Les Grecs en Afrique du Nord

Thibron le Spartiate : une révolte en Cyrénaïque après la mort d’Alexandre le Grand

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Pendant les années de chaos qui ont suivi la mort d’Alexandre le Grand et l’éclatement de son Empire, Thibron, un mercenaire originaire de Sparte, a mené une révolte en Cyrénaïque, profitant de l’insatisfaction d’un groupe de Cyrénéens en exil pour conquérir un Empire pour lui-même.

En 332, Alexandre le Grand s’empare de l’Egypte, où il fonde sa nouvelle capitale : Alexandrie. Les Grecs de Cyrénaïque, heureux de voir un roi grec qui aspire à réunir tous les Grecs, se soumettent à lui. L’Empire d’Alexandre le Grand était le plus grand Empire du monde antique ; mais il sera très éphémère : après sa mort, en 323, à seulement 32 ans, il est divisé entre ses généraux.

Harpale (image créée par ChatGPT)

Thibron est un mercenaire d’origine lacédémonienne, probablement de la ville de Sparte. Il commence sa carrière comme officier et confident de Harpale, un proche d’Alexandre le Grand, qu’il a choisi comme trésorier de son Empire. Peu avant la mort d’Alexandre le Grand, Harpale s’enfuit de Babylone à Athènes, puis en Crète, avec une grande somme d’argent qu’il a volée à son maître. Thibron, qui accompagne Harpale en Crète, l’assassine et s’empare de ses richesses, de son armée et de sa flotte. Il s’allie ensuite à des exilés cyrénéens en Crète et prend la mer pour Cyrène afin de conquérir la Cyrénaïque.

Une première victoire sur les Cyrénéens permet à Thibron de prendre le contrôle d’Apollonie, la ville portuaire de Cyrène. Fort de sa victoire, Thibron exige de Cyrène un tribut de 500 talents d’or, ainsi que la moitié des chars de guerre de la ville pour son armée.

Pièce de monnaie à l’effigie de Thibron

Les Cyrénéens commencent par accepter les conditions posées par Thibron, mais ils changent d’avis lorsque Mnasiclès, un officier de Thibron, déserte et rejoint leurs rangs avec ses troupes. Sous le commandement de Mnasiclès, Cyrène parvient à reprendre Apollonie. Thibron, lui, est soutenu par les villes de Euhespérides (Benghazi) et Barca (El-Marj) et a conquis Taucheira (Tocra).

Peu après la reconquête d’Apollonie, la flotte de Thibron est presque entièrement détruite par une tempête et beaucoup de ses hommes meurent noyés.

Pièce d’or à l’effigie d’Ophellas, en tant que gouverneur de Cyrène

Thibron, imperturbable, recrute des renforts dans le Péloponnèse, tandis que Cyrène reçoit le soutien des Amazighs libyens et de Carthage. Après une nouvelle victoire, Thibron assiège Cyrène. L’oligarchie cyrénéenne fait appel à Ptolémée I Soter, un général d’Alexandre le Grand qui règne sur l’Egypte depuis sa mort, pour venir délivrer la ville. Ptolémée envoie une grande armée contre Thibron, dirigée par Ophellas. Le peuple de Cyrène rejoint Thibron contre ce nouvel envahisseur. Malgré cela, Ophellas est victorieux.

Après sa défaite, Thibron s’enfuit, mais il est capturé par des Amazighs, qui le livrent au nouveau gouverneur de Taucheira nommé par Ophellas. Les citoyens de Taucheira le livrent à Cyrène et il est crucifié à Apollonie.

La Cyrénaïque fait à présent partie de l’Empire des Ptolémée. Ophellas devient son premier gouverneur.

Une dizaine d’années plus tard, Ophellas s’allie au roi Agathocle de Syracuse pour attaquer Carthage, devenant le premier à mener une armée à travers le désert de Libye centrale. Cependant, quelques jours après son arrivée à Carthage, Agathocle le fait tuer. Son successeur, Magas, établira un royaume indépendant de Cyrénaïque.

Les Grecs en Afrique du Nord, Les Perses en Afrique du Nord

Le feu sacré : une influence mazdéenne dans les temples grecs de Cyrénaïque pendant l’ère perse ?

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Au 5° Siècle avant notre ère, la Cyrénaïque est brièvement passée sous la domination de l’Empire perse. A partir de cette époque, des chercheurs ont noté une présence accrue, dans les temples grecs de Cyrène et des autres villes de la région, d’éléments cultuels nouveaux, liés au feu. Il pourrait s’agit d’une influence de cultes orientaux, peut-être du culte officiel de l’Empire perse.

Feu sacré dans un temple zoroastrien

Le mazdéisme, la religion officielle de l’Empire perse, était centré sur le culte du feu sacré, symbole de purification. Dans les temples du feu, un feu sacré brûlait en permanence. D’autres cultes du feu sacré existaient aussi dans d’autres régions de l’Orient. Une forme de cette religion, le zoroastrisme, inspiré de la prédication du prophète persan Zarathoustra, existe encore aujourd’hui en Iran.

Contrairement à l’Egypte voisine, la Cyrénaïque n’a pas été occupée par les Perses. Les rois de Cyrène ont continué à régner en tant que vassaux des Perses, qui exerçaient une domination politique et économique souple. L’élite grecque de Cyrénaïque avait probablement des liens avec la cour impériale perse et a pu être influencée par les pratiques religieuses perses. En même temps, des commerçants perses, peut-être même des prêtres, circulaient en Cyrénaïque via l’Egypte. Dans une région au carrefour des civilisations, qui a toujours été très ouverte à une diversité d’idées religieuses et philosophiques, les cultes orientaux du feu sacré ont facilement trouvé leur place.

Une présence mazdéenne en Cyrénaïque semble peu probable. Aucun temple du feu n’a été retrouvé à ce jour en Libye. Cependant, des recherches récentes ont montré qu’un certain nombre d’éléments cultuels liés au feu ou à la lumière sont apparus à cette époque. Le professeur Robert G. Goodchild, un des pionniers de l’archéologie en Cyrénaïque, note que des aménagements liés au feu rituel, comme des foyers ou des autels circulaires, dans certains sanctuaires, peuvent refléter des cultes à forte symbolique lumineuse ou purificatrice. (The Sanctuary of Apollo at Cyrene, revue Libyan Studies) À Apollonie, certains temples présentent même une architecture intérieure adaptée au maintien d’un feu continu. Ces usages cultuels du feu n’étaient pas courants dans la religion grecque classique. Il s’agit donc d’une influence syncrétiste de cultes orientaux, peut-être du mazdéisme de l’Empire perse, sur la religion traditionnelle grecque.

L'Afrique du Nord romaine

Caracalla : un Empereur universaliste

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Caracalla était un Empereur romain, d’origine amazighe d’Afrique du Nord par son père et arabe de Syrie par sa mère. Né à Lugdunum (Lyon), en Gaule, il a été proclamé Empereur en Bretagne. A l’image de son Empereur, l’Empire romain de cette époque était plus multiculturel que jamais auparavant. C’est donc en toute logique que Caracalla a accordé, pour la première fois, la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de son Empire, quelles que soient leurs origines.

Origines et accession au trône de Caracalla

Portrait de la famille impériale : Septime Sévère et Julia Domna, avec leurs fils Caracalla et Geta (dont le visage a été effacé après sa mort)

Lucius Septimius Bassianus, dit Caracalla, est le fils aîné de Septime Sévère, le premier Empereur romain d’origine nord-africaine. Sa mère, l’Impératrice Julia Domna, est d’origine arabe, issue de la dynastie royale d’Emèse (Homs), en Syrie. Il est né en 188, à Lugdunum (Lyon), pendant que son père était gouverneur de Gaule. Son surnom, Caracalla, vient de la tunique à capuche d’origine gauloise qu’il aimait porter et qu’il a contribuée à populariser. La diversité de ses origines témoigne de ce que l’Empire romain est devenu : un vaste territoire cosmopolite, où se côtoient des populations aux origines très diverses.

Vers l’âge de 10 ans, Caracalla commence à régner comme co-Empereur de son père, avec son frère Geta, qui a un an de moins que lui.

Septime Sévère meurt en 211, en Bretagne, en pleine campagne pour la conquête de la Calédonie (Ecosse actuelle). Ses deux fils, Caracalla et Geta, lui succèdent. Ils commencent par conclure un accord de paix avec les Calédoniens. Alors que Septime Sévère voulait qu’ils règnent ensemble, les deux frères se sont avérés incapables de partager le pouvoir. Finalement, Caracalla a fait assassiner Geta pour régner seul.

Citoyenneté pour tous

Caracalla

Avant le règne de Caracalla, moins de 10% de la population de l’Empire étaient citoyens romains : seuls les habitants de l’Italie et ceux des colonies romaines, ainsi que les élites locales des provinces, avaient droit à la citoyenneté. L’immense majorité des provinciaux n’étaient pas citoyens et étaient donc exclus de la vie civile.

Caracalla – d’origine provinciale par ses deux parents – estime que la citoyenneté romaine ne devrait pas dépendre des origines ou de l’appartenance ethnique. Son père, le premier Empereur d’origine provinciale, lui avait ouvert la voie en incluant les provinciaux dans l’administration impériale. Dès le début de son règne, en 212, Caracalla fait adopter une loi révolutionnaire, accordant la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’Empire.

Cette mesure a été particulièrement bien accueillie en Afrique du Nord, en Syrie et en Gaule, les provinces d’origine de ses deux parents et sa propre province de naissance, qui faisaient partie des provinces les plus fortement romanisées de l’Empire.

Les historiens romains, issus de l’élite latine historique et cyniques sur le bien-fondé de cette mesure, affirment qu’il voulait surtout augmenter les revenus de l’Etat en faisant payer des impôts aux nouveaux citoyens. En réalité, il semble avoir agi par conviction que les provinciaux d’autres origines méritaient d’être reconnus comme partenaires égaux des Romains.

Un Empereur universaliste

Peu après l’adoption de sa réforme de la citoyenneté, Caracalla quitte Rome, pour une campagne militaire contre les Germains. Il ne reviendra jamais dans la capitale impériale.

Après sa victoire contre les Germains, il entame une vaste tournée des provinces de son immense Empire. Arrivé à Alexandrie, en Egypte, en 215, il rend hommage à Sérapis, le dieu tutélaire de la ville. Caracalla semble avoir eu beaucoup de dévotion pour Sérapis pendant toute sa vie : alors qu’il était encore co-Empereur de son père, il a fait renouveler le Sérapion, le temple de Sérapis à Alexandrie. Par la suite, il commence à frapper des pièces de monnaie avec son effigie sur une face et Sérapis sur l’autre.

Pièce de monnaie – Revers : Sérapis (Source)
Pièce de monnaie – Avers : tête de Caracalla (Source)

Caracalla semble avoir eu pour ambition de faire de Sérapis le dieu protecteur de son Empire. Selon la vision du monde antique, un Empire universel a besoin d’un dieu universel – non pas un dieu unique, au sens des religions monothéistes, mais le dieu de tous les peuples. Sérapis, dont le culte est un syncrétisme entre la religion traditionnelle grecque et égyptienne, semble être le candidat idéal pour ce rôle.

La population d’Alexandrie n’est cependant pas sensible à ses faveurs : elle lui reproche son meurtre de son frère et d’autres injustices. Caracalla réagit en envoyant son armée piller la ville et massacrer ses habitants pendant plusieurs jours.

Caracalla part ensuite à Antioche, en Syrie, où il prépare une expédition militaire contre les Perses. Il demande la fille de l’Empereur de Perse en mariage, afin d’unir les deux Empires. Lorsque l’Empereur de Perse refuse, il profite de ce prétexte pour l’attaquer.

Mort et succession

Le 8 avril 217, en pleine campagne contre les Perses, Caracalla est poignardé par un soldat, alors qu’il était en train d’uriner. Macrin, son préfet du prétoire, qui est également d’origine nord-africaine, devient Empereur à sa place.

La famille impériale déchue soutient Héliogabale, le fils d’une cousine de Caracalla, dont la mère prétend qu’il est le fils illégitime de l’Empereur assassiné. La plupart des historiens modernes doutent que Caracalla était vraiment son père. Macrin est tué et Héliogabale lui succède.

Les Royaumes amazighs avant l'invasion romaine

Hierbas et Mithridate : une alliance anti-romaine

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

A l’époque où les ambitions impérialistes romaines se font sentir de plus en plus, un roi de Turquie actuelle appelé Mithridate fait la guerre à Rome pour le contrôle de l’Asie. Hierbas, un chef mystérieux qui a renversé le roi de Numidie, fait alliance avec Mithridate pour résister ensemble à l’expansion romaine.

Contexte

L’expansion romaine – Clic pour agrandir – Source

Les guerres puniques marquent le début de l’expansion impériale romaine : Rome prend le contrôle de la Sicile après la première guerre punique, de l’Espagne après la deuxième guerre punique, puis de l’Afrique (Tunisie actuelle) après la troisième guerre punique. Au même moment, elle s’empare de la Grèce après sa victoire à la Bataille de Corinthe, quelques mois après la chute de Carthage. L’influence romaine se fait sentir jusqu’en Asie (Turquie actuelle).

Mithridate VI Eupator, l’ambitieux roi du Pont (au Nord de la Turquie actuelle), mènera une série de trois guerres pour s’opposer à la domination romaine de sa région.

Mithridate : l’ennemi mortel de Rome

Mithridate

Mithridate VI est un roi d’origine persane, mais de culture hellénistique. Son nom signifie « don de Mithra », le dieu perse du soleil, tandis que son épithète grecque Eupator signifie « de père noble ». Il est né en 135 avant notre ère, à Sinope, en Turquie actuelle.

Mithridate, dont le père était mort empoisonné, est célèbre pour son habitude d’avaler régulièrement une petite quantité d’arsenic, afin de s’immuniser en cas de tentative d’empoisonnement. Depuis, la méthode d’immunisation contre le poison par l’ingestion de petites doses non létales s’appelle mithridatisation. Ironiquement, après la défaite de Mithridate, sa tentative de suicide a échoué à cause de son immunité.

Royaume et conquêtes successives de Mithridate VI – Violet foncé : Royaume du Pont avant Mithridate VI, violet clair : conquêtes de Mithridate VI, vert : Royaume d’Arménie, allié de Mithridate VI

Après s’être établi sur son trône, il ambitionne de faire de son royaume la puissance dominante en Anatolie et dans la région de la Mer noire. C’est là qu’il sera confronté pour la première fois à la République romaine, qui veut également étendre son influence en Asie.

En 89, Mithridate profite de l’engagement de Rome dans la Guerre sociale, en Italie, pour entrer en guerre contre son voisin, le roi Nicomède de Bithynie, qui est un allié de Rome. Victorieux, il fait massacrer les colons romains et italiens en Anatolie. Les Grecs, heureux de voir un roi capable de tenir tête à Rome, se rallient à lui et accueillent son armée en Grèce.

Rome envoie une armée pour combattre Mithridate, menée par le général Sylla. A l’issue de la première guerre entre Mithridate et les Romains (88-84), Sylla parvient à repousser Mithridate hors de Grèce, mais Mithridate demeure maître de l’Anatolie. La deuxième guerre (83-81) aboutit à une victoire de Mithridate. A l’issue de la troisième guerre, la plus longue (73-63), l’armée romaine, menée par Pompée (le futur rival de Jules César), parvient à vaincre Mithridate définitivement à la bataille du Lycos (65).

Pièce d’or à l’effigie de Mithridate

Après cette défaite, Mithridate s’enfuit en Crimée. L’année suivante, il veut lancer une nouvelle attaque contre Rome. Lorsque son fils Macharès, qu’il avait nommé roi du Bosphore, refuse de l’aider, il le fait assassiner. En 63, Pharnace, un autre fils de Mithridate, se rebelle contre lui. Mithridate se retire dans la citadelle de Panticapaeum, en Crimée, où il se suicide (d’abord en essayant de s’empoisonner, puis par l’épée lorsque l’empoisonnement échoue).

Hierbas : un allié africain de Mithridate

A cette époque, la Numidie est un royaume client de Rome, gouvernée par les descendants de Massinissa.

Pièces de monnaie à l’effigie de Hierbas (incertain) – Source

Vers 88, le roi Hiempsal (fils de Gauda, le frère de Jugurtha) est renversé par Hierbas, qui règne à sa place. Les origines de Hierbas sont floues : certaines sources le présentent comme le chef de la tribu des Maxitani, d’autres comme le frère de Hiempsal, mais il est plus probable qu’il n’était pas apparenté à la famille royale. Il était peut-être d’origine gétule ; le poète romain Virgile le présente comme Gétule dans l’Enéïde. Alors que la guerre civile entre Marius et Sylla fait rage à Rome, Hierbas est soutenu par Marius et ses partisans, tandis que Sylla soutient Hiempsal.

L’historien gréco-romain Appien, qui a écrit un livre sur les guerres mithridatiques, rapporte que Mithridate a envoyé un officier appelé Héraclide en Numidie, pour négocier une alliance avec Hierbas. Il s’agit pour Mithridate de former un front commun pour s’opposer à l’expansion romaine. Leur coalition anti-romaine sera élargie à Sertorius, le chef d’une révolte contre Rome en Espagne. C’est une simple alliance de circonstance, les trois chefs n’ont aucune affinité idéologique.

Pièce de monnaie à l’effigie de Sertorius

Le front anti-romain entre Mithridate, Hiempsal et Sertorius sera éphémère. Avoir vaincu ses rivaux à Rome, Sylla envoie une armée, menée par Pompée, pour rétablir Hiempsal comme roi de Numidie. On ne sait pas ce que Hiarbas est devenu. Sertorius poursuit sa guerre contre les Romains en Espagne pendant une dizaine d’années, soutenu par Mithridate et par le gladiateur révolté Spartacus, avant d’être tué.

Les historiens de cette époque ont très peu écrit sur la figure de Hierbas, mais son alliance avec Mithridate semble être un indice montrant qu’il n’était pas qu’un simple usurpateur du trône numide, mais un meneur de la résistance numide contre la domination romaine et contre les rois numides soumis à Rome. Une vingtaine d’années après la révolte de Jugurtha, son souvenir demeurait très vivant et il est certain que beaucoup de Numides aspiraient toujours à vivre libres de la loi romaine.

Le christianisme en Afrique du Nord, Les trois grandes figures chrétiennes nord-africaines

Les trois grandes figures chrétiennes nord-africaines : Tertullien, le père de l’Eglise latine

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne, l’Afrique du Nord, de ses grandes villes cosmopolites à ses régions rurales les plus reculées, s’est avérée être un terrain particulièrement fertile pour le christianisme naissant. Trois des plus grandes figures chrétiennes de cette époque étaient nord-africaines. Dans cet article, nous découvrirons la vie de Tertullien de Carthage, le premier auteur chrétien en langue latine.

Quintus Septimius Florens Tertullianus est né vers 155, à Carthage. Son nomen (nom de famille) Septimius montre qu’il était issu de la gens Septimia, une influente famille africaine romanisée, ce qui veut dire qu’il était un parent éloigné de l’Empereur Septime Sévère. Son père était centurion dans l’armée romaine. Ses origines ethniques sont débattues : il se décrit lui-même comme « Punique parmi les Romains », mais beaucoup d’Amazighs de la région de Carthage avaient adopté la langue et la culture punique. En tout cas, si sa famille était romanisée et qu’il a fait des études latines, il n’était pas d’origine romaine.

Tertullien a étudié le droit romain à Carthage, pour devenir avocat et rhéteur. A cette époque, l’Afrique romaine était réputée pour ses grands rhéteurs.

Il se convertit au christianisme vers 197-198, autour de l’âge de 40 ans. On ne connaît pas les circonstances de sa conversion, mais la manière dont il l’évoque dans ses écrits montre qu’elle a été soudaine et radicale. Deux de ses livres sont adressés à sa femme, qui était également chrétienne, peut-être déjà avant lui.

Après sa conversion, il décide de mettre ses talents littéraires et rhétoriques au service de sa foi. Il a écrit plus d’une trentaine de livres, qui s’adressent à la fois à un public païen, afin de défendre le christianisme (Apologétique, Aux nations), et à un public chrétien, sur des questions doctrinales (Du baptême, De la prière) et morales (Des spectacles, De la pudeur), ainsi que des réfutations de diverses hérésies (Contre Marcion, Contre Valentinien). Ses écrits se caractérisent par leur style enflammé, qui témoigne de son caractère passionné. Il est le premier auteur chrétien de langue latine. Il est aussi le premier à avoir employé le terme « Trinité ».

Vers la fin de sa vie, Tertullien était séduit par le montanisme, un mouvement chrétien considéré par la suite comme hérétique. Ses ouvrages plus tardifs révèlent un rigorisme moral strict, caractéristique des montanistes. Il s’oppose notamment au remariage des veufs, qu’il considère comme un adultère envers le conjoint défunt. Plus surprenant : dans son livre Du voile des vierges, il fait référence au voile intégral, porté par les femmes arabes déjà à son époque, plusieurs siècles avant l’islam1. Loin de trouver cette coutume étrange, Tertullien l’admire et semble presque encourager les femmes chrétiennes à l’imiter ! Cet enseignement n’est évidemment pas du tout représentatif du christianisme de cette époque, l’opinion de Tertullien était très minoritaire.

Martyre de Perpétue et Félicité

La citation la plus connue de Tertullien est celle-ci : « Le sang des martyrs est la semence de l’Eglise. » Tertullien a été témoin de la mort de plusieurs hommes et femmes chrétiens, notamment à Carthage, qui ont préféré sacrifier leur vie plutôt que de renier leur foi. Il a vu aussi comment leur fermeté dans la foi impressionnait ceux qui les voyaient et gagnait de nouvelles âmes à leur foi.

  1. « Les femmes de l’Arabie, toutes païennes qu’elles sont, vous serviront de juges ; elles qui, non contentes de se voiler la tête, se couvrent aussi le visage tout entier, de sorte que, ne laissant d’ouverture que pour un œil, elles aiment mieux renoncer à la moitié de la lumière, que de prostituer leur visage tout entier. Là, une femme aime mieux voir que d’être vue. Voilà pourquoi une reine de Rome [Messaline, la femme de l’Empereur Claude] les déclarait très-malheureuses, de pouvoir aimer plus qu’elles ne peuvent être aimées, quoiqu’il soit permis de dire qu’elles sont heureuses, en ce qu’elles sont exemptes d’un autre malheur plus commun, parce que les femmes d’ordinaire peuvent être aimées plus qu’elles ne sont capables d’aimer. La modestie, imposée par cette discipline païenne, est plus pure, et pour ainsi dire, plus barbare que la nôtre. » (Du voile des vierges, chapitre 17) ↩︎
L'Afrique du Nord romaine

Didius Julianus : un Empereur d’origine africaine avant Septime Sévère ?

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Suite à notre article sur les Empereurs romains originaires d’Afrique du Nord, dans lequel nous affirmons que Septime Sévère était le premier Empereur Africain, un lecteur nous a signalé que son prédécesseur, Didius Julianus, était également d’origine africaine. Dans cet article, nous répondons à cette remarque en expliquant pourquoi nous considérons Septime Sévère, et non Didius Julianus, comme le premier Empereur africain.

Didius Julianus

Didius Julianus était un riche aristocrate romain, qui, après le meurtre de l’Empereur Pertinax, a acheté le trône impérial en promettant 25 000 sesterces à tous les soldats de la garde prétorienne. Sa proclamation comme Empereur a provoqué un soulèvement de l’armée, choquée de voir le trône vendu aux enchères. Didius Julianus n’a régné que quelques mois, avant d’être tué par Septime Sévère.

Didius Julianus était-il d’origine africaine ? Son père était un notable de Mediolanum (Milan), en Italie, tandis que sa mère était originaire de Hadrumetum (Sousse). Elle est venue vivre en Italie après son mariage.

On voit donc que Didius Julianus avait des liens avec l’Afrique, par sa mère, même s’il est né et a grandi en Italie. Il a également servi comme proconsul d’Afrique (succédant à Pertinax, qui l’a également précédé comme Empereur).

Cependant, la famille de la mère de Didius Julianus n’était pas de souche africaine : c’étaient des aristocrates romains installés en Afrique après la chute de Carthage. Par ailleurs, Didius Julianus a fait toute sa carrière en Italie et ne s’identifiait pas comme Africain, contrairement à Septime Sévère, qui parlait couramment punique et était très fier de ses origines. Pour ces raisons, il ne nous paraît pas juste de décrire Didius Julianus comme un « Empereur Africain ».

L'Afrique du Nord romaine

Septime Sévère : un Empereur nord-africain

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, beaucoup de personnalités d’origine nord-africaine, issus de familles de l’élite amazighe romanisée, ont pris des responsabilités dans l’administration impériale. Vers la fin du 2° Siècle, l’un d’eux, Septime Sévère, est devenu le premier Empereur romain d’origine africaine.

Origines et jeunesse

Septime Sévère

Septime Sévère est né le 11 avril 145, à Leptis Magna, en Libye romaine. Son père était d’origine amazighe, tandis que sa mère était issue d’une famille de la noblesse romaine installée en Afrique. Septime Sévère a grandi à Leptis Magna, en parlant couramment punique, latin et grec.

En 162, le jeune Septime Sévère part faire carrière à Rome, où deux cousins de son père ont déjà servi comme consuls. Sur la recommandation de l’un d’entre eux, l’Empereur Marc-Aurèle lui accorde le statut sénatorial, ce qui lui permet d’entamer son Cursus honorum, le parcours qu’un jeune homme doit suivre pour exercer des responsabilités dans l’administration impériale. Il devient procureur de l’Etat (Advocatus fisci).

La famille impériale : Septime Sévère et Julia Domna, avec leurs fils Caracalla et Geta (dont le visage a été effacé après son meurtre par Caracalla)

En 166, il retourne à Leptis Magna, en attendant d’avoir atteint l’âge minimal de 25 ans pour pouvoir être candidat à la questure. De retour à Rome en 169, il prend la fonction de questeur et est élu sénateur. En 173, son cousin devient gouverneur d’Afrique et le nomme son légat, une prestigieuse fonction militaire. Il retourne ensuite à Rome, où il devient tribun de la plèbe.

Il se marie vers 175, avec Paccia Marciana, une femme de Leptis Magna, qui meurt en 186. Il épouse ensuite Julia Domna, une femme syrienne, issue de la dynastie royale d’Emèse (Homs), qui deviendra son Impératrice. Il poursuit sa carrière dans l’armée et devient gouverneur de plusieurs provinces, notamment de Gaule, où son fils Caracalla est né.

Accession au pouvoir

Pièce d’or à l’effigie de Septime Sévère

En décembre 192, l’Empereur Commode est assassiné. Son successeur, l’influent sénateur Pertinax, est le patron politique de Septime Sévère, qui a promu sa carrière en le recommandant pour divers postes administratifs. Pertinax est tué à son tour après avoir régné pendant trois mois. La garde prétorienne décide de vendre le trône impérial au riche sénateur Didius Julianus. L’armée, scandalisée de voir le trône vendu aux enchères, se révolte et plusieurs militaires revendiquent le trône impérial.

Lorsqu’il apprend la mort de Pertinax, Septime Sévère décide de le venger. Il marche sur Rome à la tête de ses troupes, prend le contrôle de la ville sans opposition et fait exécuter Didius Julianus. Il fait ensuite alliance avec Albinus, le gouverneur de Bretagne (qui est également d’origine africaine), contre ses autres rivaux au sein de l’armée. Une fois son trône solidement établi, il fait tuer Albinus et s’impose comme seul maître de Rome.

En plus d’être le premier Empereur d’origine africaine, Septime Sévère est le premier Empereur originaire des provinces de l’Empire et non de Rome elle-même.

Règne de Septime Sévère

L’Arc de Septime Sévère, à Leptis Magna

Le règne de Septime Sévère marque l’apogée du pouvoir des Romano-Africains dans l’administration impériale. L’Empereur favorise la formation d’une nouvelle élite romano-africaine, en nommant beaucoup d’Africains à des responsabilités importantes. Il fait aussi de la Tripolitaine, sa région d’origine, une province romaine à part entière, et accorde à la ville d’Utique le statut de colonie romaine. Enfin, il fait construire plusieurs édifices prestigieux à Leptis Magna.

Septime Sévère est décrit par plusieurs auteurs chrétiens comme un féroce persécuteur des chrétiens de son Empire. Si la situation des chrétiens a effectivement empiré pendant son règne, avec plusieurs persécutions, il s’agit cependant davantage d’initiatives des autorités locales, pas d’une politique générale à l’échelle de tout l’Empire. L’écrivain chrétien africain Tertullien de Carthage affirme que Septime Sévère avait un médecin chrétien à sa cour et que la nourrice de ses fils était chrétienne. Le fonctionnaire chrétien Jules l’Africain a également servi dans son administration, sans être inquiété pour sa foi.

Conquêtes

Pendant son règne, Septime Sévère a mené plusieurs campagnes militaires afin de conquérir de nouveaux territoires. A sa mort, l’Empire romain occupe le plus vaste territoire de son histoire. La plupart de ses conquêtes seront cependant rapidement perdues.

En 197, Septime Sévère lance une campagne militaire contre l’Empire perse. Il prend le contrôle de la capitale, Ctésiphon, pille la ville et annexe la moitié Nord de la Mésopotamie, étendant les frontières de l’Empire plus loin vers l’Orient qu’elles ne l’ont jamais été. Les rois d’Osroène et d’Arménie lui paient un tribut et deviennent ses vassaux.

Conquêtes de Septime Sévère en Afrique

Après sa victoire contre les Perses, Septime Sévère veut sécuriser la frontière Sud de son Empire, dans son Afrique natale, où les attaques de tribus amazighes sont récurrentes. En 202, il s’empare de Garama, la capitale des Garamantes, et prend le contrôle de leur territoire. Il élargit également le territoire de la Numidie romaine, en conquérant de nouveaux territoires. Enfin, il fortifie toute la frontière Sud.

En 208, Septime Sévère voyage en Bretagne, afin de conquérir la Calédonie (Ecosse actuelle) et de devenir le premier Empereur romain à prendre le contrôle de toute l’île. Il remporte plusieurs victoires et aurait certainement atteint son objectif s’il n’était pas tombé malade en pleine campagne. Il meurt en 211, en Bretagne.

Succession

Après la mort de Septime Sevère, ses fils Caracalla et Geta lui succèdent. Alors que Septime Sévère voulait qu’ils règnent ensemble, ils se sont avérés incapables de partager le pouvoir. Finalement, Caracalla a fait assassiner Geta pour régner seul.

Carthage et l'Empire carthaginois

Les Carthaginois pratiquaient-ils des sacrifices humains ?

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Plusieurs auteurs antiques affirment que les Carthaginois brûlaient des enfants nouveau-nés sur l’autel de leur dieu Baal et de leur déesse Tanit. Alors que cette idée était largement admise dans le passé, certains historiens modernes doutent que les sacrifices humains étaient réellement pratiqués à Carthage ou pensent qu’ils étaient très rares.

Le Tophet : un lieu de sacrifices humains ?

Tyr, la « cité-mère » de Carthage, offrait des sacrifices humains à ses débuts, de même que d’autres cités phéniciennes. La pratique des sacrifices humains à Tyr semble cependant avoir cessé à peu près à la même époque que la fondation de Carthage.

Il existe une théorie selon laquelle il y avait un lien entre l’abandon des sacrifices humains à Tyr et la fondation de Carthage. Lorsque Tyr a décidé de cesser d’offrir des sacrifices humains, les traditionalistes, qui restaient attachés à cette pratique, auraient quitté la ville pour partir fonder Carthage sur la côte nord-africaine. Le mythe du suicide d’Elissa, la légendaire reine fondatrice de Carthage, serait à l’origine un sacrifice d’auto-immolation pour obtenir la faveur des dieux sur la nouvelle ville. Le prestige de Carthage, par rapport aux autres colonies phéniciennes, s’explique peut-être par son rôle religieux, de ville sacrée, à cause du sacrifice de sa fondatrice. Cette théorie est intéressante, mais elle ne peut être formellement prouvée.

Les auteurs gréco-romains, comme Plutarque et Diodore de Sicile, décrivent les sacrifices humains offerts par les Carthaginois, notamment les enfants nouveau-nés brûlés vifs lors de cérémonies rituelles. Il faut cependant garder à l’esprit que ces auteurs sont des ennemis de Carthage et que leur œuvre contient une grande part de propagande. Cela ne veut pas dire que les sacrifices humains n’existaient pas, mais qu’ils étaient peut-être bien plus rares que le récit de ces auteurs n’en donne l’impression.

Le Tophet de Carthage, au cœur de la ville antique, était une ère sacrée, dédiée à Baal et Tanit. Des excavations ont permis de retrouver un grand nombres d’urnes funéraires contenant les restes d’enfants, parfois de nouveau-nés. Par ailleurs, des inscriptions mentionnant des offrandes d’animaux ou d’enfants aux dieux (molok) ont été retrouvées, sans qu’on sache si cela implique leur mise à mort. Il est possible que le Tophet servait de lieu de sacrifice d’enfants.

Certains spécialistes ont suggéré que le Tophet était peut-être plutôt un cimetière pour les bébés morts-nés et les autres enfants morts de mort naturelle. Un examen des squelettes d’enfants ne montre aucune trace de traumatisme indiquant qu’ils seraient morts de mort violente.

Le suicide du roi de Carthage Hamilcar Ier, après sa défaite en Sicile, pourrait être un auto-sacrifice afin d’inverser le cours de la bataille.

La femme de Hasdrubal et ses enfants, peinture d’Ercole de’ Roberti

Après la défaite finale de Carthage, le dernier commandant carthaginois, Hasdrubal le Boétharche, s’est rendu aux Romains. Sa femme l’a maudit pour sa lâcheté, puis elle a coupé la gorge de leurs enfants, les a jetés dans un temple en feu et s’est précipitée elle-même dans les flammes. Ce geste désespéré peut être interprété comme un sacrifice rituel, destiné à sauver la ville qui était sur le point d’être détruite. Le suicide de la femme de Hasdrubal a peut-être inspiré Virgile pour le suicide de Didon.

La plupart des spécialistes acceptent aujourd’hui que les Carthaginois pratiquaient des sacrifices humains, y compris d’enfants. Il est cependant probable que de tels sacrifices étaient extrêmement rares, réservés aux crises les plus graves.

Le christianisme en Afrique du Nord

Jules l’Africain : un érudit nord-africain chrétien à la cour impériale

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Jules l’Africain est un militaire, diplomate et écrivain, originaire d’Afrique romaine et de religion chrétienne, qui a fait carrière dans l’administration de l’Empereur romain Septime Sévère et de ses successeurs. Alors qu’il a servi sous des Empereurs païens, ses qualités étaient si précieuses pour ses maîtres qu’il n’a jamais été inquiété pour sa foi.

Vie de Jules l’Africain

Portrait tardif de Jules l’Africain

Sextus Julius Africanus, plus connu sous le nom de Jules l’Africain, est né vers 160, à Aelia Capitolina, la nouvelle ville construite par les Romains sur le site de Jérusalem. A cette époque, les Romains, après avoir chassé les Juifs de Palestine, y installent de nouvelles populations venues de tout l’Empire. La famille de Jules l’Africain, originaire d’Afrique romaine, fait partie de cette migration.

Dans sa jeunesse, il s’engage dans l’armée romaine. En tant qu’officier militaire, il participe à la campagne de l’Empereur Septime Sévère contre les Perses. Cet Empereur, lui-même d’origine Africaine, veut promouvoir une nouvelle élite romano-africaine, dont Jules l’Africain fait partie.

A un moment donné de sa vie, on ne sait pas exactement quand, il se convertit au christianisme, une religion encore très minoritaire à cette époque. Après sa conversion, il est allé à Alexandrie, pour étudier à l’école théologique chrétienne de la ville. Jules l’Africain représente une nouvelle élite chrétienne, qui a reçu une excellente éducation et maîtrise parfaitement l’héritage culturel gréco-romain. Alors qu’il a servi sous des Empereurs réputés hostiles au christianisme, il n’a jamais été inquiété pour sa foi.

Le Royaume d’Osroène et ses voisins

En 212, le nouvel Empereur Caracalla lui confie la mission la plus importante de sa vie : il le nomme Ambassadeur auprès du Royaume d’Osroène. Le roi Abgar VIII d’Osroène vient de décéder et son fils Abgar IX, qui lui succède, a grandi comme otage à Rome. Le rôle de l’Ambassadeur romain était surtout de rendre compte à Rome de la loyauté du nouveau roi. Par ailleurs, depuis la conversion d’Abgar VIII, vers 200, l’Osroène est la première nation officiellement chrétienne de l’histoire, plus d’un siècle avant Rome, ce qui a certainement influencé le choix du chrétien Jules l’Africain comme Ambassadeur.

Son séjour à Edesse (Şanlıurfa, en Turquie actuelle), la capitale de l’Osroène, a permis à Jules l’Africain de s’adonner pleinement à sa passion : la recherche scientifique et littéraire. La ville était un important centre culturel syriaque, ainsi qu’un important centre théologique chrétien. Jules l’Africain a notamment rencontre Bardesane, le premier auteur connu en langue syriaque, qui a écrit des ouvrages philosophiques et historiques. Il a également voyagé plus loin, en Perse.

En 213, Abgar IX est convoqué à Rome et tué par Caracalla, ce qui permet à l’Empire romain d’annexer l’Osroène. Jules l’Africain s’installe en Palestine, où il se consacre à l’écriture.

Emmaüs-Nicopolis

Sa vie après son retour d’Edesse est peu connue. On ignore s’il a participé à la campagne militaire de Caracalla contre les Perses, en 218. Il a écrit une lettre au théologien chrétien Origène d’Alexandrie, dans laquelle il l’appelle « mon fils ». Il a dirigé une ambassade de citoyens de la ville d’Emmaüs, où il résidait, auprès de l’Empereur Héliogabale (218-222), pour demander la restauration de leur ville ; la ville sera effectivement restaurée et renommée Nicopolis. Une de ses œuvres, les Cestes, est dédiée à l’Empereur Sévère Alexandre (222-235). Sous son règne, il aurait ouvert une bibliothèque publique au Panthéon de Rome. Il est mort sous le règne de l’Empereur Gordien (238-244).

Son œuvre

Jules l’Africain parlait couramment grec, latin, punique, hébreu et syriaque. Il écrit en grec.

Son œuvre est essentiellement historique. Il a écrit une chronique de l’histoire du monde, depuis sa création. Il s’agit de la première chronique universelle, qui raconte l’histoire de tous les hommes, alors que les chroniqueurs plus anciens se concentrent sur un peuple particulier. Jules l’Africain est aussi le premier à avoir écrit l’histoire dans une perspective chrétienne. En cela, il a beaucoup influencé les historiens chrétiens après lui.

La chronique de Jules l’Africain contient notamment une liste des vainqueurs des Jeux Olympiques, sur une période de presque 1000 ans, de la Première (-776) à la 249° Olympiade (217). Il s’agit de la seule liste complète des vainqueurs des Jeux Olympiques qui ait été conservée.

Un autre ouvrage important sont ses Cestes, une sorte d’encyclopédie du savoir, dans des domaines allant de l’agriculture aux sciences naturelles et à la stratégie militaire. Dans cet ouvrage, les parties consacrées à l’art de la guerre sont particulièrement surprenantes : pour lui, la fin justifie les moyens, seule l’efficacité d’une tactique compte, non sa moralité. Il justifie l’emploi de méthodes comme l’empoisonnement des puits et la politique de la terre brûlée pour parvenir à la victoire. La violence des méthodes qu’il décrit est peut-être la raison pour laquelle les auteurs chrétiens ultérieurs, choqués par de tels propos, ne se sont pas beaucoup servis des Cestes.

L'Afrique du Nord romaine

Les Empereurs romains nord-africains

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, beaucoup de personnalités d’origine nord-africaine, issus de familles de l’élite amazighe romanisée, ont pris des responsabilités dans l’administration impériale. Il y a même eu plusieurs Empereurs d’origine africaine.

Un premier prétendant

Albinus

Decimus Clodius Albinus est né vers 150, à Hadrumetum (Sousse), en Afrique romaine, dans une famille de l’aristocratie romaine. Son cognomen (surnom) Albinus vient de son albinisme.

Albinus fait carrière dans l’armée, sous les Empereurs Marc-Aurèle et Commode, et devient gouverneur de Bretagne romaine.

L’Empereur Commode est assassiné en décembre 192. Le préfet du prétoire Quintus Aemilius Laetus, qui a participé au complot contre lui, était d’origine africaine, de Thenae (Thyna, près de Sfax, en Tunisie actuelle).

L’armée a choisi le sénateur Pertinax pour succéder à Commode, mais il n’a régné que trois mois avant d’être assassiné à son tour. La garde prétorienne a alors vendu le trône impérial au riche sénateur Didius Julianus (qui avait également des liens avec l’Afrique, par sa mère, issue d’une famille romaine installée à Hadrumetum (Sousse)). L’armée, scandalisée de voir le trône vendu aux enchères, s’est révoltée. Au cours de cette année, plusieurs militaires ont revendiqué le trône impérial, dont Albinus, soutenu par les légions romaines en Bretagne.

Dans la guerre civile qui a suivi, Albinus a fait alliance avec un autre militaire, également d’origine africaine : Septime Sévère. Albinus accepte d’abord de servir comme César (vice-Empereur) de Septime Sévère, gouvernant la partie occidentale de l’Empire. Après la défaite des autres prétendants au trône, Septime Sévère, résolu à s’imposer comme le seul maître de l’Empire, décide d’écarter Albinus, qui est tué en 197.

Septime Sévère (193-211)

Septime Sévère

Septime Sévère est le premier et le plus grand Empereur romain d’origine africaine, ainsi que le fondateur de la dynastie des Sévères, qui a régné pendant plus de 30 ans. Né à Leptis Magna, en Libye, il a construit plusieurs édifices prestigieux dans sa ville natale (dont l’Arc de Septime Sévère, sur la photo de couverture). Son règne représente l’apogée du pouvoir des Romano-Africains dans l’administration impériale. Grâce à ses conquêtes, l’Empire romain s’est agrandi jusqu’à occuper, à sa mort, le plus vaste territoire de son histoire. Il a notamment conquis les Garamantes. Nous lui avons consacré un article détaillé.

Les successeurs de Septime Sévère

Caracalla

Après la mort de Septime Sevère, ses fils Caracalla et Geta lui succèdent. Alors que Septime Sévère voulait qu’ils règnent ensemble, ils se sont avérés incapables de partager le pouvoir. Finalement, Caracalla a fait assassiner Geta pour régner seul.

Caracalla (211-217) était un Empereur d’origine africaine par son père et syrienne par sa mère, né à Lugdunum (Lyon), en Gaule. Ses biographies mettent en avant le fait que, pendant son règne, il a incarné les meilleures qualités de ces trois peuples. Il est connu surtout pour avoir accordé la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’Empire.

Après l’assassinat de Caracalla, Macrin, son préfet du prétoire, devient Empereur (217-218). Il est également d’origine africaine : il est né à Césarée (Cherchell), dans une famille d’origine amazighe.

La famille Sévère, écartée du pouvoir, soutient Héliogabale, le fils d’une cousine de Caracalla, dont la mère prétend qu’il est le fils illégitime de l’Empereur assassiné. La plupart des historiens modernes doutent que Caracalla était vraiment son père. Macrin est tué et Héliogabale lui succède (218-222). Son règne sera marqué par un scandale religieux : il refuse d’adorer les dieux romains, préférant le culte d’une divinité syrienne.

La garde prétorienne, hostile à Héliogabale, décide de le renverser et de proclamer comme Empereur à sa place son cousin Sévère Alexandre (222-235), le dernier Empereur de la dynastie des Sévère. Lorsque celui-ci est tué à son tour, c’est la fin de la dynastie des Sévère.

La dynastie des Gordien

Gordien III

Les trois Empereurs appelés Gordien (père, fils et petit-fils) n’étaient pas d’origine africaine, mais ils avaient des liens étroits avec l’Afrique. Gordien I était proconsul d’Afrique romaine avant d’être proclamé Empereur par la population africaine, puis reconnu par le Sénat. Il a régné à Carthage pendant quelques semaines en 238, avec son fils Gordien II, avant d’être tué par un partisan de son prédécesseur. Son petit-fils Gordien III (238-244) est probablement né à Thysdrus (El Jem) et a probablement fait construire l’amphithéâtre de la ville, le plus grand et le mieux conservé d’Afrique romaine. Article détaillé

Quels Empereurs ont été proconsuls d’Afrique ?
Comme Gordien I, plusieurs autres Empereurs ont servi comme proconsuls (gouverneurs) d’Afrique romaine. Galba, qui a régné pendant quelques mois en 67-68, a été proconsul d’Afrique vers 45, sous l’Empereur Claude (41-54). Vitellius a été proconsul d’Afrique en 60 ou 61, sous Néron. Pertinax et Didius Julianus, les deux prédécesseurs de Septime Sévère, ont été proconsuls d’Afrique sous Commode (180-192), peu avant de devenir Empereurs.
Cette fonction n’implique pas qu’ils avaient des origines africaines, ni même des liens particuliers avec l’Afrique. Le proconsulat d’Afrique était un poste très convoité par l’élite romaine, réservé aux administrateurs les plus compétents.

Un dernier Empereur africain

Monnaie à l’effigie d’Emilien

Le dernier Empereur romain d’origine africaine, Emilien, est né à Djerba, mais il était d’origine maure. Il a régné pendant trois mois, en 257. Article détaillé

Selon certaines sources, l’Empereur Carus (282-283) était également d’origine africaine, mais les historiens modernes contestent cette origine.

Enfin, il y a eu aussi plusieurs Impératrices d’origine nord-africaine.

Les usurpateurs nord-africains
En plus de ces Empereurs, plusieurs autres personnalités nord-africaines ont revendiqué le trône impérial sans succès.
Le premier usurpateur nord-africain est Albinus, déjà mentionné dans cet article. Originaire de Hadrumetum (Sousse), il s’est proclamé Empereur en 193, avant d’être vaincu par Septime Sévère.
En 240, alors que l’Empereur Gordien III, n’a que 15 ans, le proconsul d’Afrique Sabinianus, originaire d’Acholla (Ras Botria, au Nord de Sfax), s’est proclamé Empereur à sa place. Basé à Carthage, il contrôlait l’Afrique, mais il n’était pas reconnu ailleurs dans l’Empire. Sa rébellion sera de courte durée : il est rapidement éliminé par les fidèles de Gordien III.
D’après l’Histoire Auguste, une collection de biographies d’Empereurs romains écrite au 4° Siècle, un certain Celse, un tribun militaire basé en Afrique romaine, s’est proclamé Empereur pendant le règne de Gallien (253-268). La plupart des historiens modernes pensent que cet usurpateur n’a jamais existé.
Vers 308, en pleine guerre civile entre prétendants au trône impérial, un de ces prétendants, Maxence, veut être reconnu en Afrique. Domitius Alexander, le gouverneur-général d’Afrique romaine, refuse et se proclame lui-même Empereur. Il est vaincu et tué par Maxence deux ans après.
Enfin, en 413, Héraclien, le gouverneur-général de l’Afrique romaine, se révolte contre l’Empereur Honorius. Pour s’emparer du trône, il débarque en Italie, mais il est vaincu.