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L'Afrique du Nord romaine

Marius Victorinus : un philosophe néoplatonicien d’origine nord-africaine

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A partir du 3° Siècle, une nouvelle interprétation de la philosophie platonicienne s’est répandue dans tout l’Empire romain, jusqu’à devenir la nouvelle école de pensée dominante. Un philosophe néoplatonicien influent, Marius Victorinus, était un Nord-Africain installé à Rome.

Origines du néoplatonisme

Plotin

Le grand philosophe grec Platon pensait que le monde dans lequel nous vivons n’est que l’ombre du monde réel : le monde des formes, éternelles et immuables, dont les objets matériels, et même les concepts intellectuels et valeurs morales que nous connaissons, ne sont que de pâles copies, sans cesse changeantes. L’âme humaine, qui vient de ce monde idéal, est prise au piège du corps matériel et aspire à s’en libérer par la philosophie.

Le néoplatonisme est un développement de la philosophie platonicienne, qui enseigne comment l’âme peut s’élever au-delà du monde matériel afin de retrouver son état originel. Il s’agit d’une forme de mysticisme, avec des exercices pratiques pour retourner au monde spirituel invisible.

Le fondateur du néoplatonisme est Plotin, né vers 204, à Lycopolis (Assiout), en Egypte, qui expose sa pensée dans ses Ennéades. Pour Plotin, la source et la fin de toutes choses est l’Un, le principe premier, infiniment simple et inconnaissable. L’âme humaine, qui émane de l’Un, contient toute la connaissance de l’univers sous une forme unifiée, mais cette connaissance n’est plus accessible depuis que l’âme est prisonnière du corps. Le monde matériel n’est qu’une copie imparfaite de cette connaissance.

La pensée de Plotin a été diffusée et développée par son disciple Porphyre de Tyr.

Vie de Marius Victorinus

Vue du Forum de Trajan, où se trouvait une statue (perdue) de Marius Victorinus

Gaïus Marius Victorinus est né vers 290, en Afrique romaine, probablement à Thagaste (Souk Ahras), d’où son surnom de Victorinus Afer. Dans sa jeunesse, il commence à enseigner la rhétorique. Sa réputation est telle qu’il se voit offrir un poste d’enseignant à Rome, la capitale impériale, où il fait une brillante carrière. En 354, une statue est érigée en son honneur sur le Forum de Trajan, à Rome.

A Rome, il découvre la philosophie néoplatonicienne, à travers les livres de Plotin et Porphyre ; il était probablement trop jeune pour avoir connu Porphyre lui-même, qui est décédé vers 305. Cette pensée le séduit tellement qu’il traduit du grec vers le latin les ouvrages de Plotin et Porphyre.

La vie de Marius Victorinus est marquée par de profonds changements dans l’Empire romain : le christianisme, une religion encore minoritaire et persécutée au moment de sa naissance, s’impose progressivement comme la religion dominante dans l’Empire. Marius Victorinus lui-même se convertit au christianisme dans sa vieillesse, vers 355. Sa conversion jouera un rôle déterminant dans celle de son compatriote africain, le futur évêque Augustin d’Hippone. D’après Augustin, il se disait chrétien en privé depuis longtemps, mais était réticent à rendre sa conversion officielle pour ne pas contrarier d’aristocratie païenne qui l’employait.

En 362, le nouvel Empereur Julien, qui cherche à rétablir le paganisme dans son Empire, interdit aux chrétiens d’enseigner la rhétorique. Marius Victorinus ferme son école et consacre les dernières années de sa vie à l’écriture. Il meurt en 364.

Contexte : la christianisation de l’Empire romain

L’Empereur Constantin (306-337) se convertit au christianisme en 312, devenant le premier Empereur romain chrétien. Au moment de sa conversion, on estime qu’environ 10% de la population de l’Empire était chrétienne.
L’administration de Constantin et de ses fils favorise le christianisme. On estime que la nouvelle religion est devenue majoritaire dans l’Empire vers 350.
Julien, le neveu de Constantin, tente sans succès de rétablir le paganisme pendant son court règne (361-363). Après lui, tous ses successeurs seront chrétiens. En 380, l’Empereur Théodose proclame le christianisme religion officielle de l’Empire.

Œuvre de Marius Victorinus

Manuscrit du Commentaire de Cicéron

En plus de ses traductions de Plotin et Porphyre, Marius Victorinus a traduit et commenté des œuvres de Platon et d’Aristote. Il a également écrit des livres de grammaire et de rhétorique, ainsi qu’un commentaire de Cicéron.

Après sa conversion, il cherche à harmoniser le christianisme avec la métaphysique néoplatonicienne, notamment dans son livre De la génération du Verbe divin. Il a écrit aussi des commentaires de livres bibliques.

Le travail de synthèse entre christianisme et néoplatonisme commencé par Marius Victorinus a été poursuivi par Augustin d’Hippone. Pour eux, le salut chrétien est l’aboutissement de la quête mystique néoplatonicienne. L’influence d’Augustin est telle que toute la théologie chrétienne médiévale a été influencée par la pensée néoplatonicienne.

Le christianisme en Afrique du Nord

Arnobe de Sicca : la conversion d’un rhéteur

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Arnobe de Sicca était un célèbre rhéteur numide, qui enseignait à Sicca (El Kef). Vers la fin de sa vie, il a beaucoup surpris la communauté chrétienne de sa ville, en annonçant sa conversion au christianisme, une religion qu’il avait combattue toute sa vie. Afin d’apaiser les craintes de ceux qui doutaient de sa sincérité, il entreprend d’écrire un livre qui réfute ses anciennes croyances païennes.

Portrait tardif d’Arnobe

Arnobe est né vers 240, à Civitas Popthensis (Henchir Kssiba, vers Ouled Moumen, dans la wilaya algérienne de Souk Ahras). Après de brillantes études en littérature latine, il enseigne la rhétorique à Sicca (El Kef) et se fait connaître dans toute la région pour son érudition. La ville de Sicca était très fière de son célèbre résident.

Malgré son éducation latine, Arnobe était un digne fils de l’Afrique du Nord, fier de ses origines amazighes, qui voyait la conquête romaine de l’Afrique comme un accident de l’histoire. Ses écrits sont parsemés de références à la beauté de la région, aux riches moissons, aux troupeaux de moutons qui paissent dans les montagnes et aux oliviers qui poussent dans les plaines, mais aussi aux sécheresses et aux invasions de sauterelles qui ravagent les récoltes.

A cette époque, Sicca, comme toutes les villes d’Afrique du Nord, avait une communauté chrétienne assez importante. Arnobe les méprisait : il les voyait comme des ignorants et n’hésitait pas à s’attaquer à leur foi dans ses discours. Les responsables chrétiens de la ville, probablement des fermiers ou des artisans locaux sans grande instruction, n’étaient pas à la hauteur pour répondre aux arguments d’un adversaire aussi redoutable.

Ruines de Sicca

Pourtant, vers 295, alors qu’il était déjà âgé, Arnobe a beaucoup surpris la communauté chrétienne de Sicca en annonçant sa conversion ! Au lieu de se réjouir de voir un homme aussi illustre gagné à leur foi après l’avoir si longtemps combattue, les chrétiens ont d’abord refusé de croire qu’il était sincère : ils craignaient qu’il voulait infiltrer leurs rangs pour les détruire de l’intérieur. L’évêque de Sicca a même refusé de le baptiser.

Alors, avide de se faire accepter par la communauté chrétienne, Arnobe a décidé d’écrire un vaste ouvrage apologétique destiné à réfuter ses anciennes croyances païennes. Le résultat, Contre les nations, est un plaidoyer passionné pour la foi chrétienne et contre les mensonges de la mythologie et de la philosophie païennes. Pour Arnobe, il s’agit cependant autant de convaincre les chrétiens de la sincérité de sa foi que de convaincre les païens de la vérité du christianisme. Il est tout à fait possible aussi que son livre retrace son propre parcours spirituel, les raisons qui l’ont amené à abandonner ses anciennes croyances pour devenir chrétien ; il mentionne notamment que c’est une série de rêves qui l’ont convaincu de se convertir.

Le cœur de l’argumentation d’Arnobe est que la véritable religion doit allier puissance spirituelle et vertu morale. Il connaît très bien, pour les avoir longtemps pratiqués, les cultes païens – à la fois africains et gréco-romains – avec leurs cérémonies et sacrifices. Profondément conscient de la puissance spirituelle bien réelle des prêtres et rites magiques païens, il n’y trouve cependant rien de bon, de vertueux. Au contraire : la mythologie est pleine de récits de dieux profondément immoraux, adultères, violents et sanguinaires. La ville de Sicca était d’ailleurs connue pour son culte de Vénus, dont les prêtresses se prostituaient dans son temple ! La philosophie, elle, enseigne des principes moraux admirables, mais elle laisse l’homme impuissant pour s’élever au-dessus de sa nature égoïste et atteindre les vertus qu’elle enseigne.

Pierre tombale chrétienne de Sicca

C’est là qu’Arnobe découvre le Christ, dont les miracles manifestent une puissance spirituelle supérieure à celle des prêtres païens, tandis que son enseignement, sur l’amour des ennemis et le refus de la vengeance, manifeste une vertu plus grande encore que celle des philosophes. Enfin, par la résurrection de Christ, les chrétiens ont l’espérance certaine de la vie éternelle, à laquelle tous les philosophes aspirent sans savoir où la trouver.

Arnobe, qui a écrit son livre alors qu’il était très récemment converti, défend une foi qu’il connaît à peine. Son écriture est passionnée, cultivée et imaginative, mais son argumentation aurait certainement pu être affinée s’il s’était donné le temps de la réflexion.

Arnobe a mis plusieurs années à écrire son livre, qui était inachevé au moment de sa mort. Avec le temps, les chrétiens de Sicca ont fini par l’accepter comme un des leurs. Un de ses étudiants, Lactance, également chrétien, deviendra le conseiller de l’Empereur Constantin.

Pour en savoir plus

L'Afrique du Nord romaine

Les mosaïques romaines de Gafsa : un héritage exceptionnel

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Gafsa, en Tunisie, une des villes les plus anciennes d’Afrique du Nord, était le centre d’une civilisation très ancienne : la civilisation capsienne. A l’époque romaine, elle s’appelait Capsa. Plusieurs des plus belles mosaïques d’Afrique romaine ont été retrouvées dans la région de Gafsa.

Mosaïque de Vénus à la pêche (Source : Zaher Kammoun)

Vénus, la déesse de l’amour et de la beauté dans la mythologie romaine, était particulièrement populaire dans l’art romano-africain. Plusieurs mosaïques de Vénus ont été découvertes en Tunisie, à Carthage, Hadrumetum (Sousse) et ailleurs. Celle-ci a été retrouvée dans la région du Talh, près d’El-Guettar, dans le gouvernorat de Gafsa. Elle date du 4° Siècle et représente Vénus à la pêche, entourée de deux Amours. Elle est conservée aujourd’hui au Musée archéologique de Gafsa.

Le photographe tunisien Zaher Kammoun a publié une série de photos consacrées à Vénus dans les mosaïques romano-africaines en Tunisie. Nous partageons ses photos ici avec sa permission.

Mosaïque du Talh, ou Mosaïque des Jeux athlétiques et de pugilat (Source : Zaher Kammoun)

Cette mosaïque, comme la précédente, a été retrouvée à Talh et date du 4° Siècle. Il s’agit d’une des plus grandes mosaïques d’Afrique du Nord, avec une surface de 24,3m. Elle représente les diverses activités sportives pratiquées à cette époque dans le monde romain, comme la course à pied, la lutte, le lancer de disque et le saut, avec la remise des prix aux vainqueurs des compétitions. Elle est également conservée au Musée archéologique de Gabès.

Zaher Kammoun a aussi publié une série de photos de cette mosaïque, avec le détail des compétitions et des cérémonies de remise des prix.

Mosaïque du cirque de Gafsa

Cette mosaïque, plus récente que les précédentes, n’est conservée qu’en partie. Découverte en 1888 à Gafsa, elle représente une course de chevaux. Elle est exceptionnelle en ce qu’elle représente également les spectateurs, de manière stylisée. Elle est conservée au Musée du Bardo, à Tunis.

L'Afrique du Nord romaine

Les Impératrices nord-africaines

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Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, beaucoup de personnalités d’origine nord-africaine, issus de familles de l’élite amazighe romanisée, ont pris des responsabilités dans l’administration impériale. En plus des Empereurs d’origine africaine, dont nous avons déjà parlé, il y a eu également des Impératrices originaires d’Afrique du Nord, que nous découvrirons dans cet article.

Fulvia Plautilla : l’épouse de Caracalla

Buste de Fulvia Plautilla

Caracalla, le fils du premier Empereur nord-africain Septime Sévère, a d’abord régné avec son père, puis seul après la mort de son père.

En avril 202, alors que Caracalla a 14 ans, son père arrange son mariage avec Fulvia Plautilla. Le père de la nouvelle Impératrice, Caius Fulvius Plautianus, est préfet de la garde prétorienne. C’est un cousin et proche allié de Septime Sévère, originaire de Leptis Magna comme lui. Le mariage de sa fille avec le jeune Empereur est destiné à solidifier leur alliance.

Le mariage forcé de Caracalla et Fulvia Plautilla sera très malheureux : Caracalla méprise son épouse. L’historien latin Dion Cassius dit que la nouvelle Impératrice menait une vie de prodigalité, mais il s’agit probablement de propagande destinée à noircir son image. Des inscriptions sur des pièces de monnaie semblent indiquer qu’ils ont eu une fille, mais en réalité, leur mariage n’a probablement jamais été consommé.

En 205, Caius Fulvius Plautianus est exécuté pour trahison. Fulvia Plautilla est exilée en Sicile avec son frère. Après la mort de Septime Sévère, en 211, Caracalla les fait assassiner.

L’épouse de Macrin

Macrin, le préfet du prétoire de Caracalla, qui a régné brièvement après la mort de son maître, était originaire de Césarée (Cherchell). On ne sait presque rien de son épouse, appelée Nonia Celsa dans des sources tardives et peu fiables. Si ce nom est authentique, il pourrait indiquer qu’elle était d’origine africaine comme son mari : le nom Nonia était courant en Numidie et en Maurétanie, mais aussi en Espagne.

Les épouses d’Héliogabale

Julia Soaemias, la mère d’Héliogabale

Héliogabale est le fils de Julia Soaemias, une cousine de Caracalla. Après la mort de Caracalla, sa mère le porte au pouvoir en prétendant qu’il est le fils illégitime du défunt Empereur. La plupart des historiens modernes doutent que Caracalla était vraiment son père.

Héliogabale est d’origine syrienne : sa mère est issue de la famille royale d’Emèse (Homs). Afin de symboliser l’unité de l’Empire, il est encouragé à prendre une épouse issue des provinces occidentales. Deux de ses épouses sont parfois décrites comme d’origine nord-africaine, mais leur lien réel avec l’Afrique est ténu.

Julia Cornelia Paula

La première épouse d’Héliogabale, Julia Cornelia Paula, est issue d’une famille de la vieille noblesse romaine. On sait que sa famille possédait des terres en Afrique et que certains membres s’y sont installés. Rien n’indique cependant que Julia Cornelia Paula elle-même avait des liens avec l’Afrique.

En 220, Héliogabale a divorcé de Julia Cornelia Paula pour épouser Aquilia Severa. Ce mariage a provoqué un immense scandale à Rome : la nouvelle Impératrice est une prêtresse vestale ! Les vestales, gardiennes du feu sacré de la déesse Vesta, faisaient le vœu de rester toujours vierges. Les vestales qui perdaient leur virginité étaient enterrées vivantes. Selon certaines sources, Héliogabale aurait violé Aquilia Severa, avant de la contraindre à l’épouser pour échapper au châtiment qui l’attendait pour avoir perdu sa virginité. Pour Héliogabale, leur mariage symbolise l’union entre Elagabaal, un dieu syrien du soleil dont il était prêtre, et la déesse romaine Vesta : il espère ainsi pouvoir proclamer le culte d’Elagabaal comme nouveau culte officiel de l’Empire.

Annia Faustina

Sous la pression de son entourage, Héliogabale a divorcé d’Aquilia Severa après moins d’un an et épousé Annia Faustina, une veuve dont le premier mari, Pomponius Bassus, vient d’être exécuté pour trahison. Annia Faustina est une Impératrice bien plus acceptable pour l’élite romaine : elle est l’arrière-petite-fille de Marc-Aurèle et la descendante de l’ancienne dynastie impériale qui a précédé les Sévère. Sa mère avait un vaste domaine en Pisidie (Turquie actuelle), ou elle a grandi. Comme pour Julia Cornelia Paula, elle est parfois décrite comme d’origine africaine parce que des membres de sa famille possédaient des terres en Afrique, mais rien n’indique un lien plus profond.

Le mariage d’Héliogabale avec Annia Faustina est encore plus court que son précédent mariage : après quelques mois, Héliogabale divorce pour retourner avec Aquilia Severa, affirmant que leur divorce n’était pas valide. L’Empereur est assassiné peu après.

Héliogabale n’a jamais été proche d’aucune de ses épouses : il était homosexuel et avait une liaison avec son conducteur de chars.

Cornelia Supera : l’épouse d’Emilien

Pièce de monnaie à l’effigie de Cornelia Supera

Emilien est un militaire originaire de l’île de Djerba, qui a régné pendant trois mois en 253. Son épouse, Cornelia Supera, était également d’origine africaine. Ils se sont probablement mariés alors qu’Emilien vivait encore en Afrique.

Les Royaumes amazighs avant l'invasion romaine

Drusilla : une mystérieuse princesse maurétanienne

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Drusilla, fille de Ptolémée, dernier roi de Maurétanie, aurait eu une destinée remarquable après la mort de son père. Des publications sur les réseaux sociaux racontent qu’elle aurait épousé un gouverneur romain, puis un roi syrien, devenant la reine d’un royaume voisin de Rome. Pourtant, les sources antiques qui la mentionnent sont si rares que certains historiens doutent même de son existence. Cet article propose de faire le point sur ce que l’on sait réellement de cette énigmatique princesse.

Image de couverture : Mariage de Felix et Drusilla de Maurétanie – Image créée par ChatGPT

Drusilla : une princesse maurétanienne ?

Juba II
Cléopâtre Séléné

L’historien romain Tacite rapporte qu’Antonius Felix, un esclave affranchi de la famille impériale, devenu gouverneur romain de Judée, « avait épousé Drusilla, petite-fille d’Antoine et de Cléopâtre » (Histoires, livre V, 9). Ce passage de Tacite est la seule mention de cette Drusilla. Comme nous le verrons par la suite, le récit de Tacite pose problème, au point où certains historiens modernes pensent qu’il s’est trompé.

Le général romain Marc-Antoine et la reine Cléopâtre d’Égypte ont eu trois enfants. Leur fille Cléopâtre Séléné a épousé le roi Juba II de Maurétanie. Leurs autres enfants sont probablement morts jeunes et n’ont pas de descendance connue.

Ptolémée de Maurétanie

Tacite semble penser que Drusilla était la fille de Juba II et Cléopâtre Séléné. Cependant, au niveau chronologique, il est plus probable qu’elle était leur petite-fille, probablement la fille de leur fils Ptolémée, qui est devenu roi de Maurétanie après la mort de son père. Le terme latin employé par Tacite, neptem, signifie le plus souvent petite-fille, mais peut aussi désigner une descendante au sens large.

Plusieurs femmes de l’élite romaine à cette époque s’appelaient Drusilla, en l’honneur de Julia Drusilla, la soeur de l’Empereur Caligula. Julia Drusilla était la cousine de Ptolémée de Maurétanie, il est donc logique qu’il ait donné son nom à sa fille.

Ptolémée de Maurétanie a été tué en l’an 40. Après sa mort, la Maurétanie a été annexée par l’Empire romain. Si Ptolémée avait eu une fille, elle aurait probablement été élevée à Rome, comme beaucoup d’enfants de familles royales alliées.

Felix : un esclave devenu gouverneur

Felix, gouverneur de Judée

Felix était un esclave affranchi de l’Empereur Claude (ou de sa mère Antonia la Jeune, selon les sources). Grâce à l’influence de son frère Pallas, qui a servi comme secrétaire au trésor pendant le règne de Claude, Felix a été nommé gouverneur de Judée. Pendant son mandat, il était réputé pour sa cruauté et sa corruption : il a notamment fait assassiner le grand-prêtre juif Jonathan. Les aristocrates romains comme Tacite méprisaient Felix, un ancien esclave parvenu au sommet du pouvoir.

Comment un simple esclave affranchi aurait-il pu épouser une princesse de Maurétanie ? La princesse déchue vivait certainement à la cour impériale, il est donc possible que l’Empereur lui-même ait arrangé leur mariage. Cela paraît cependant surprenant, étant donnée leur différence de statut social.

Drusilla de Judée

En revanche, les historiens antiques s’accordent à dire que Felix a épousé une autre Drusilla : la fille du roi de Judée Hérode Agrippa. Alors qu’elle était déjà mariée au roi Aziz d’Emèse (l’actuelle Homs, en Syrie), qui s’était converti au judaïsme pour l’épouser, Felix la séduit et la convainc de quitter son mari pour lui. Leur mariage fait scandale, pour les Juifs comme pour les Romains.

Felix et Drusilla sont même mentionnés dans la Bible : alors que l’apôtre Paul, arrêté à Jérusalem pour sa prédication, est en prison, en attente de jugement, le gouverneur Felix, avec son épouse, le font venir pour s’entretenir de sa foi avec lui. Felix espère surtout que Paul lui offre de l’argent pour qu’il le libère, ce que Paul refuse de faire. Le fait que le texte mentionne que l’épouse de Felix est juive montre qu’il s’agit de Drusilla de Judée et non de Drusilla de Maurétanie.

Felix et Drusilla ont eu un fils, Marcus Antonius Agrippa, qui est mort dans l’éruption du Vésuve, un volcan du Sud de l’Italie, en 79. L’historien Flavius Josèphe dit qu’il est mort « σὺν τῇ γυναικὶ » (sun tè gunaiki), littéralement « avec la femme ». La traduction la plus probable est qu’il est mort avec son épouse, mais une autre possibilité est que l’auteur fait référence à la femme mentionnée précédemment dans le texte : sa mère, Drusilla.

Une confusion de Tacite ?

L’Apôtre Paul s’entretient avec Felix et Drusilla

Comment concilier le passage de Tacite avec le récit du mariage de Felix avec Drusilla la fille du roi de Judée ? Il est possible que Felix ait épousé Drusilla de Maurétanie à Rome, avant d’être nommé gouverneur de Judée. Cependant, aucune source historique ne mentionne qu’il était déjà marié lorsqu’il a rencontré Drusilla de Judée, ou qu’il aurait divorcé pour l’épouser. L’historien juif Flavius Josèphe, qui s’indigne du fait que Drusilla ait abandonné son mari pour épouser Felix, n’aurait certainement pas manqué de le rapporter si Felix avait fait la même chose !

Un autre historien romain, Suétone, rapporte que Felix « épousa trois reines ». On ne sait pas exactement ce qu’il entend par le terme de « reines » : il pourrait s’agir d’un simple titre honorifique, voire même d’un emploi satirique – courant chez Suétone.

Généalogie supposée de Drusilla de Maurétanie

Il faut préciser aussi que Drusilla de Maurétanie n’a jamais été « reine » au sens strict : ce titre n’était donné qu’aux souveraines de territoires reconnus par Rome, alors que la Maurétanie était déjà une province romaine. Certains ont même spéculé que le titre de « reine » impliquait que Drusilla de Maurétanie a dû épouser un autre roi par la suite, peut-être Sohaemus d’Emèse. Là encore, il n’y a absolument rien pour l’indiquer.

Drusilla dans la dynastie hérodienne – Clic pour agrandir

Par ailleurs, en examinant plus attentivement les sources, on note que, toujours selon Flavius Josèphe, Drusilla de Judée a été promise en mariage à Ptolémée de Maurétanie dans son enfance (une pratique courante à une époque où les mariages royaux étaient avant tout une question d’alliances politiques). Leur mariage n’a jamais eu lieu, parce que Ptolémée est mort alors que Drusilla était encore trop jeune. Flavius Josèphe écrit à une époque plus proche des faits que Tacite et il avait des liens privilégiés avec la famille royale de Judée, son récit peut donc être considéré comme fiable.

En l’absence de toute autre mention d’une princesse maurétanienne nommée Drusilla, il est plus vraisemblable que Tacite ait confondu Drusilla de Judée avec la descendante de Cléopâtre et de Marc-Antoine. Cette confusion pourrait provenir de la mention, par Flavius Josèphe, d’un projet de mariage entre Ptolémée de Maurétanie et Drusilla de Judée. Il est également possible que Tacite ait tout simplement cherché à souligner le contraste social entre Felix et son épouse, en lui attribuant une ascendance encore plus illustre qu’elle ne l’était en réalité.

Monnaie à l’effigie de Zénobie

Zénobie, une reine arabe de Palmyre, en Syrie, qui a mené une révolte contre Rome au 3° Siècle, prétendait être la descendante de Cléopâtre d’Egypte. Pour certains, Drusilla de Maurétanie et son deuxième mari Sohaemus d’Emèse sont devenus les ancêtres, non seulement de Zénobie, mais aussi de Julia Domna, l’épouse syrienne de l’Empereur Septime Sévère. La plupart des historiens modernes pensent cependant que cette princesse maurétanienne n’a jamais existé, mais que toutes les sources qui en parlent se basent sur la confusion de Tacite.

L'Afrique du Nord romaine, Le christianisme en Afrique du Nord

Firmus de Thagaste : le droit d’asile en Afrique romaine

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Au 3° Siècle, l’évêque Firmus de Thagaste, en Numidie, a accueilli dans sa maison un homme recherché par l’Empereur romain Maximien. Lorsque l’Empereur a envoyé ses troupes pour l’arrêter, il a refusé de le leur livrer, malgré le risque pour lui-même. L’Empereur, impressionné par son courage, lui a accordé la grâce de cet homme. Cet épisode a inspiré le principe moderne de droit d’asile.

Firmus est le premier évêque connu de Thagaste (Souk Ahras), une ville de Numidie qui deviendra célèbre par la suite comme le lieu de naissance d’Augustin d’Hippone. Il a accueilli ce réfugié en 289, sous le règne de l’Empereur Maximien. A cette époque, le christianisme était probablement majoritaire dans une grande partie de l’Afrique romaine, mais le nouveau culte n’était pas reconnu et les chrétiens étaient encore régulièrement persécutés. Firmus lui-même est mort martyr plusieurs années après.

Voici comment Augustin d’Hippone raconte cet épisode : « Voilà ce que fit autrefois un évêque de Thagaste, Firmus de nom, plus ferme encore de volonté ; car les appariteurs lui ayant porté l’ordre de l’Empereur d’avoir à livrer un homme qu’ils cherchaient et qu’il cachait dans sa maison, où il s’était réfugié ; avec tout le soin dont il était capable, il répondit à ceux qui demandaient cet homme, qu’il ne pouvait ni mentir ni le leur livrer, et quelque torture qu’on lui fit subir (car les Empereurs n’étaient pas encore chrétiens), il persista dans sa résolution. Conduit ensuite devant l’Empereur, il lui parut si digne d’admiration qu’il en obtint sans peine la grâce de celui qu’il avait recueilli. »

On ne sait rien de plus sur l’identité de ce fugitif et les raisons pour lesquelles l’Empereur voulait le capturer. Le fait qu’il s’est réfugié chez un évêque montre qu’il était probablement chrétien, mais cela ne veut pas forcément dire qu’il était persécuté pour sa foi. Firmus s’inspire peut-être aussi d’une tradition d’asile dans le droit coutumier amazigh.

Au cours des siècles suivants, cet épisode a beaucoup inspiré la tradition chrétienne du droit d’asile, notamment pour l’inviolabilité des lieux de culte.

L'Afrique du Nord romaine

Emilien : le dernier Empereur romain d’origine nord-africaine

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Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, beaucoup de personnalités d’origine nord-africaine, issus de familles de l’élite amazighe romanisée, ont pris des responsabilités dans l’administration impériale. Il y a même eu plusieurs Empereurs d’origine africaine. Dans cet article, nous découvrirons le dernier et le moins connu de ces Empereurs africains : Emilien, originaire de l’île de Djerba, qui a régné pendant trois mois en 253.

Contexte

Au cours du 3° Siècle, l’Empire romain a été ébranlé par la plus longue période de crise de son histoire. Une trentaine de prétendants au trône impérial se sont succédés en quelques décennies, la plupart n’ont régné que pendant quelques années, voire quelques mois, avant d’être tués par leur successeur. L’un d’eux était un militaire originaire de Djerba.

Origines d’Emilien

Pièce de monnaie à l’effigie d’Emilien

Marcus Aemilius Aemilianus est né en 207, sur l’île de Djerba. Il était d’origine maure, issu d’une famille qui avait obtenu la citoyenneté romaine vers la fin du 1° Siècle avant notre ère. Son épouse, Cornelia Supera, était également d’origine africaine. Ils se sont probablement mariés alors qu’Emilien vivait encore en Afrique.

Dans sa jeunesse, Emilien s’engage dans l’armée romaine, ce qui lui permet de quitter son Afrique natale. Pendant le règne de l’Empereur Trébonien Galle (251-253), il est envoyé dans les Balkans, pour commander une armée stationnée sur le Danube. Sa mission principale est de défendre les frontières romaines contre les attaques des Goths. Alors que l’Empereur est très impopulaire dans l’armée, Emilien ambitionne déjà de le renverser.

En 253, les Goths, menés par leur chef Cniva, envahissent le territoire romain. Emilien, qui commande les troupes romaines dans la région, les attaque par surprise et remporte une victoire éclatante, tuant la plupart des ennemis. Il est alors proclamé Empereur par ses troupes victorieuses, en juillet 253.

Règne d’Emilien

Pièce de monnaie à l’effigie de Cornelia Supera, l’Impératrice d’Emilien

Après sa proclamation comme Empereur, Emilien marche contre Rome à la tête de ses troupes, à la rencontre de l’Empereur légitime Trébonien Galle. Les armées des deux rivaux s’affrontent à une centaine de kilomètres de Rome. Emilien est victorieux. Trébonien Galle et son fils Volusianus s’enfuient, mais ils sont tués peu après par leurs propres gardes.

Emilien continue sa marche vers Rome. Lorsque le Sénat le reconnaît comme Empereur, il leur écrit une lettre dans laquelle il s’engage à confier l’administration de l’Empire au Sénat et à se consacrer à la lutte contre les ennemis de Rome, notamment les Goths et les Perses. Sa propagande impériale se concentre sur ses capacités militaires : il se présente comme l’homme qui a vaincu les Goths contre toute attente, le seul capable de restaurer la stabilité dans l’Empire.

Le règne d’Emilien sera cependant de courte durée. Un autre officier militaire, Valérien, le gouverneur des provinces du Rhin, marche contre lui à la tête d’une armée. D’après certaines sources, Trébonien Galle avait lui-même appelé Valérien à l’aide avant de mourir, tandis que d’autres sources affirment qu’il s’est mis en route après la victoire d’Emilien, pour lui contester le trône. Les troupes d’Emilien, craignant une guerre civile, se mutinent et tuent Emilien en septembre 253.

Par la suite

Pièce de monnaie à l’effigie de Valérien

Valérien, le successeur d’Emilien, est capturé en 260, lors d’une bataille contre les Perses, et termine sa vie comme prisonnier en Perse. Il n’aura jamais été à Rome pendant tout son règne. L’emprisonnement de l’Empereur est une humiliation pour les Romains.

L'Afrique du Nord romaine

Carus, Carinus et Numérien : une dynastie impériale africaine ?

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Vers la fin du 3° Siècle, un officier militaire appelé Carus s’empare du trône impérial et lance une campagne militaire victorieuse contre l’Empire perse. Ses fils Carinus et Numérien règnent avec lui. Certaines sources décrivent cette dynastie impériale comme d’origine nord-africaine, mais les historiens modernes contestent cette origine. Dans cet article, nous découvrirons les raisons de cette confusion.

Buste de Carus

Contexte

Au cours du 3° Siècle, l’Empire romain a été ébranlé par la plus longue période de crise de son histoire. L’Empereur Aurélien (270-275) parvient à rétablir l’unité de l’Empire et une certaine stabilité pendant son règne, mais les guerres entre militaires rivaux reprennent après sa mort.

Règne de Carus

Pièce d’or à l’effigie de Carus

Marcus Aurelius Carus est le préfet du prétoire de l’Empereur Probus (276-282). Lorsque Probus est assassiné, l’armée choisit Carus pour lui succéder. Les sources divergent quant à son rôle dans la mort de Probus : certains affirment qu’il était à l’origine de son meurtre, d’autres qu’il était loyal à son prédécesseur et a accepté sa succession pour le venger.

Carus nomme ses fils Carinus et Numérien comme Césars (Empereurs auxiliaires). Début 283, il nomme Carinus, l’aîné, co-Empereur, et le charge de gouverner l’Empire en son absence. Il se met ensuite en route vers l’Orient, pour une campagne militaire contre l’ennemi mortel des Romains : les Perses. Son deuxième fils Numérien l’accompagne.

Pièce à l’effigie de Carinus

La campagne de Carus est un succès : l’Empereur perse Vahram II, affaibli par la rébellion de son frère Hormizd, ne peut défendre efficacement son territoire. Carus s’empare de Ctésiphon, la capitale de l’Empire perse, et avance au-delà du fleuve Tigre. Il s’agit de la première campagne romaine victorieuse contre les Perses depuis celle de Septime Sévère. Carus peut ainsi venger les défaites de ses prédécesseurs. Pour ses victoires, il reçoit le titre honorifique de Persicus Maximus.

Les conquêtes romaines sont interrompues par la mort subite de Carus, en juillet 283. Selon les sources officielles, sa tente a été frappée par un éclair pendant un orage. Pour certains de ses soldats, sa mort est un châtiment divin pour avoir outrepassé les frontières légitimes de son Empire. D’autres pensent que l’Empereur a été empoisonné, peut-être par son garde du corps, le futur Empereur Dioclétien. Le meurtre en pleine campagne d’un Empereur victorieux serait cependant surprenant.

Pièce à l’effigie de Numérien

Son fils Numérien, qui n’a pas les compétences militaires de son père, retire immédiatement les troupes romaines de Perse. Tous les territoires conquis sont perdus.

Pendant le voyage de retour, Numérien, malade, voyage dans un carrosse fermé. Son préfet du prétoire, Arrius Aper, commande ses troupes à sa place. Un jour, des soldats remarquent une forte odeur qui sort de son carrosse. Ils ouvrent le carrosse et découvrent le corps de Numérien, mort depuis plusieurs jours. Arrius Aper est accusé de l’avoir tué et caché sa mort. Dioclétien, le garde du corps de l’Empereur, tue Arrius Aper et est proclamé Empereur par les troupes. Il est possible que Dioclétien ait lui-même tué Numérien.

Carinus, resté à Rome pour régner en l’absence de son père, marche à la rencontre de Dioclétien pour l’affronter. Avant la bataille, ses troupes l’abandonnent et rejoignent le camp de Dioclétien. Carinus est tué et Dioclétien s’impose comme le seul Empereur.

Une dynastie africaine ?

Les sources les plus anciennes s’accordent toutes à dire que Carus est né à Narbo (Narbonne), au Sud de la Gaule, et a grandi à Rome.

Couverture d’une édition de l’Histoire Auguste

L’Histoire Auguste, une collection de biographies tardives d’Empereurs romains, qui date du 4° Siècle, affirme qu’il était plutôt d’origine illyrienne (Balkans). Le texte cite aussi un certain Fabius Cerilianus, un auteur inconnu par ailleurs, selon lequel « ses parents n’étaient point Pannoniens [la Pannonie est une région de l’Illyrie], mais Carthaginois ». (Source)

L’historien du 16° Siècle Joseph Scaliger a repris l’Histoire Auguste comme une source valide, affirmant que les autres sources se sont trompées et que « Narbo » est en fait la ville de Narona, en Dalmatie (Croatie actuelle). Scaliger ne se prononce pas sur l’idée que les parents de Carus étaient originaires de Carthage. D’autres historiens après lui, dont le classique Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain de l’historien britannique Edward Gibbon, ont repris sa version. (Source)

L’historiographie moderne a cependant démontré que l’Histoire Auguste n’est pas une source historique fiable. Les Illyriens avaient la réputation d’être de vaillants soldats, ce qui explique pourquoi une biographie romancée inventerait des origines illyriennes à Carus. De plus, les prédécesseurs immédiats de Carus étaient Illyriens, de même que Dioclétien et ses successeurs. En faisant de Carus un Illyrien, l’Histoire Auguste obtient donc une longue liste ininterrompue d’Empereurs illyriens.

Par conséquent, les historiens plus récents admettent que Carus est né à Narbo, en Gaule, et n’avait pas d’origines illyriennes ni africaines.

L'Afrique du Nord romaine

Sabinianus : un prétendant au trône impérial d’origine nord-africaine

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Au 3° Siècle, l’Empire romain est passé par la plus longue période d’instabilité de son histoire : l’Anarchie militaire, marquée par les affrontements entre officiers militaires rivaux pour le pouvoir. En quelques décennies, une trentaine de prétendants au trône impérial se succèdent. En 240, alors que l’Empereur en place, Gordien III, n’a que 15 ans, le proconsul d’Afrique Sabinianus se révolte contre lui et se proclame Empereur à sa place. Dans cet article, nous découvrirons l’histoire peu connue de ce prétendant au trône d’origine africaine.

Contexte

Gordien III

En 238, après un soulèvement populaire en Afrique du Nord, le proconsul d’Afrique Gordien est proclamé Empereur à Carthage avec son fils Gordien II. L’Empereur déchu Maximin le Thrace fait alliance avec Capelianus, le gouverneur de Numidie, pour reconquérir son trône. Les troupes de Capelianus remportent une victoire contre celles de Gordien près de Carthage. Gordien II est tué au combat et son père se suicide. Peu après, le Sénat romain fait appel au petit-fils de Gordien pour devenir Empereur, sous le nom de Gordien III.

La rébellion de Sabinianus

Sabinianus, le successeur de Gordien comme proconsul d’Afrique, est issu d’une importante famille d’origine romano-africaine : il est originaire de la ville d’Acholla (Ras Botria, au Nord de Sfax). Les ruines d’Acholla, où Sabinianus est né, sont visibles sur la photo de couverture de cet article.

En 240, Sabinianus se proclame Empereur à la place de Gordien III. Basé à Carthage, il contrôle la province d’Afrique, mais il n’est pas reconnu ailleurs dans l’Empire. Sa rébellion sera de courte durée : il est rapidement éliminé par les fidèles de Gordien III.

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La dynastie des Gordien : une rébellion africaine

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Au 3° Siècle, l’Empire romain est passé par la plus longue période d’instabilité de son histoire : l’Anarchie militaire, marquée par les affrontements entre officiers militaires rivaux pour le pouvoir. En quelques décennies, une trentaine de prétendants au trône impérial se succèdent. En 238, l’année qui peut être considérée comme l’apogée de la crise, six Empereurs se sont succédés en un an ! Trois d’entre eux, sans être d’origine africaine, avaient des liens étroits avec l’Afrique et ont régné à Carthage.

Contexte

Maximin le Thrace

En 235, Sévère Alexandre, le dernier Empereur de la dynastie (d’origine africaine) des Sévère, est assassiné par ses troupes. Son assassinat marque le début de la période d’instabilité. L’armée choisit Maximin, un officier d’origine thrace, comme nouvel Empereur. Le Sénat confirme ce choix avec réticence, à cause des origines modestes de Maximin, le premier Empereur qui n’est pas issu de l’élite romaine. Pour consolider son pouvoir, Maximin commence par éliminer les fonctionnaires proches de son prédécesseur.

L’Afrique se révolte

Gordien I

Maximin s’avère être un Empereur très impopulaire. En 238, une révolte éclate en Afrique romaine, d’une ampleur telle que les propriétaires terriens arment même leurs ouvriers agricoles ! Les insurgés entrent à Thysdrus (El Jem), où ils tuent un fonctionnaire romain stationné dans la ville, puis proclament Gordien, le proconsul d’Afrique, Empereur à la place de Maximin. Gordien, âgé de 80 ans, commence par refuser à cause de son âge, mais accepte finalement, à condition que son fils, qui servait auparavant comme légat de son père à Thysdrus, soit co-Empereur avec lui. Ils règnent ensemble sous le nom de Gordien I et Gordien II et adoptent le cognomen (nom honorifique) Africanus.

Quelques jours après, Gordien entre à Carthage, avec le soutien de la population et des autorités locales. Il envoie des messagers au Sénat romain, qui le reconnaît comme Empereur à la place de Maximin.

Gordien II

Cependant, Capelianus, le gouverneur de Numidie, qui a des comptes à régler avec Gordien à cause d’un procès entre eux, fait alliance avec Maximin et envahit l’Afrique. Gordien II l’affronte près de Carthage, mais il est vaincu et tué. Ensuite, Gordien se suicide en se pendant avec sa ceinture. Les deux co-Empereurs n’ont régné que 22 jours.

Par la suite

Gordien III

L’échec de la rébellion en Afrique met le Sénat romain dans une position délicate : alors que Maximin se dirige vers Rome pour reprendre son trône, ils ne peuvent s’attendre à aucune clémence de sa part après avoir soutenu son rival. Alors, ils choisissent deux sénateurs, Pupien et Balbien, comme co-Empereurs. Ces deux hommes, issus de l’aristocratie, sont cependant honnis du peuple romain, qui proteste en jetant des pierres et des bâtons sur le cortège impérial. Sous la pression, ils font appel à Gordien III, le petit-fils de Gordien I et le neveu de Gordien II, pour régner avec eux.

En route pour Rome, Maximin assiège la ville d’Aquilée. Pendant le siège, ses troupes, qui manquent de nourriture, se mutinent et tuent Maximin. Pupien et Balbien sont tués peu de temps après par la garde prétorienne. Gordien III, le dernier Empereur survivant, règne seul.

Amphithéâtre d’El Jem, probablement construit par Gordien III

Gordien III est le plus jeune Empereur de l’histoire romaine : il n’a que 13 ans au début de son règne. A cause de son jeune âge, son trône est fragile. C’est probablement lui qui a fait construire l’amphithéâtre de Thysdrus (El Jem), le plus grand et le mieux conservé d’Afrique romaine. En 240, Sabinianus, le gouverneur d’Afrique romaine, se révolte contre lui et se proclame Empereur à Carthage, mais il est vaincu par le gouverneur de Maurétanie.

Gordien III est tué en 244, dans une bataille contre les Perses. Son successeur, Philippe l’Arabe (244-249), parvient à restaurer une certaine stabilité dans l’Empire, avant que la crise ne reprenne après sa mort.