Les Romains associaient fréquemment les nouvelles régions qu’ils conquéraient à des divinités. Au cours des premiers siècles de notre ère, le culte d’une nouvelle déesse Afrique, personnification du continent africain, s’est développé en Afrique du Nord romaine.
La reine Didon de Carthage et la déesse Afrique (à droite), fresque romaine de Pompéï
La déesse Afrique est représentée comme une femme, vraisemblablement amazighe, qui porte une coiffe en forme d’éléphant. Elle est une déesse de la fertilité et de l’abondance, dans une régions aux terres très fertiles. En plus de sa coiffe d’éléphant, elle porte généralement une corne d’abondance et est souvent accompagnée d’un lion.
La coiffe d’éléphant remonte à avant l’ère romaine. Elle apparaît pour la première fois sur des pièces de monnaie commémorant l’invasion de l’Inde par Alexandre le Grand, puis dans des pièces égyptiennes. L’image a ensuite été adoptée par Agathocle de Syracuse, après sa campagne africaine, en référence aux éléphants de guerre carthaginois. Enfin, elle apparaît sur les pièces frappées par l’usurpateur Hierbas de Numidie. Les Romains ont repris ce symbole après leur victoire contre Hierbas.
Les Romains avaient déjà leurs propres dieux de la fertilité, si bien que le culte de la déesse Afrique n’a jamais été très populaire, en dehors de l’Afrique romaine elle-même.
Quelques dizaines d’années après la chute de Carthage, un homme politique et réformateur social romain nommé Caïus Sempronius Gracchus tente d’établir une colonie romaine sur le site de l’ancienne Carthage. L’aventure ne durera que 30 ans, en raison de l’impopularité de ce site auprès des Romains.
Caïus Sempronius Gracchus
Caïus Sempronius Gracchus est né vers 153 avant notre ère, dans une famille romaine influente : son père a été consul et sa mère, Cornelia, était la fille de Scipion l’Africain, le général romain qui a vaincu Carthage lors de la Deuxième guerre punique. Il était membre de la plèbe, la classe sociale des citoyens romains libres qui n’étaient pas patriciens (aristocrates).
Après avoir servi dans l’armée, il commence une carrière politique, alors que son frère Tiberius servait comme tribun de la plèbe, en 133. Ensemble, les deux frères cherchent à faire adopter un certain nombre de mesures qui favorisent les Romains les plus pauvres. Ils veulent notamment adopter une réforme agraire, afin de redistribuer les terres appartenant à l’Etat et aux propriétaires fonciers les plus riches. Cette réforme suscite l’hostilité du Sénat, composé de patriciens aisés qui ne veulent pas perdre leurs privilèges. Tiberius Gracchus passe en force pour faire adopter son projet, outrepassant ses prérogatives de tribun et usurpant celles du Sénat, ce qui, malgré la popularité de sa réforme, suscite la crainte d’une dérive autoritaire. Après avoir cherché à se représenter pour un deuxième mandat, il sera finalement tué avec ses partisans. Pour les historiens romains, sa mort marque le début du déclin de la République romaine.
Caïus Gracchus sera élu tribun de la plèbe à son tour, en 123. A cette époque, la fonction de tribun de la plèbe constitue le principal contre-pouvoir au Sénat, dans une République romaine très aristocratique. Caïus Gracchus défend une nouvelle réforme agraire, encore plus audacieuse que celle de son frère. Conscient que les terres disponibles en Italie sont insuffisantes pour tous les habitants de la péninsule, il est aussi le premier à proposer l’établissement de colonies romaines en dehors de l’Italie.
Vers la fin de son mandat d’un an, Caïus Gracchus quitte Rome pour superviser l’établissement d’une colonie en Afrique, sur le site de l’ancienne ville de Carthage : Colonia Junonia. Il s’agit de la première colonie romaine d’outremer. Caïus Gracchus ne se représente pas pour un deuxième mandat, mais il est tellement populaire qu’il est réélu en son absence, sans avoir été candidat.
Malgré sa popularité personnelle, son projet de colonie peine à séduire les Romains, qui sont toujours très hostiles à Carthage. Beaucoup pensent même que le site de la ville est maudit ; certaines sources superstitieuses font état de mauvais présages pendant la construction de la colonie.
Pendant son deuxième mandat, Caïus Gracchus propose une loi élargissant l’accès à la citoyenneté romaine. Cette loi nuit à sa popularité, si bien qu’il n’est pas réélu lorsqu’il se représente pour un troisième mandat. Il continue de proposer l’établissement de nouvelles colonies ailleurs dans le bassin méditerranéen.
Après la fin de son mandat, ses adversaires s’attaquent à son programme. Ils veulent notamment faire cesser la construction de la colonie à Carthage. Après un incident lors d’une cérémonie religieuse, où un membre du public avait hué Caïus Gracchus avant d’être poignardé par ses partisans, le Sénat autorise le consul Lucius Opimius à recourir à la force contre Caïus Gracchus et ses alliés. Caïus Gracchus est tué, comme son frère avant lui.
Après la mort de Ptolémée Apion, le dernier roi de Cyrénaïque, la région passe sous contrôle romain. Elle fera partie de l’Empire romain, dès sa fondation.
Buste de l’Empereur Antonin, Cyrène romaine
Contexte
A l’époque hellénistique, de la mort d’Alexandre le Grand à l’avènement de l’Empire romain, la Cyrénaïque fait partie de la sphère d’influence de l’Egypte des Ptolémée. En 105, Ptolémée VIII Physcon établit son fils Ptolémée Apion comme roi de Cyrénaïque. Lorsque Ptolémée Apion meurt sans héritier, en 96, son Royaume est légué à la République romaine.
Débuts
Dans un premier temps, ce nouveau territoire est largement ignoré par les Romains.
A Cyrène, un tyran du nom de Nicocrate prend le pouvoir et brutalise la population. Son épouse Arétaphile, qu’il avait forcée à l’épouser après avoir tué son premier mari, complote pour le faire assassiner. Malheureusement, son frère Léandre, qui lui succède, s’avèrera aussi tyrannique que lui. Alors, Arétaphile fait appel à un prince libyen pour le renverser. L’historien grec Plutarque mentionne Arétaphile dans son ouvrage De la vertu des femmes, comme un modèle de femme vertueuse, qui aspire à libérer son peuple de la tyrannie. Elle semble avoir été l’objet d’un culte pour les femmes de cette époque.
Le général romain Lucullus visite Cyrène en 87, réprime la tyrannie et établit une nouvelle Constitution. Le premier gouverneur romain est envoyé à Cyrène en 74. Après l’annexion romaine de la Crète, en 67, la Cyrénaïque sera intégrée à la province romaine de Crète et Cyrénaïque. La capitale de la province est Gortyne, en Crète, mais la Cyrénaïque jouit d’une large autonomie, avec Cyrène comme principale ville.
Province romaine
Statue d’Apollon, Cyrène romaine
Au début de l’époque romaine, la ville de Cyrène a connu une nouvelle ère de prospérité, avec beaucoup de nouvelles constructions au cours du 1er Siècle. Les autres villes de Cyrénaïque en ont profité aussi.
Vers le milieu du 1er Siècle, l’administration romaine a lancé une vaste campagne de recouvrement de terres publiques autour de Cyrène qui avaient été accaparées illégalement par des personnes privées.
Cyrène, qui avait une large population juive depuis l’époque hellénistique, est également devenue un important centre chrétien. D’après la tradition chrétienne, Marc, l’auteur d’un des Evangiles, était originaire de Cyrène et a prêché le message chrétien dans la ville.
En 131, Cyrène est devenue membre du Panhellenion, une alliance de villes grecques créée par l’Empereur romain Hadrien, un grand admirateur de la Grèce antique. D’autres villes grecque de Cyrénaïque ont voulu devenir membres du Panhellenion, mais Cyrène a bloqué leur entrée.
Maison de Jason Magnus
Vers la fin du 2° Siècle, la ville était de nouveau prospère. Plusieurs palais ont été construits à cette époque, notamment la Maison de Jason Magnus, le plus beau vestige architectural de la Cyrène romaine.
Cyrène a recommencé à décliner au 3° Siècle. En 262, la ville a été ravagée par un tremblement de terre. Peu après, elle a été pillée par des nomades libyens. La ville a été reconstruite, mais n’a plus jamais retrouvé sa grandeur passée. Dorénavant, la ville la plus influente de Cyrénaïque était Ptolémaïs (Tolmeita).
La dernière figure influente de la Cyrénaïque romaine est le philosophe néoplatonicien Synesios de Cyrène. Né à Balagrae (El-Bayda) en 373, il a grandi à Cyrène et étudié la philosophie à Alexandrie, puis été envoyé comme émissaire de la Cyrénaïque à la cour de l’Empereur. Vers la fin de sa vie, il est même devenu évêque de Ptolémaïs.
Ptolémaïs a été détruite par les Libyens en 411.
La Cyrénaïque a été conquise par les Arabes en 643. La ville de Cyrène, déjà largement dépeuplée, a été abandonnée peu après.
Les Jeux Olympiques étaient la principale compétition sportive du monde antique, organisée tous les quatre ans à Olympie en Grèce. La seule liste complète des vainqueurs des Jeux Olympiques qui soit parvenue jusqu’à notre époque a été rapportée par un auteur nord-africain du 3° Siècle.
Les Jeux Olympiques et les Olympiades
Les premiers Jeux Olympiques ont été organisés en -776. Pendant les treize premières éditions, il n’y avait qu’une seule épreuve : le stadion, une course à pied tout autour d’un stade, sur une longueur de 600 pieds (environ 150 mètres). Par la suite, d’autres épreuves se sont ajoutées.
Après la mort d’Alexandre le Grand, les Grecs ont commencé à se servir des Olympiades, l’intervalle de temps entre deux Jeux Olympiques, comme unité du calendrier : la Première Olympiade correspond à la période de -776 à -772, la Deuxième Olympiade, de -772 à -768, etc. Ce calendrier a permis de dater les événements historiques avec beaucoup plus de précision qu’auparavant.
La listes des vainqueurs, transmise par Jules l’Africain
Sextus Julius Africanus, plus connu sous le nom de Jules l’Africain, est né vers 160, en Palestine, dans une famille originaire d’Afrique romaine. A cette époque, les Romains, après avoir chassé les Juifs de Palestine, y installent de nouvelles populations originaires de tout l’Empire. La famille de Jules l’Africain fait partie de cette migration.
Dans sa jeunesse, il s’engage dans l’armée romaine. Devenu officier, il fait ensuite carrière en diplomatie. Il sert dans l’administration de Septime Sévère et de ses successeurs, des Empereurs qui, étant eux-mêmes d’origine africaine, veulent promouvoir une nouvelle élite romano-africaine.
Son œuvre est essentiellement historique. Il a écrit une chronique de l’histoire du monde, depuis sa création. Il s’agit de la première chronique universelle, qui raconte l’histoire de tous les hommes, alors que les chroniqueurs plus anciens se concentrent sur un peuple particulier. Jules l’Africain est aussi le premier à avoir écrit l’histoire dans une perspective chrétienne. En cela, il a beaucoup influencé les historiens chrétiens après lui.
La chronique de Jules l’Africain contient une liste des vainqueurs des Jeux Olympiques, sur une période de presque 1000 ans, de la Première (-776) à la 249° Olympiade (217). Les vainqueurs des éditions suivantes, jusqu’à l’abolition des Jeux en 394, sont connus par d’autres sources. Il s’agit de la seule liste complète dont nous disposons aujourd’hui !
C’est donc grâce à un historien Nord-Africain que nous connaissons le nom de tous les vainqueurs des Jeux Olympiques. Le fait qu’une information aussi précieuse sur le monde antique nous a été transmise par un Nord-Africain devrait être une grande fierté pour l’Afrique du Nord !
A l’entrée de la Mer Méditerranée, l’Afrique et l’Europe, éloignées de quelques dizaines de kilomètres à peine, se touchent presque. Les deux rives ne sont séparées que par un étroit bras de mer : le détroit de Gibraltar, connu jadis sous le nom de « colonnes d’Hercule ». D’après la mythologie, les deux continents n’en formaient jadis qu’un seul, jusqu’à ce que le héros Hercule les sépare. Dans l’Antiquité, le détroit était davantage un point de passage qu’une frontière. Dans cet article, nous découvrirons l’histoire des villes situées sur le détroit de Gibraltar.
Du mythe…
Grotte d’Hercule
Dans l’Antiquité, on pensait que la terre était un disque plat. La Maurétanie et l’Espagne étaient considérées comme les dernières régions habitées et le détroit de Gibraltar représentait l’extrémité du monde. Les « colonnes d’Hercule », deux montagnes situées de part et d’autre du détroit, indiquent aux voyageurs qu’ils sont arrivés aux limites du monde connu. Il s’agit probablement du Rocher de Gibraltar, sur la rive Nord, et du Djebel Musa, au Sud. Près de Tanger, la grotte d’Hercule, où il aurait passé la nuit pendant ses voyages, est un site touristique très populaire.
Avec une telle vision du monde, les villes situées sur le détroit jouaient un rôle important, en tant que gardiennes du monde civilisé. Les Grecs, qui étaient fascinés par ces villes éloignées, y ont situé certains de leurs mythes, en les mêlant à des mythes amazighs locaux. D’après un de ces mythes, Tingis (Tanger) a été fondée par Syphax, le fils d’Hercule et de la fille du roi Atlas de Maurétanie, qui a donné à la ville le nom de sa mère. Selon certaines sources, le jardin des Hespérides, où Hercule est allé trouver les fameuses pommes d’or, se trouvait à Lixus. Les ruines de Lixus (près de la ville moderne de Larache) contiennent beaucoup de fresques de scènes mythologiques.
… à l’histoire
La plus ancienne ville construite sur le détroit est Tingis, fondée vers le 8° Siècle, par des marchands phéniciens. Son nom vient de l’amazigh tinjit, masse d’eau. Du fait de son emplacement stratégique, Tingis s’est vite retrouvé au cœur des voies commerciales phéniciennes. D’autres colonies phéniciennes sont apparues, notamment à Lixus (Larache), Abyla (Sebta) et Rusadir (Melilla), puis plus au Sud, le long de la côte atlantique.
Statue d’Hercule Gaditain
Une autre colonie phénicienne a été fondée du côté espagnol du détroit, juste en face de Tanger. Ce site servait certainement comme port saisonnier déjà auparavant, mais la première population permanente remonte au 7° Siècle et était probablement d’origine carthaginoise. Le nom phénicien de cette ville, Gadir, a la même racine qu’Agadir, une autre ville portuaire d’origine phénicienne. Les Romains l’appelleront Gades, qui deviendra Gadix, puis Cadiz. La ville était célèbre surtout pour son temple du dieu phénicien Melqart, que les Grecs et les Romains assimileront à Hercule.
Les villes du détroit ne joueront qu’un rôle secondaire dans les guerres puniques : les Romains attaquent l’Afrique depuis la Sicile. Avant sa campagne militaire en Italie, Hannibal a offert un sacrifice à Melqart/Hercule, au temple de Gadir.
Après la deuxième guerre punique, les villes nord-africaines ont été annexées par le Royaume de Maurétanie. Tingis a cependant maintenu son héritage punique, en continuant notamment à frapper des pièces en bronze avec des inscriptions puniques. C’est vers cette époque que la ville de Tamuda (Tetouan) a été construite par le roi Baga.
Le règne de Juba II de Maurétanie était l’âge d’or de la ville de Lixus, devenue un centre économique de premier plan grâce à son complexe industriel, le plus grand du bassin méditerranéen. Son économie dépendait surtout de la pêche et de la viticulture.
Après l’annexion romaine, Tingis est devenue la capitale de la province de Maurétanie tingitane. La ville a connu une forte croissance, qui lui a permis de dépasser Volubilis, la capitale historique de la Maurétanie.
Amphithéâtre romain de Lixus
En plus de Tingis, Lixus, Abyla (renommée Septem) et Rusadir ont obtenu le statut de colonies romaines. Ces villes étaient fortement romanisées, alors que le reste de la Maurétanie était hostile à la domination romaine. Sur le plan économique, la région, surtout Septem, se spécialisait dans la vente de poisson salé.
Au 5° Siècle, les Vandales, déjà présents en Espagne, traversent le détroit de Gibraltar pour envahir l’Afrique du Nord. Quelques siècles plus tard, une armée de Maures musulmans traverse le détroit dans l’autre sens et part à la conquête de l’Espagne. Le nom moderne de Gibraltar vient de Djebel Tariq, d’après Tariq ibn Ziyad, le commandant des forces omeyyades en Espagne. Depuis cette époque lointaine, tous les envahisseurs successifs, jusqu’aux colonisateurs européens de l’ère moderne, sont passées par le port de Tanger. Ceuta (Sebta) et Melilla, derniers vestiges de la présence espagnole en Afrique du Nord, témoignent de l’histoire complexe d’une région à cheval entre deux continents.
Bien avant que Tanger ne devienne ville internationale au 20° Siècle, les villes du détroit, en tant que ports commerciaux ouverts sur le monde, ont toujours été très cosmopolites. Au fil des siècles, elles ont aussi accueilli beaucoup de réfugiés qui fuyaient la persécution, de part et d’autre du détroit : chrétiens catholiques chassés par les Vandales, musulmans et juifs expulsés d’Espagne ou militants anticolonialistes. Leur emplacement stratégique est ce qui fait leur identité particulière, de villes africaines au plus près de l’Europe, multiculturelles et tolérantes.
Alors que la Cyrénaïque antique faisait partie du monde grec, la région plus à l’Ouest, voisine de Carthage, a vu naître plusieurs colonies phéniciennes, avant de se retrouver au coeur de la lutte d’influence entre Grecs et Phéniciens/Carthaginois en Afrique. Dans cet article, nous découvrirons les colonies phéniciennes à l’Ouest de la Libye actuelle.
Après les guerres puniques, la région a été annexée par le roi Massinissa de Numidie. Pendant la guerre de Jugurtha contre Rome, Leptis Magna s’est rangée du côté des Romains, ce qui lui a valu de recevoir le statut de ville libre lorsque Rome a pris le contrôle de la région après la défaite de Jugurtha.
À l’époque romaine, la région faisait d’abord partie de la province d’Afrique. Vers le début du 3° Siècle de notre ère, elle a commencé à être connue sous le nom de Tripolitania, en référence à ses trois villes (tri polis). L’Empereur romain Septime Sévère (193-211), né à Leptis Magna, en a fait une province romaine à part entière.
La Tripolitaine romaine a commencé à décliner à partir du 5° Siècle. Sa capitale, Leptis Magna, était pratiquement abandonnée au moment des conquêtes arabes. Les Arabes ont fait de Oea, renommée Tripoli comme la région elle-même, la nouvelle capitale régionale.
Au-delà de Leptis Magna
Les côtes libyennes, de Leptis Magna à Cyrène, étaient particulièrement redoutées des marins, du fait de la présence de bancs de sable mouvant, appelés les Syrtes, sur lesquels les navires risquaient d’échouer. Les géographes antiques distinguaient la Grande Syrte (Golfe de Syrte) et la Petite Syrte (Golfe de Gabès). C’est pour cette raison qu’il n’y avait pas de ville portuaire importante entre Leptis Magna et Cyrène.
Il y avait cependant un comptoir commercial d’origine phénicienne, connu à l’époque romaine sous le nom de Thubactis, au niveau de l’actuelle ville de Misrata. Aucun vestige de la ville antique ne subsiste aujourd’hui et son emplacement exact est débattu : elle était située soit à l’Est, soit à l’Ouest, soit au Sud de l’oasis de Misrata. La ville actuelle a été construite par les Arabes.
Le centre de la Libye est habité depuis l’époque romaine. Les Romains ont construit une ville, Corniclanum, sur le site de la ville moderne d’Ajdabiya. Ce site, qui a été choisi pour ses réserves d’eau potable, deviendra une étape importante sur la route entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque.
La première ville fondée par des marchands phéniciens sur les côtes nord-africaines était Utique, située près de l’embouchure du fleuve Medjerda. Bien qu’elle faisait partie de l’Empire carthaginois, elle a toujours su garder une certaine autonomie par rapport à son puissant voisin. Après la chute de Carthage, elle est devenue la première capitale de l’Afrique romaine.
La ville punique
Nécropole punique d’Utique
D’après plusieurs sources antiques, Utique aurait été fondée vers 1100 avant notre ère. La recherche archéologique moderne semble cependant indiquer une fondation plus récente, peu avant -800. Son nom phénicien, ʿtq (𐤏𐤕𐤒), apparenté à l’arabe ʿatiqah (عَتِيقَة), signifie « ancienne », par opposition à Carthage, la « nouvelle ville ». Utica étant située quelque peu à l’intérieur des terres, la ville voisine de Rusucmona (Ghar el-Melh) lui sert de port.
Carthage, fondée peu après, à environ 40km d’Utique, est vite devenue la ville la plus puissante de la région. Utique a cependant longtemps préservé son autonomie politique et économique : elle n’est passée sous contrôle punique que tardivement, vers -540, et même ensuite, elle a gardé un statut privilégié de ville alliée de Carthage. En même temps, il y a toujours eu des rivalités commerciales entre les deux villes.
Pendant la guerre civile romaine (49-45), une des principales batailles entre les partisans de Jules César et ceux de Pompée a eu lieu à Utique. Vers la fin de la guerre, les derniers partisans de Pompée, dont leur chef, le sénateur Caton le Jeune, se réfugient à Utique après leur défaite. Caton se suicide, mais sa popularité est telle que, sans craindre la vengeance de César, les habitants de la ville l’enterrent avec honneur et lui donnent le nom honorifique de Caton l’Uticain (Cato Uticensis).
Au début de l’ère chrétienne, la ville, comme toute la province d’Afrique, avait une forte communauté chrétienne. Le nom de l’évêque d’Utique figure sur la liste des participants à plusieurs conciles régionaux organisés à Carthage.
Le déclin d’Utique a été accéléré par l’ensablement de son port, qui a coupé la ville du commerce maritime. Le passage à une économie basée sur l’agriculture a permis de quelque peu contrecarrer ce déclin, mais ces efforts se sont avérés insuffisants. Le pillage de la ville par les Vandales, en 439, a achevé son déclin. La ville existait encore au moment de la reconquête de l’Afrique romaine par l’Empire byzantin, mais elle semble avoir été abandonnée avant le début des conquêtes arabes. Ses ruines peuvent encore être visitées, dans le gouvernorat tunisien de Bizerte.
L’Empire romain a dominé l’Afrique du Nord pendant près de 6 siècles. L’empreinte de la culture et de l’art de vivre romains dans les villes nord-africaines était si forte qu’elle a rendu possible l’émergence d’une nouvelle culture, romano-africaine, et même d’une nouvelle langue distincte du latin : le roman africain. Les populations autochtones romanisées ont aussi acquis une forte influence à Rome, avec notamment plusieurs Empereurs d’origine nord-africaine.
La province d’Africa, à l’origine
La présence romaine en Afrique du Nord a commencé après la chute de Carthage, lorsque Rome a pris possession des derniers territoires carthaginois, qui sont devenus la province d’Africa. À partir de là, les frontières romaines se sont d’abord étendues vers l’Est, sur la Tripolitaine, puis la Cyrénaïque. En -27, année de la fondation de l’Empire romain, le premier Empereur Auguste a également pris possession de l’Égypte. À l’Ouest, la Numidie et la Maurétanie, gouvernées par des rois clients de Rome, seront annexées par les successeurs d’Auguste.
En Afrique comme dans tout leur Empire, les Romains ont construit un réseau d’infrastructures de qualité. Les voies romaines permettaient aux voyageurs de circuler de Leptis Magna à Tingis par voie terrestre plutôt que par bateau, tandis que les aqueducs alimentaient les villes en eau.
L’Afrique était une des régions les plus riches de l’Empire romain. Sa richesse a attiré des migrants originaires de tout l’Empire. Par ailleurs, un grand nombre de vétérans de l’armée romaine ont reçu des terres en Afrique, en récompense pour leur service. Plusieurs nouvelles villes, comme Tipasa, Thamugadi (Timgad) et Sitifis (Setif), ont été construites pour ces vétérans.
Si les populations urbaines, surtout autour de Carthage, en Tripolitaine et à Cirta, ont accueilli avec joie les progrès techniques et culturels rendus possibles par la romanisation, les villes plus petites et les régions rurales étaient hostiles à la domination romaine. D’une manière générale, l’influence romaine était moins forte à l’Ouest de la région. Les populations autochtones se sont soulevées plusieurs fois contre le pouvoir romain ; la principale de ces révoltes est celle de Tacfarinas, en l’an 17.