regraga seraient donc une tribu porteuse de baraka.)
Mausolée de Sidi Ouasmine, sur le Djebel Hadid (Source)
Après leur conversion, le Prophète les a chargés de retourner en Afrique du Nord, pour y annoncer l’islam. Tous les ans, les Sept Saints parcouraient leur région afin de prêcher l’islam aux tribus amazighes. Leur périple est à l’origine de la tradition du daour. Les tombeaux des Sept Saints sont les principaux sanctuaires des Regraga.
Cette légende n’est évidemment pas historique : aucune source islamique ne mentionne la visite des Sept Saints à La Mecque. Leur statut de Compagnons du Prophète était d’ailleurs mis en doute par les oulemas de Fès dès le 17° Siècle. La légende reflète cependant l’importance de la tribu Regraga dans l’histoire et la vie spirituelle de la région.
Les Regraga : une tribu d’apôtres
La région de Chiadma, vers Akermoud, depuis la zaouïa de Sidi Ouasmine (Source)
Cette tribu jouait un rôle important dans la région, déjà à l’époque pré-islamique : ils étaient connus comme des apôtres (Hawâriyyûn), une tribu noble, très respectée pour leur baraka.
Avant l’arrivée de l’islam, les Regraga étaient chrétiens. Cela pose une question importante : alors que l’histoire du christianisme en Afrique du Nord était largement (mais pas entièrement) liée à l’influence romaine, comment une tribu si éloignée des frontières romaines se serait-elle convertie au christianisme ?
Selon leurs propres légendes, les ancêtres des Sept Saints des Regraga professaient une doctrine proche de l’arianisme, qui nie la divinité de Christ. Ils croyaient aussi que Christ avait annoncé qu’un dernier prophète viendrait après lui. Persécutés par l’Eglise officielle, qui les considérait comme hérétiques, ils se sont enfuis par la mer et ont accosté sur les rivages de l’Oued Tensift, à Kouz, où ils fondent un lieu de prière appelé Timzkden N’Houren (Mosquée des Apôtres). (Source) Cette version est suspecte : la doctrine arienne est plus proche de l’islam que la doctrine chrétienne orthodoxe, il s’agit donc probablement d’une réécriture de l’histoire des Regraga, après leur conversion à l’islam, pour rendre leurs origines religieuses plus conformes à l’idéal islamique. Par ailleurs, rien n’indique que certains groupes chrétiens pré-islamiques attendaient la venue d’un autre prophète après Christ : cette idée est apparue avec l’islam.
Il y a une autre explication, historiquement plus plausible. On sait qu’après la conquête vandale, certaines tribus amazighes se sont converties au christianisme sous l’influence de captifs chrétiens qui leur avaient été vendus comme esclaves par les Vandales. C’est le cas notamment de la tribu des Caprapicti, du Sud de la Tunisie. Il est possible que les Regraga se soient également convertis par de tels captifs.
D’après la légende, les Sept Saints ont annoncé l’islam aux tribus amazighes de la région. L’autorité religieuse de la tribu Regraga remonte cependant à avant l’ère islamique. On peut donc se demander s’il est possible que leur réputation vienne de ce qu’ils ont été la première tribu chrétienne de la région et ont annoncé le christianisme aux autres tribus ? C’est impossible à prouver, mais plausible.
Le moussem des Regraga
Aujourd’hui, les Regraga se répartissent sur treize zaouïas, éparpillées à travers la région de Chiadma : Akarmoud, Ait Sidi Baâzzi, Retnana, Taourirte, Boulaâlam, Talmeste, Tikten, Ahgissi, Marzoug, Mramer, Loukrate, Mzilate et Sekiyate.
Tous les ans, au mois de mars, ces zaouïas organisent le daour des Regraga, un pèlerinage à travers les lieux saints de la région. En une quarantaine de jours, les pèlerins parcourent 460 kilomètres, ponctués de 44 étapes. Le départ se fait traditionnellement le jeudi le plus proche de l’équinoxe de printemps, selon le calendrier agricole (solaire) amazigh, différent du calendrier lunaire islamique. Le daour des Regraga marque la fin de l’hiver, le retour de la saison fertile. Il est accompagné d’un moussem, avec un souk et des festivités.
Au cœur de ce pèlerinage, il y a la fameuse baraka des Sept Saints : les Regraga, porteurs de la baraka de leurs ancêtres, la transmettent aux autres tribus. Dans son livre, Abdelkader Mana, dit « le découvreur des Regraga », développe le concept de « caprification » : les nomades Regraga viennent « féconder » par leur baraka les tribus arabophones de la région Chiadma, pour l’année à venir. (Source)
Pendant le pèlerinage, les habitants de la région viennent solliciter la baraka des Regraga, par des demandes de protection, de fertilité, de santé, de guérison et de succès. En retour, ils font des offrandes de nourriture ou d’argent, ou bien ils hébergent les pèlerins.
La baraka des Regraga aujourd’hui ?
Walid Regragui
Walid Regragui, l’entraîneur de l’équipe nationale de football du Maroc1, qui a brillé à la dernière Coupe du Monde, remporté la Coupe arabe et fini deuxième à domicile à la Coupe d’Afrique des Nations2, est issu de la tribu Regraga. Les succès de la sélection nationale sous sa direction sont-ils le fruit de la baraka des Regraga ?
Cet article a été rédigé avant le remplacement de Walid Regragui par Mohamed Ouahbi comme entraîneur de la sélection nationale marocaine. ↩︎
Cet article a été rédigé avant la décision de la Confédération Africaine de Football de proclamer le Maroc vainqueur de la CAN à la place du Sénégal. ↩︎
Aux 4° et 5° Siècles, la vaste majorité de la population d’Afrique du Nord était chrétienne, mais appartenait à un courant religieux considéré comme hérétique par l’Eglise officielle : le donatisme, né en Afrique comme un mouvement de protestation des populations autochtones contre l’emprise romaine sur les affaires religieuses.
Contexte
Au tout début du 4° Siècle, l’Eglise chrétienne dans l’Empire romain est frappée par une nouvelle vague de persécution, la pire de toutes. Les lieux de culte chrétiens sont détruits, leurs textes sacrés brûlés et plus de 3000 croyants mis à mort pour leur foi. L’Eglise d’Afrique romaine est particulièrement touchée, ce qui lui vaut son surnom d’ « Eglise des martyrs ».
Constantin, le premier Empereur chrétien
En 311, les Empereurs Galère (en Orient) et Constantin (en Occident) signent un édit de tolérance qui met fin aux persécutions : pour la première fois dans l’histoire, les chrétiens peuvent pratiquer leur foi librement. L’année suivante, en 312, l’Empereur Constantin lui-même se convertit au christianisme.
Les chrétiens de l’Empire romain ont vécu ces changements comme un immense soulagement. Ils auront cependant aussi des conséquences inattendues : maintenant que l’Empereur est chrétien, l’Eglise sera de plus en plus influencée par la politique impériale romaine, au détriment de sa vocation spirituelle. Ce développement ne plaît pas aux peuples qui, comme les Amazighs d’Afrique du Nord, sont hostiles à la domination romaine et attachés à leur liberté.
Naissance du donatisme
La controverse donatiste a commencé comme une querelle théologique sur l’attitude que l’Eglise doit adopter face aux croyants qui, pendant la persécution, avaient renié leur foi sous la contrainte. Cette question préoccupait déjà l’Eglise au siècle précédent, à l’époque de l’évêque Cyprien de Carthage.
Portrait tardif de Donatus
En 311, juste après la fin des persécutions, un diacre de Carthage, Cécilien, est choisi comme le nouvel évêque de la ville. Certains chrétiens protestent contre cette nomination : Cécilien est accusé d’avoir livré des textes sacrés aux autorités romaines pendant la persécution, pour qu’ils soient brûlés. Pour les adversaires de Cécilien, un homme coupable d’une telle faute ne peut exercer des responsabilités dans l’Eglise. 70 évêques de Numidie, réunis secrètement à Carthage, choisissent un autre évêque, Mensurius. Lorsque celui-ci meurt peu après, Donatus, auparavant évêque de Casae Nigrae (Negrine, wilaya de Tebessa, Algérie), est choisi pour lui succéder. Le charismatique Donatus deviendra le chef de file du mouvement.
Ruines d’une église à Tipasa, Algérie
Deux ans après, un concile d’église présidé par l’évêque de Rome condamne le donatisme. Cécilien est innocenté des accusations contre lui et reconnu comme le seul évêque légitime de Carthage. Le concile affirme aussi que la validité des sacrements ne dépend pas de la dignité des hommes qui les administrent, mais de Dieu qui agit à travers ces hommes, si bien que, même si Cécilien était effectivement coupable, cela n’empêche pas Dieu de continuer à manifester sa grâce à l’Eglise par son intermédiaire.
Eglise donatiste, Sbeïtla, Tunisie
Les donatistes persistent néanmoins dans leur refus de se soumettre à un évêque qu’ils jugent indigne. A travers toute l’Afrique romaine, de plus en plus d’évêques rejoignent leur camp avec leurs fidèles. D’autres groupes chrétiens dissidents plus anciens les rejoignent également. Toute l’Eglise chrétienne d’Afrique du Nord est divisée : dans beaucoup de villes, on peut trouver aujourd’hui les ruines de deux églises, une catholique (romaine) et une donatiste, souvent situées côte à côte. Au-delà de la question théologique à l’origine du conflit, les chrétiens nord-africains refusent surtout de se voir imposer leurs choix par l’Eglise de Rome.
Donatistes et catholiques se réclament tous deux de l’héritage de Tertullien et Cyprien de Carthage : les premiers évoquent leur insistance sur la sainteté et l’intransigeance avec le péché, tandis que les autres font appel à leur enseignement sur l’unité de l’Eglise.
Alors que les catholiques emploient uniquement le latin pour le culte chrétien, les donatistes se servent des langues amazighes locales, ce qui explique certainement leur succès.
Avec le temps, des foules de plus en plus nombreuses affluent dans les églises donatistes : esclaves en fuite, paysans sans terres, Amazighs des campagnes hostiles à la présence romaine sur leurs terres ancestrales… Le donatisme deviendra rapidement majoritaire en Afrique du Nord. C’est à cette époque que le christianisme pénétrera le plus loin vers l’intérieur des terres. Avec sa popularité, le mouvement perdra cependant son caractère spirituel. La plupart des donatistes étaient certainement des croyants sincères, mais ils se sont compromis en accueillant des hommes avec des motivations davantage sociopolitiques. Bientôt, ils feront même alliance avec le pouvoir politique…
Les circoncellions
Circoncellions
Les circoncellions, ou agonistici, étaient des bandes violentes qui luttaient contre les injustices dont les populations rurales d’Afrique du Nord étaient victimes. Ils exigeaient la libération des esclaves et l’annulation de toutes les dettes (car c’étaient surtout les pauvres qui s’endettaient auprès des riches propriétaires terriens). Ils maraudaient dans les campagnes, incendiant des fermes et s’attaquant aux voyageurs et à tous ceux qu’ils voyaient comme des ennemis.
A l’origine, les circoncellions étaient un mouvement purement social, mais vers 340, ils ont fait alliance avec les donatistes. Avec cette alliance, ils ont repris à leur compte l’idée chrétienne du martyre : ils s’attaquaient à présent aux postes militaires romains, armés de simples bâtons, espérant ainsi mourir en martyrs. Leur cri de guerre était : « Laudate Deum », « Louange à Dieu ».
Beaucoup de donatistes n’étaient pas du tout favorables aux excès des circoncellions. Les responsables donatistes de Carthage voulaient se dissocier clairement d’eux, mais ils craignaient de diviser leur mouvement, car les évêques de Numidie et de Maurétanie les soutenaient.
Vers 345, alors que les circoncellions ont commencé une insurrection à grande échelle contre les maîtres d’esclaves et les créditeurs, les autorités romaines sont finalement intervenues pour les réprimer. Pour les Romains, il n’y avait aucune différence entre donatistes et circoncellions : les deux mouvements étaient de dangereux fauteurs de troubles à éliminer.
La révolte de Firmus
Petra (Maklou), la forteresse de Firmus
Après les circoncellions, les donatistes trouveront un nouvel allié de circonstance, une alliance qui leur nuira tout autant au final.
Avec le temps, de plus en plus de donatistes sont désillusionnés par l’évolution du mouvement. Vers 370-380, le théologien Tyconius sera exclu par les donatistes pour avoir condamné leur radicalisme. Vers 385, l’évêque catholique Optat de Milève (Mila) écrit un traité contre les donatistes, qui ramènera beaucoup de donatistes modérés à l’Eglise catholique.
Augustin d’Hippone
Le célèbre Augustin, le plus grand théologien chrétien d’Afrique romaine, découvre la controverse donatiste après sa nomination en tant qu’évêque d’Hippone, en 395. Alors que les donatistes sont majoritaires au sein de la communauté chrétienne de sa ville, il convaincra la plupart d’entre eux de revenir à l’Eglise catholique, par le dialogue et son attitude charitable. Il rencontre plusieurs évêques donatistes d’autres villes et malgré son désaccord avec eux, il parle d’eux avec beaucoup de respect et les décrit comme des hommes pieux et droits.
La principale figure donatiste tardive est l’évêque Optat de Thamugadi (Timgad). En 395, il soutient la révolte de Gildon, le frère de Firmus, contre l’Empereur.
En 411, l’Empereur Honorius décide d’organiser une conférence à Carthage, afin de résoudre cette controverse une fois pour toutes. 286 évêques catholiques et 279 évêques donatistes se réunissent pour débattre de ce qui les oppose. Le porte-parole des catholiques est Augustin d’Hippone, tandis que les donatistes sont représentés par Pétilien, l’évêque donatiste de Constantine, qui était auparavant un avocat réputé. Le débat est présidé par Marcellin, le proconsul d’Afrique romaine.
Augustin discute avec les donatistes
Le débat se caractérise à la fois par l’attitude conciliante des catholiques, qui sont prêts à laisser les donatistes garder leurs évêques et leurs lieux de culte s’ils acceptent de revenir à l’Eglise catholique, et par l’arrogance des donatistes, qui refusent tout compromis. Au final, les donatistes sont condamnés à réintégrer l’Eglise catholique. Les évêques et assemblées donatistes qui acceptent peuvent garder leurs évêchés et leurs lieux de culte, mais ceux qui refusent s’exposent à des peines de prison.
La plupart des donatistes se soumettent et rejoignent l’Eglise catholique. Ceux qui persistent sont persécutés par les autorités romaines, avec la complicité des autorités ecclésiales catholiques. La triste histoire de la persécution des derniers donatistes montre comment une religion encore elle-même persécutée il y a peu, peut elle-même devenir persécutrice lorsqu’elle se retrouve associée au pouvoir politique.
De petites communautés donatistes rurales ont survécu jusqu’à l’occupation vandale, puis connu un certain renouveau pendant la période byzantine. La présence donatiste a probablement facilité la conquête arabe de la région : les Juifs et chrétiens donatistes, persécutés par les Byzantins, voyaient les envahisseurs musulmans comme des libérateurs.
Impact du donatisme
Mosaïque donatiste, Sbeïtla, Tunisie
La controverse donatiste évoque la tension permanente entre une religion qui se veut universelle, avec une institution centralisée, et son expression locale, au sein d’une culture particulière. Les donatistes nous rappellent les mouvements kharijites qui ont prospéré en Afrique du Nord plusieurs siècles après, en opposant un « islam amazigh » à l’islam « arabe ». Dans le monde chrétien, leur refus de se soumettre à une Eglise officielle jugée « impure », compromise avec le pouvoir politique, se rapproche des Réformateurs protestants du 16° Siècle.
Après la mort de l’Empereur Néron, l’Empire romain a sombré dans l’instabilité. Quatre Empereurs se sont succédés en un an. Les proconsuls et officiers militaires romains en Afrique du Nord ont joué un rôle important dans cette crise.
Contexte
Néron
Vers la fin de son règne, l’Empereur Néron se montre de plus en plus tyrannique. Plusieurs factions influentes de l’armée romaine se rebellent contre lui. Assailli de tous les côtés, Néron se suicide le 9 juin 68.
Après la mort de Néron, une guerre civile éclate. Galba, le gouverneur d’Espagne et le chef d’une des factions rebelles, devient Empereur, suivi de deux autres militaires, Othon et Vitellius. Chacun d’eux règne pendant quelques mois, avant d’être assassiné ou de se suicider.
Vespasien
Vespasien, le commandant des troupes romaines dans la guerre contre les Juifs en Judée, s’empare du trône en décembre 69. L’année suivante, son fils Titus, à qui il a confié le commandement en Judée avant de revenir à Rome, s’empare de Jérusalem et détruit la ville avec son Temple. La chute de Jérusalem entraîne un important exode de Juifs, notamment vers l’Afrique romaine. Vespasien règne pendant dix ans, rétablit la stabilité dans l’Empire et fonde une nouvelle dynastie.
En Afrique romaine
Pièce de monnaie à l’effigie de Clodius Macer
Lucius Clodius Macer, le commandant des légions romaines stationnées en Afrique, participe à la révolte contre Néron, probablement sous l’influence de la courtisane d’origine africaine Calvia Crispinilla. Pour affaiblir l’Empereur, il coupe l’approvisionnement de Rome en blé africain. Alors que Macer était d’abord un allié de Galba, celui-ci le fait assassiner au début de son règne, craignant qu’il ait des ambitions impériales pour lui-même.
Lucius Calpurnius Pison, le proconsul d’Afrique, est un allié de Vitellius, qui avait lui-même été proconsul d’Afrique quelques années auparavant et demeurait très populaire dans la région. Après la défaite de Vitellius, Pison refuse de reconnaître Vespasien comme nouvel Empereur. Valerius Festus, le nouveau commandant des légions romaines en Afrique, qui négociait secrètement avec Vespasien, tue le proconsul et est choisi par Vespasien pour lui succéder.
De Didon (Elissa), la légendaire reine fondatrice de Carthage, à Cléopâtre de Maurétanie et à Dihya (Kahina), la reine des Aurès, puis, plus récemment, de la reine almoravide Zeynab Nefzaouia à la corsaire de Tétouan Sayyida al-Hurra et à la résistante anticoloniale Lalla Fatma N’Soumer, les femmes ont toujours joué un rôle important dans l’histoire des peuples et des nations nord-africaines. Dans cet article, publié spécialement pour la Journée internationale des droits des femmes, nous découvrirons douze femmes qui ont marqué notre histoire.
Didon (Elissa) : la fondatrice de Carthage
Didon, ou Elissa, est la reine légendaire qui a fondé Carthage. Elle était la sœur du roi Pygmalion de Tyr, mariée à Acerbas (Zakarbaal), le grand-prêtre de la ville. Lorsque son frère a tué son mari, Didon et ses alliés ont fui la Phénicie et se sont établis en Afrique du Nord, où ils ont fondé Carthage. Article détaillé
Les Amazones lybiennes : un peuple de femmes guerrières
Les Amazones sont un peuple légendaire de femmes guerrières, qui vivait sur l’île d’Hespéra, dans le Lac Triton (probablement le Chott el-Jerid, en Tunisie actuelle). Leur société était entièrement féminine : elles ne rencontraient des hommes qu’occasionnellement, pour se reproduire, puis élevaient leurs filles selon leurs coutumes et tuaient les garçons. Les Amazones apparaissent souvent dans la mythologie grecque. Article détaillé
La mère de Massinissa : reine et prophétesse
Les légendes amazighes contiennent une abondance de récits de femmes capables de prédire l’avenir, de cheffes charismatiques dotées d’une puissante baraka, de figures maternelles qui protègent leur peuple et le guident vers la liberté. La mère de Massinissa, le plus grand des anciens rois de Numidie, était une telle reine-prophétesse, qui a prédit le glorieux destin de son fils dès avant sa naissance. Article détaillé
Sophonisbe : la reine sacrifiée
Sophonisbe, la fille d’un influent général carthaginois, était fiancée au prince numide Massinissa. Lorsque Massinissa a fait alliance avec les Romains, les Carthaginois ont donné Sophonisbe en mariage à Syphax, le roi d’une tribu numide rivale. Le cœur de Massinissa était cependant toujours attaché à sa fiancée : après sa victoire, il retrouve Sophonisbe et l’épouse. Lorsque les Romains exigent qu’elle soit faite prisonnière et amenée à Rome pour leur triomphe, préférant la mort au déshonneur, elle boit une coupe empoisonnée, reçue des mains de son bien-aimé Massinissa. Article détaillé
Arétaphile : la libératrice de Cyrène
Au 1° Siècle avant notre ère, un tyran du nom de Nicocrate prend le pouvoir à Cyrène et brutalise la population. Arétaphile, une femme de la ville, est contrainte de l’épouser, après qu’il ait tué son premier mari. Arétaphile se bat toute sa vie pour libérer son peuple de la violence du tyran Nicocrate, puis de son frère Léandre, qui lui succède. Dans le monde antique, Arétaphile était considérée comme un modèle de femme vertueuse, à cause de sa lutte courageuse pour la liberté de ses concitoyens. Article détaillé
Cléopâtre et Cléopâtre Séléné : reines d’Egypte et de Maurétanie
Cléopâtre Séléné, reine de Maurétanie
Cléopâtre, la dernière héritière de la glorieuse dynastie des Ptolémée d’Alexandrie, a consacré sa vie à préserver la souveraineté de sa patrie, l’Egypte, face aux grandes puissances du bassin méditerranéen. Elle a mené une armée au combat contre son propre frère, qui lui contestait le trône. Habile négociatrice, elle parlait neuf langues couramment et entretenait des relations diplomatiques avec tous les souverains de son époque, dont Jules César, avec qui elle a eu un enfant. Sa fille Cléopâtre Séléné épousera le roi Juba II de Maurétanie. En tant que reine de Maurétanie, elle s’attache à faire revivre l’héritage de sa patrie maternelle dans sa nouvelle capitale, Césarée (Cherchell). Elle fait notamment construire un phare, sur le modèle de celui d’Alexandrie, dans le port de Césarée, ainsi que beaucoup de temples consacrés à des divinités romaines et égyptiennes. Article détaillé
Perpétue et Félicité : les martyrs chrétiennes de Carthage
Au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne, alors que l’Afrique du Nord s’est avérée être un terrain très fertile pour la nouvelle religion, un grand nombre de chrétiens nord-africains, persécutés par les autorités romaines, ont payé leur foi de leur vie. A Carthage, Perpétue, une jeune femme noble de 22 ans, mère d’un enfant nouveau-né, a été mise à mort en même temps que son esclave Félicité, qui était enceinte. Parce qu’elles ont choisi de demeurer fidèles à leur foi jusqu’à la mort, elles ont été dévorées par les animaux sauvages dans l’arène. L’auteur chrétien carthaginois Tertullien écrira à leur sujet : « Le sang des martyrs est la semence de l’Eglise. »Article détaillé
Tin Hinan : la reine des Touaregs
Tin Hinan, la reine légendaire des Touaregs, a vécu au 4° Siècle. Son nom peut être traduit par « mère de nous tous ». D’après les légendes touarègues, c’était une princesse fugitive, dont la caravane a failli mourir de faim dans le désert, jusqu’à ce qu’elle trouve du grain dans des fourmilières. Ses enfants sont devenus les ancêtres des Touaregs. Le tombeau de Tin Hinan, découvert en 1925, se trouve dans l’oasis d’Abalessa, dans les montagnes du Hoggar, au Sud de l’Algérie. Article détaillé
Monique : la prière d’une mère
Monique, la mère d’Augustin d’Hippone, était une femme amazighe de Thagaste (Souk Ahras) et une chrétienne fervente, alors que son mari Patricius était un païen d’origine romaine. Lorsque son fils, pris par les passions de la jeunesse, fait de mauvais choix de vie, elle demeure à ses côtés et continue à prier sans relâche, souvent en pleurant, pour qu’il retrouve le droit chemin. Sa persévérance sera récompensée : Augustin, le « fils de ses larmes », deviendra l’évêque d’Hippone (Annaba) et le théologien le plus influent de l’Eglise romaine. Après la mort de sa mère, il parlera toujours d’elle avec une grande tendresse. Article détaillé
Cyria : la guerrière amazighe
Au 4° Siècle, Firmus, le chef de la tribu amazighe des Jubaleni (Zouaoua), qui vit en Kabylie actuelle, se proclame Empereur d’Afrique et se rebelle contre les Romains. Sa sœur Cyria mène son armée au combat. Pendant cinq ans, cette intrépide guerrière tient tête aux légions romaines, digne prédécesseure des autres héroïnes amazighes, de Dihya à Lalla Fatma N’Soumer, qui se sont battues pour la liberté de leur peuple et de la terre de leurs ancêtres. Article détaillé
Hypatie : la dernière philosophe d’Alexandrie
Hypatie d’Alexandrie est une philosophe néoplatonicienne, mathématicienne et astronome du 4°-5° Siècle, qui dirigeait l’école néoplatonicienne d’Alexandrie. Elle était païenne, mais a eu beaucoup d’étudiants chrétiens, dont de futurs évêques. Réputée pour son savoir, elle était respectée de tous pour sa sagesse. Elle a même servi comme conseillère du gouverneur d’Alexandrie. Malheureusement, victime d’intrigues politiciennes, elle a été mise à mort par une foule furieuse en mars 415. Article détaillé
Dihya (Kahina) : la dernière reine amazighe libre
Dihya, appelée Kahina (« prêtresse » ou « voyante ») par les Arabes, était la reine des Aurès et la dernière meneuse de la résistance amazighe contre les envahisseurs arabes. L’histoire de cette femme, qui a unifié les tribus amazighes et tenu tête aux troupes du califat pendant quinze ans, est tellement enrobée de légende que le fond historique est difficile à déterminer, mais son existence réelle ne fait aucun doute. Elle a finalement été vaincue par le commandant omeyyade Hassan ibn Numan, à la Bataille de Tabarka. Article détaillé (à venir)
L’alphabet phénicien, un des plus anciens au monde, est à l’origine de plusieurs des alphabets les plus courants dans le monde aujourd’hui, notamment l’alphabet latin et l’alphabet arabe. En Afrique du Nord, il était utilisé à Carthage et dans tout l’Empire carthaginois.
L’abécédaire de Zayit : la plus ancienne inscription phénicienne connue
L’alphabet phénicien est un alphabet de 22 lettres, développé il y a environ 3000 ans par les anciens Phéniciens. C’est un abjad, un alphabet dans lequel uniquement les consonnes sont écrites, comme l’alphabet arabe. Il s’écrit de droite à gauche, également comme l’arabe. Il s’agit d’un des premiers alphabets inventés par l’homme, dans lequel chaque signe représente un son, alors que les autres formes d’écriture plus anciennes, comme l’écriture cunéiforme ou les hiéroglyphes égyptiens, étaient beaucoup plus complexes et accessibles uniquement à une classe de scribes hautement formés.
Depuis la Phénicie, l’alphabet phénicien s’est répandu au Moyen-Orient, puis dans tout le bassin méditerranéen. Les Phéniciens étaient une civilisation maritime et commerçante, dont les navires circulaient entre tous les ports méditerranéens. En plus de marchandises, ils diffusaient aussi leur alphabet et d’autres formes de savoir. L’alphabet phénicien était plus simple que les autres formes d’écriture courantes à cette époque, ce qui a facilité son adoption par d’autres peuples.
Vase du Dipylon : la plus ancienne inscription grecque ressemble beaucoup à l’alphabet phénicien
Avec le temps, d’autres peuples du monde méditerranéen antique ont développé leur propre alphabet, adapté de l’alphabet phénicien. Les Hébreux, voisins des Phéniciens, ont créé leur alphabet vers le 10° Siècle avant notre ère et s’en sont servis pour mettre par écrit leurs textes sacrés. Les Grecs ont également développé leur alphabet, qui est encore en usage aujourd’hui, à partir de l’alphabet phénicien. D’après l’historien grec Hérodote, l’inventeur de l’alphabet grec est le prince phénicien Cadmos de Tyr. En Italie, l’alphabet étrusque, dérivé de l’alphabet grec, a donné naissance à l’alphabet latin.
Inscription bilinque punique-libyque, au Mausolée numide de Dougga
En Afrique du Nord, l’alphabet phénicien était utilisé à Carthage et dans les autres colonies phéniciennes de la région. Dans l’Empire carthaginois, il était utilisé pour écrire la langue punique, un dialecte phénicien. Les scribes carthaginois restaient attachés à la grammaire phénicienne traditionnelle, si bien que les inscriptions qui ont été découvertes ne donnent que peu d’indices sur comment le punique a évolué par rapport à la langue phénicienne originelle.
Le tifinagh, peut-être le plus ancien alphabet au monde, est un système d’écriture autochtone d’Afrique du Nord, utilisé par les anciens Amazighs pour écrire leur langue. Les lien entre l’alphabet phénicien et le tifinagh sont débattus : certains spécialistes pensent que le tifinagh est une adaptation, fortement modifiée, de l’alphabet phénicien, mais la majorité soutient que cet alphabet s’est développé d’après un modèle autochtone nord-africain, avec des influences phéniciennes limitées.
Inscription néo-punique sur le théâtre de Leptis Magna
A l’origine, l’alphabet phénicien était gravé dans la pierre avec un stylet, si bien que la forme des lettres était assez angulaire. A l’ère romaine, une forme d’écriture plus cursive s’est développée en Afrique du Nord, qu’on appelle l’alphabet néo-punique.
L’alphabet phénicien est l’ancêtre de la plupart des alphabets les plus utilisés dans le monde aujourd’hui. D’une part, à travers l’alphabet grec, il a donné naissance à l’alphabet latin, ainsi qu’à l’alphabet cyrillique, utilisé pour écrire les langues slaves. D’autre part, il est également à l’origine des alphabets sémitiques, comme l’alphabet arabe, hébreu et éthiopien.
Dans le monde antique, le désert de Syrte servait de frontière naturelle entre l’Empire carthaginois et les Grecs de Cyrénaïque, tandis que le Golfe de Syrte était redouté des marins pour ses dangereux sables mouvants. Les Phéniciens ont établi une ville, appelée Macomedes-Euphranta, sur l’emplacement de l’actuelle ville de Syrte. A cause de son isolement, la région de Syrte était la dernière région du monde romain dont les habitants parlaient encore la langue punique, au moins jusqu’au 5° Siècle et peut-être encore après l’arrivée des Arabes.
Les Argonautes à Syrte
Macomedes-Euphranta était à l’origine un simple port phénicien. A cette époque, les côtes du Golfe de Syrte étaient réputées très dangereuses, à cause des bancs de sable mouvant, appelés les Syrtes (du grec Σύρτις, étiré), sur lesquels les navires risquaient d’échouer. C’est la raison pour laquelle Macomedes-Euphranta n’est jamais devenue une ville importante.
A l’époque romaine, la région correspondant à l’Ouest de la Libye actuelle était d’abord appelée Syrtica, puis Tripolitania. La région de Syrte était très isolée et n’avait pas de centre administratif. Pendant plusieurs siècles, elle était infestée de brigands sur terre et de pirates en mer.
Vers le 4° Siècle, une autre ville, Corniclanum, a été construite sur le site de la ville moderne d’Ajdabiya. Ce site, qui a été choisi pour ses réserves d’eau potable, deviendra une étape importante sur la route entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque.
Inscriptions dans les catacombes de Syrte (Source)
Du fait de son isolement, a région de Syrte est devenue la dernière région de l’Empire romain où la langue punique était toujours parlée. Une catacombe de Syrte, excavée en 1926, contient des inscriptions chrétiennes trilingues, en latin, grec et punique, qui datent du 5° Siècle. (Source)
Encore plus tard, au 11° Siècle, l’historien arabe Al-Bakri écrit que les habitants de Syrte parlent une langue qui n’est ni le latin, ni le tamazight, ni le copte : peut-être parlaient-ils encore une forme de punique à ce moment-là. Si c’est le cas, la proximité entre le punique et l’arabe a certainement facilité leur arabisation.
La ville de Syrte s’est beaucoup développée pendant l’ère Kadhafi. Le Guide Suprême libyen, qui est né dans la région de Syrte, a transformé la ville en un centre urbain important, dont il ambitionnait de faire la capitale des futurs Etats-Unis d’Afrique. Depuis la Révolution libyenne de 2011, Syrte, occupée par DAECH en 2015-2016, a souffert de la guerre civile et peine aujourd’hui à se reconstruire.