Le christianisme en Afrique du Nord, Entre Antiquité et Moyen-Âge : les passeurs de culture

Fulgence le Mythographe : métaphores mythologiques

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Vers la fin de l’Antiquité, les peuples du monde méditerranéen s’interrogeaient sur le sens à donner aux anciens mythes et légendes qui constituaient le fondement de leur culture depuis des siècles, maintenant qu’ils étaient chrétiens et ne croyaient plus aux dieux de leurs ancêtres. Fulgence, un auteur nord-africain de l’époque vandale, a écrit plusieurs livres dans lesquels il propose une lecture allégorique des mythes gréco-romains, afin d’en tirer un message moral et spirituel.

Un message caché derrière des mythes d’un autre âge

Le monde des poètes antiques comme Homère et Hésiode est un monde surnaturel, rempli de magie, de créatures fantastiques, d’animaux qui parlent et d’hommes transformés en animaux ou en pierre. De plus, dans cet univers mythologique, les dieux qui vivent au milieu des hommes sont animés de passions très humaines : ils sont meurtriers, violeurs, adultères, voleurs, menteurs, et commettent toutes sortes de crimes. Les plus raisonnables des hommes de cette époque, notamment les philosophes, ont toujours été embarrassés par l’absurdité et l’immoralité de ces mythes. Pour les expliquer, ils ont cherché à discerner un sens plus profond derrière ces histoires imaginaires.

Les philosophes néoplatoniciens, surtout, ont réexaminé les anciens mythes à la lumière de leur compréhension plus sophistiquée du monde, afin d’y trouver un sens caché.

Ulysse et Circé

Leur méthode s’explique le mieux par un exemple. Dans l’Odyssée d’Homère, le héros Ulysse et ses compagnons débarquent sur l’île de la sorcière Circé. Lorsque ses compagnons, affamés, se précipitent à la table de Circé, elle les transforme tous en cochons. En route pour sauver ses compagnons, Ulysse rencontre le dieu Hermès, qui lui remet une plante magique et lui donne des instructions pour triompher de la sorcière. Grâce à la plante magique, Ulysse est protégé contre la magie de Circé, qui accepte de rendre à ses compagnons leur apparence humaine. Pour les néoplatoniciens, les compagnons d’Ulysse changés en cochons représentent la déchéance humaine dans laquelle nous tombons lorsque nous nous abandonnons à nos pulsions primaires, aux plaisirs corrupteurs des sens qui nous ramènent à l’état d’animaux sauvages. Ulysse, lui, est protégé par la connaissance du sage, qui lui permet de résister à la magie destructrice de la sorcière.

Ymagines Fulgencii : images médiévales inspirées de Fulgence le Mythographe

La lecture allégorique des mythes s’est encore développée beaucoup plus à l’ère chrétienne et a permis aux chrétiens du monde gréco-romain de se réapproprier les vieux mythes païens, en y découvrant des leçons morales, qui leur apprennent comment vivre une vie vertueuse, et spirituelles, à propos de Dieu et de son plan pour eux. Un des auteurs à avoir approfondi le plus cette lecture allégorique chrétienne des textes mythologiques est le Nord-Africain Fulgence le Mythographe.

Qui était Fulgence le Mythographe ?

Fabius Planciades Fulgentius est un auteur chrétien d’origine nord-africaine, qui a vécu et écrit à l’époque vandale, entre le 5° et le 6° Siècle de notre ère. On ne sait presque rien de sa vie, pas même où exactement en Afrique du Nord il vivait. Son style d’écriture en latin, sa maîtrise du grec et sa connaissance des auteurs classiques et des cultes populaires montrent qu’il avait probablement une formation de rhéteur ou de grammairien. Il comprenait la langue et lisait l’alphabet libyque, ce qui indique qu’il était probablement d’origine amazighe. Dans le prologue de ses Mythologies, il mentionne qu’il était marié.

Fulgence de Ruspe

Depuis le Moyen-Âge, un certain nombre de scribes ont identifié Fulgence le Mythographe à Fulgence de Ruspe, un évêque nord-africain de la même époque, qui a mené la résistance de l’Eglise chrétienne nord-africaine contre l’arianisme des Vandales. Cette identification est cependant remise en cause par les spécialistes modernes.

L’œuvre de Fulgence le Mythographe est traditionnellement datée de la fin du 5° Siècle au début du 6° Siècle. Cependant, un passage de son œuvre ressemble à un vers de Corippe, un autre auteur nord-Africain qui écrit vers 550, après la reconquête byzantine. Certains spécialistes pensent qu’il cite Corippe, ce qui voudrait dire qu’il a écrit après lui, tandis que d’autres pensent qu’il est plus ancien et que la ressemblance est purement fortuite. Si la citation est avérée, ce serait la preuve que Fulgence le Mythographe ne peut être identifié à Fulgence de Ruspe, qui est mort en 527.

L’oeuvre de Fulgence le Mythographe était très populaire pendant tout le Moyen-Âge et a beaucoup influencé les mythographes chrétiens médiévaux.

L’œuvre de Fulgence de Mythographe

L’œuvre la plus connue de Fulgence le Mythographe est ses Mythologies, une série de trois livres, avec cinquante chapitres en tout. Chaque chapitre raconte un mythe, puis en fait une interprétation allégorique, centrée sur un message moral et spirituel. Pour son interprétation, il se sert d’étymologies des noms des personnages, souvent très fantaisistes, ce qui était cependant courant à son époque. Dans son prologue, l’auteur explique qu’il a voulu débarrasser les mythes de leurs éléments fictifs, afin de mettre en lumière les vérités obscures qui y sont enfouies. Si sa motivation est chrétienne, les leçons qu’il en tire sont assez vastes, profitables pour n’importe quel public.

Dans un autre ouvrage, Fulgence le Mythographe fait une lecture allégorique de l’Enéïde de Virgile, qu’il voit comme une allégorie de la vie humaine dans sa totalité. Dans ce livre, le fantôme de Virgile apparaît à l’auteur, accompagné des Muses (déesses des arts), pour lui expliquer les vérités contenues dans l’Enéïde. Virgile s’adresse à l’auteur sur un ton condescendant et se moque de la tendance du lecteur à lire son poème littéralement, sans saisir le message plus profond qu’il a voulu exprimer. Les interprétations allégoriques de Virgile étaient courantes (notamment celles du grammairien romano-africain Aelius Donatus), mais Fulgence le Mythographe est le premier à avoir entrepris un tel ouvrage dans une perspective chrétienne.

Fulgence le Mythographe a écrit aussi une Explication des mots obsolètes, qui donne une explication de 62 mots latins anciens qui apparaissent dans la littérature classique, ainsi qu’un ouvrage historique, Des âges du monde et des hommes.

Stace

Enfin, une lecture allégorique de la Thébaïde du poète romain du 1er Siècle Stace a également été attribuée à Fulgence le Mythographe, probablement par erreur : il s’agit d’un ouvrage plus tardif, qui date du Moyen-Âge, dont l’auteur imite le style de Fulgence le Mythographe. Stace était un contemporain des premiers chrétiens et selon une tradition médiévale sans fondement historique, reprise notamment dan la Divine Comédie de Dante, il se serait secrètement converti au christianisme et son œuvre contiendrait un message chrétien caché.

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Priscien de Césarée : un grammairien nord-africain à Constantinople

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Priscien de Césarée était un grammairien du 6° Siècle. Né à Césarée (Cherchell), en Maurétanie, il enseignait la grammaire latine à Constantinople, la nouvelle capitale impériale.

Priscien de Césarée, relief du clocher de Florence, en Italie, par Luca della Robbia

Priscien est né vers 470, à Césarée (Cherchell), en Maurétanie. Il était probablement d’origine grecque. Il était chrétien, même si son œuvre contient de nombreuses références à la mythologie grecque antique.

L’Empereur Anastase, le mécène de Priscien

A cette époque, l’Afrique du Nord était occupée par les Vandales. Dans sa jeunesse, Priscien fuit sa région natale, pour s’installer à Constantinople, la capitale de l’Empire byzantin, où il devient professeur de grammaire. L’Empereur Anastase (491-518) menait une politique d’accueil des populations romaines déracinées par la chute de l’Empire romain d’Occident. Priscien a écrit un panégyrique (éloge) d’Anastase, dans lequel il loue sa bienveillance envers ces réfugiés.

L’oeuvre la plus connue de Priscien est ses Instituts de grammaire, un exposé systématique de la grammaire latine, en 18 livres. Dans cet ouvrage, Priscien emploie des citations d’auteurs latins, comme exemples des règles grammaticales qu’il expose. Ces citations ont permis de préserver des fragments d’auteurs dont l’œuvre est perdue par ailleurs.

Les Instituts de grammaire étaient employés pendant tout le Moyen-Âge pour l’enseignement du latin, avec l’Ars Grammatica d’un autre grammairien nord-africain, Aelius Donatus : l’œuvre d’Aelius Donatus servait d’introduction, tandis que celle de Priscien, plus détaillée, permettait une étude approfondie.

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Aelius Donatus : un grammairien romano-africain

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Aelius Donatus était un grammairien du 4° Siècle, originaire d’Afrique du Nord. Ses ouvrages de grammaire latine ont joué un rôle important dans l’enseignement du latin au Moyen-Âge.

Statue d’Aelius Donatus, Belle Fontaine de Nuremberg, Allemagne

Aelius Donatus est né en vers 310-320, en Afrique romaine, peut-être à Tipasa. Il a fait carrière à Rome, en tant que grammairien et rhéteur, de 354 à 363. Après sa retraite, il se consacre à l’écriture. Il était proche du philosophe Marius Victorinus, également originaire d’Afrique romaine. Il est mort vers 380.

Jérôme de Stridon, disciple d’Aelius Donatus

La carrière d’Aelius Donatus correspond à l’époque où le christianisme supplante progressivement le paganisme classique comme religion majoritaire dans le monde romain. L’Afrique du Nord était une des régions les plus fortement chrétiennes de l’Empire, si bien qu’Aelius Donatus a certainement côtoyé des chrétiens dès sa jeunesse. Contrairement à son ami Marius Victorinus, qui s’est converti au christianisme dans sa vieillesse, Aelius Donatus est resté païen toute sa vie. Il a cependant influencé l’Eglise chrétienne : il était le précepteur du Père de l’Eglise Jérôme de Stridon, connu surtout pour sa traduction magistrale de la Bible chrétienne en latin, une tâche pour laquelle les leçons de grammaire d’Aelius Donatus lui ont certainement été très utiles.

Les petits livres, souvent de grammaire, imprimés à l’aide de blocs de bois, avant l’invention de l’imprimerie industrielle par Gutenberg, étaient appelés « donats », d’après Aelius Donatus

L’œuvre la plus connue d’Aelius Donatus est son Ars Grammatica, un traité de grammaire latine, qui deviendra le manuel de grammaire le plus largement utilisé pendant plus de mille ans, contribuant beaucoup à la standardisation de la langue latine. L’Ars Grammatica était enseignée dans les écoles, en parallèle avec l’oeuvre de Priscien, un autre grammairien plus tardif, également d’origine nord-africaine.

En plus de ses ouvrages de grammaire, Aelius Donatus a écrit un commentaire du dramaturge Térence, un autre auteur romano-africain, qui met en lumière les liens entre Térence et le dramaturge grec Ménandre. Il est également l’auteur d’une biographie du poète Virgile, ainsi que d’un commentaire de l’Enéïde. Un autre commentaire plus connu de l’Enéïde, qui lui est souvent attribué, est cependant d’un autre auteur, Tiberius Claudius Donatus, qui a vécu une cinquantaine d’années après lui, mais qui s’est inspiré de son œuvre.

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Martinanus Capella : l’auteur nord-africain qui a influencé le monde médiéval

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Martianus Capella est un auteur néoplatonicien du début du 5° Siècle, originaire de Madaure (M’Daourouch), en Afrique romaine. Son œuvre est à l’origine de la notion des « sept arts libéraux », qui a beaucoup influencé le système éducatif pendant tout le Moyen-Âge.

Martianus Capella est né à Madaure (M’Daourouch), en Numidie. Un autre auteur romano-africain influent était également originaire de Madaure : Apulée, l’auteur du premier roman latin. Martianus Capella écrit au début du 5° Siècle, après le sac de Rome par le roi des Visigoths Alaric I, en 410, qu’il mentionne, mais avant la conquête vandale de l’Afrique du Nord, en 429.

L’ouvrage principal de Martianus Capella, Noces de Philologie et Mercure, est un récit allégorique. Ce livre raconte le mariage de Mercure, dieu du commerce, avec Philologie, une personnification de l’amour des lettres et des études, qui est élevée par les dieux au rang de déesse. Comme cadeau de noces, ils reçoivent sept jeunes filles qui deviendront les servantes de Philologie. Chacune, lorsqu’elle est présentée, donne un exposé des principes de la science qu’elle représente.

Martianus Capella écrit dans un Empire romain largement christianisé. Le fait qu’il s’inspire de la mythologie ne veut pas forcément dire qu’il était païen : les auteurs chrétiens puisaient également des allégories de sagesse humaine dans l’univers mythologique. L’absence totale de références chrétiennes donne cependant l’impression que l’auteur n’était pas chrétien, mais païen – ce qui n’a pas empêché son œuvre d’acquérir une grande popularité dans le monde chrétien médiéval.

L’œuvre de Martianus Capella était très populaire au cours des siècles suivants et a beaucoup influencé le Moyen-Âge, dans le domaine de l’éducation et de la pédagogie. Les sept « arts libéraux », dans le système éducatif classique, ont été divisés en le trivium (rhétorique, grammaire et logique) et le quadrivium (astronomie, arithmétique, géométrie et musique).

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Macrobe : le dernier grand écrivain romano-africain

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Macrobe est un écrivain latin d’origine nord-africaine du 5° Siècle. Il est considéré comme un des principaux auteurs « passerelles » dont l’œuvre a permis la transmission de l’héritage culturel antique aux siècles suivants, à travers les crises qui ont secoué le monde romain à son époque.

Macrobe présente son œuvre à son fils

Macrobius Ambrosius Theodosius est né vers 400 et a écrit au début du 5° Siècle. On ne sait presque rien de sa vie, pas même sa ville de naissance ni où il vivait pendant sa carrière d’écrivain. Il écrit qu’il est né « sous un ciel étranger », c’est-à-dire, pour les Romains, en dehors de l’Italie. Le fait qu’il maîtrise mieux le latin que le grec, avec d’autres indices internes à son œuvre, a amené les spécialistes à penser qu’il était probablement originaire d’Afrique romaine. Macrobe était païen, dans un Empire romain déjà très majoritairement chrétien. Il était probablement apparenté à Symmaque, le préfet de Rome, qui était le chef de file de la résistance païenne à la christianisation de l’Empire. Il avait un fils, Eustathius, à qui il dédie ses œuvres.

Macrobe a écrit deux œuvres qui sont encore disponibles aujourd’hui. Son œuvre principale, le Commentaire du rêve de Scipion, était un des livres les plus cités au Moyen-Âge et une des principales sources sur la pensée néoplatonicienne à cette époque. Dans le Rêve de Scipion, de Cicéron, le grand général romain apparaît à son petit-fils Scipion Emilien, pour lui révéler sa destinée future et celle de sa patrie, lui exposer les récompenses qui attendent les hommes vertueux après leur mort et lui décrire le fonctionnement de l’univers et le rôle de l’homme dans l’univers. Macrobe commente ce rêve, en exposant une série de théories néoplatoniciennes sur l’origine et la signification des rêves, les propriétés mystiques des chiffres, la nature de l’âme, l’astronomie et la musique. Il affirme notamment que le soleil est deux fois plus grand que la terre. Ses sources principales sont les philosophes néoplatoniciens Plotin et Porphyre.

Son autre œuvre majeure, les Saturnales, sont un compte-rendu des discussions qui ont eu lieu dans la maison d’un riche aristocrate. Il aborde une grande diversité de sujets historiques, mythologiques et grammaticaux. Il cite l’opinion d’auteurs plus anciens, comme Virgile et Cicéron, sur ces questions.

Macrobe, avec les auteurs romains du 6° Siècle Cassiodore et Boèce, est considéré comme un des auteurs de l’Antiquité tardive dont l’œuvre a permis la transmission de l’héritage culturel gréco-romain jusqu’au Moyen-Âge.