Suite à notre article sur les Empereurs romains originaires d’Afrique du Nord, dans lequel nous affirmons que Septime Sévère était le premier Empereur Africain, un lecteur nous a signalé que son prédécesseur, Didius Julianus, était également d’origine africaine. Dans cet article, nous répondons à cette remarque en expliquant pourquoi nous considérons Septime Sévère, et non Didius Julianus, comme le premier Empereur africain.
Didius Julianus
Didius Julianus était un riche aristocrate romain, qui, après le meurtre de l’Empereur Pertinax, a acheté le trône impérial en promettant 25 000 sesterces à tous les soldats de la garde prétorienne. Sa proclamation comme Empereur a provoqué un soulèvement de l’armée, choquée de voir le trône vendu aux enchères. Didius Julianus n’a régné que quelques mois, avant d’être tué par Septime Sévère.
Didius Julianus était-il d’origine africaine ? Son père était un notable de Mediolanum (Milan), en Italie, tandis que sa mère était originaire de Hadrumetum (Sousse). Elle est venue vivre en Italie après son mariage.
On voit donc que Didius Julianus avait des liens avec l’Afrique, par sa mère, même s’il est né et a grandi en Italie. Il a également servi comme proconsul d’Afrique (succédant à Pertinax, qui l’a également précédé comme Empereur).
Cependant, la famille de la mère de Didius Julianus n’était pas de souche africaine : c’étaient des aristocrates romains installés en Afrique après la chute de Carthage. Par ailleurs, Didius Julianus a fait toute sa carrière en Italie et ne s’identifiait pas comme Africain, contrairement à Septime Sévère, qui parlait couramment punique et était très fier de ses origines. Pour ces raisons, il ne nous paraît pas juste de décrire Didius Julianus comme un « Empereur Africain ».
Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, beaucoup de personnalités d’origine nord-africaine, issus de familles de l’élite amazighe romanisée, ont pris des responsabilités dans l’administration impériale. Vers la fin du 2° Siècle, l’un d’eux, Septime Sévère, est devenu le premier Empereur romain d’origine africaine.
Origines et jeunesse
Septime Sévère
Septime Sévère est né le 11 avril 145, à Leptis Magna, en Libye romaine. Son père était d’origine amazighe, tandis que sa mère était issue d’une famille de la noblesse romaine installée en Afrique. Septime Sévère a grandi à Leptis Magna, en parlant couramment punique, latin et grec.
En 162, le jeune Septime Sévère part faire carrière à Rome, où deux cousins de son père ont déjà servi comme consuls. Sur la recommandation de l’un d’entre eux, l’Empereur Marc-Aurèle lui accorde le statut sénatorial, ce qui lui permet d’entamer son Cursus honorum, le parcours qu’un jeune homme doit suivre pour exercer des responsabilités dans l’administration impériale. Il devient procureur de l’Etat (Advocatus fisci).
La famille impériale : Septime Sévère et Julia Domna, avec leurs fils Caracalla et Geta (dont le visage a été effacé après son meurtre par Caracalla)
En 166, il retourne à Leptis Magna, en attendant d’avoir atteint l’âge minimal de 25 ans pour pouvoir être candidat à la questure. De retour à Rome en 169, il prend la fonction de questeur et est élu sénateur. En 173, son cousin devient gouverneur d’Afrique et le nomme son légat, une prestigieuse fonction militaire. Il retourne ensuite à Rome, où il devient tribun de la plèbe.
Il se marie vers 175, avec Paccia Marciana, une femme de Leptis Magna, qui meurt en 186. Il épouse ensuite Julia Domna, une femme syrienne, issue de la dynastie royale d’Emèse (Homs), qui deviendra son Impératrice. Il poursuit sa carrière dans l’armée et devient gouverneur de plusieurs provinces, notamment de Gaule, où son fils Caracalla est né.
Accession au pouvoir
Pièce d’or à l’effigie de Septime Sévère
En décembre 192, l’Empereur Commode est assassiné. Son successeur, l’influent sénateur Pertinax, est le patron politique de Septime Sévère, qui a promu sa carrière en le recommandant pour divers postes administratifs. Pertinax est tué à son tour après avoir régné pendant trois mois. La garde prétorienne décide de vendre le trône impérial au riche sénateur Didius Julianus. L’armée, scandalisée de voir le trône vendu aux enchères, se révolte et plusieurs militaires revendiquent le trône impérial.
Lorsqu’il apprend la mort de Pertinax, Septime Sévère décide de le venger. Il marche sur Rome à la tête de ses troupes, prend le contrôle de la ville sans opposition et fait exécuter Didius Julianus. Il fait ensuite alliance avec Albinus, le gouverneur de Bretagne (qui est également d’origine africaine), contre ses autres rivaux au sein de l’armée. Une fois son trône solidement établi, il fait tuer Albinus et s’impose comme seul maître de Rome.
En plus d’être le premier Empereur d’origine africaine, Septime Sévère est le premier Empereur originaire des provinces de l’Empire et non de Rome elle-même.
Règne de Septime Sévère
L’Arc de Septime Sévère, à Leptis Magna
Le règne de Septime Sévère marque l’apogée du pouvoir des Romano-Africains dans l’administration impériale. L’Empereur favorise la formation d’une nouvelle élite romano-africaine, en nommant beaucoup d’Africains à des responsabilités importantes. Il fait aussi de la Tripolitaine, sa région d’origine, une province romaine à part entière, et accorde à la ville d’Utique le statut de colonie romaine. Enfin, il fait construire plusieurs édifices prestigieux à Leptis Magna.
Septime Sévère est décrit par plusieurs auteurs chrétiens comme un féroce persécuteur des chrétiens de son Empire. Si la situation des chrétiens a effectivement empiré pendant son règne, avec plusieurs persécutions, il s’agit cependant davantage d’initiatives des autorités locales, pas d’une politique générale à l’échelle de tout l’Empire. L’écrivain chrétien africain Tertullien de Carthage affirme que Septime Sévère avait un médecin chrétien à sa cour et que la nourrice de ses fils était chrétienne. Le fonctionnaire chrétien Jules l’Africain a également servi dans son administration, sans être inquiété pour sa foi.
Conquêtes
Pendant son règne, Septime Sévère a mené plusieurs campagnes militaires afin de conquérir de nouveaux territoires. A sa mort, l’Empire romain occupe le plus vaste territoire de son histoire. La plupart de ses conquêtes seront cependant rapidement perdues.
En 197, Septime Sévère lance une campagne militaire contre l’Empire perse. Il prend le contrôle de la capitale, Ctésiphon, pille la ville et annexe la moitié Nord de la Mésopotamie, étendant les frontières de l’Empire plus loin vers l’Orient qu’elles ne l’ont jamais été. Les rois d’Osroène et d’Arménie lui paient un tribut et deviennent ses vassaux.
Conquêtes de Septime Sévère en Afrique
Après sa victoire contre les Perses, Septime Sévère veut sécuriser la frontière Sud de son Empire, dans son Afrique natale, où les attaques de tribus amazighes sont récurrentes. En 202, il s’empare de Garama, la capitale des Garamantes, et prend le contrôle de leur territoire. Il élargit également le territoire de la Numidie romaine, en conquérant de nouveaux territoires. Enfin, il fortifie toute la frontière Sud.
En 208, Septime Sévère voyage en Bretagne, afin de conquérir la Calédonie (Ecosse actuelle) et de devenir le premier Empereur romain à prendre le contrôle de toute l’île. Il remporte plusieurs victoires et aurait certainement atteint son objectif s’il n’était pas tombé malade en pleine campagne. Il meurt en 211, en Bretagne.
Succession
Après la mort de Septime Sevère, ses fils Caracalla et Geta lui succèdent. Alors que Septime Sévère voulait qu’ils règnent ensemble, ils se sont avérés incapables de partager le pouvoir. Finalement, Caracalla a fait assassiner Geta pour régner seul.
Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, beaucoup de personnalités d’origine nord-africaine, issus de familles de l’élite amazighe romanisée, ont pris des responsabilités dans l’administration impériale. Il y a même eu plusieurs Empereurs d’origine africaine.
Un premier prétendant
Albinus
Decimus Clodius Albinus est né vers 150, à Hadrumetum (Sousse), en Afrique romaine, dans une famille de l’aristocratie romaine. Son cognomen (surnom) Albinus vient de son albinisme.
Albinus fait carrière dans l’armée, sous les Empereurs Marc-Aurèle et Commode, et devient gouverneur de Bretagne romaine.
L’Empereur Commode est assassiné en décembre 192. Le préfet du prétoire Quintus Aemilius Laetus, qui a participé au complot contre lui, était d’origine africaine, de Thenae (Thyna, près de Sfax, en Tunisie actuelle).
L’armée a choisi le sénateur Pertinax pour succéder à Commode, mais il n’a régné que trois mois avant d’être assassiné à son tour. La garde prétorienne a alors vendu le trône impérial au riche sénateur Didius Julianus (qui avait également des liens avec l’Afrique, par sa mère, issue d’une famille romaine installée à Hadrumetum (Sousse)). L’armée, scandalisée de voir le trône vendu aux enchères, s’est révoltée. Au cours de cette année, plusieurs militaires ont revendiqué le trône impérial, dont Albinus, soutenu par les légions romaines en Bretagne.
Dans la guerre civile qui a suivi, Albinus a fait alliance avec un autre militaire, également d’origine africaine : Septime Sévère. Albinus accepte d’abord de servir comme César (vice-Empereur) de Septime Sévère, gouvernant la partie occidentale de l’Empire. Après la défaite des autres prétendants au trône, Septime Sévère, résolu à s’imposer comme le seul maître de l’Empire, décide d’écarter Albinus, qui est tué en 197.
Après la mort de Septime Sevère, ses fils Caracalla et Geta lui succèdent. Alors que Septime Sévère voulait qu’ils règnent ensemble, ils se sont avérés incapables de partager le pouvoir. Finalement, Caracalla a fait assassiner Geta pour régner seul.
Caracalla (211-217) était un Empereur d’origine africaine par son père et syrienne par sa mère, né à Lugdunum (Lyon), en Gaule. Ses biographies mettent en avant le fait que, pendant son règne, il a incarné les meilleures qualités de ces trois peuples. Il est connu surtout pour avoir accordé la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’Empire.
Après l’assassinat de Caracalla, Macrin, son préfet du prétoire, devient Empereur (217-218). Il est également d’origine africaine : il est né à Césarée (Cherchell), dans une famille d’origine amazighe.
La famille Sévère, écartée du pouvoir, soutient Héliogabale, le fils d’une cousine de Caracalla, dont la mère prétend qu’il est le fils illégitime de l’Empereur assassiné. La plupart des historiens modernes doutent que Caracalla était vraiment son père. Macrin est tué et Héliogabale lui succède (218-222). Son règne sera marqué par un scandale religieux : il refuse d’adorer les dieux romains, préférant le culte d’une divinité syrienne.
La garde prétorienne, hostile à Héliogabale, décide de le renverser et de proclamer comme Empereur à sa place son cousin Sévère Alexandre (222-235), le dernier Empereur de la dynastie des Sévère. Lorsque celui-ci est tué à son tour, c’est la fin de la dynastie des Sévère.
La dynastie des Gordien
Gordien III
Les trois Empereurs appelés Gordien (père, fils et petit-fils) n’étaient pas d’origine africaine, mais ils avaient des liens étroits avec l’Afrique. Gordien I était proconsul d’Afrique romaine avant d’être proclamé Empereur par la population africaine, puis reconnu par le Sénat. Il a régné à Carthage pendant quelques semaines en 238, avec son fils Gordien II, avant d’être tué par un partisan de son prédécesseur. Son petit-fils Gordien III (238-244) est probablement né à Thysdrus (El Jem) et a probablement fait construire l’amphithéâtre de la ville, le plus grand et le mieux conservé d’Afrique romaine. Article détaillé
Quels Empereurs ont été proconsuls d’Afrique ? Comme Gordien I, plusieurs autres Empereurs ont servi comme proconsuls (gouverneurs) d’Afrique romaine. Galba, qui a régné pendant quelques mois en 67-68, a été proconsul d’Afrique vers 45, sous l’Empereur Claude (41-54). Pertinax et Didius Julianus, les deux prédécesseurs de Septime Sévère, ont été proconsuls d’Afrique sous Commode (180-192), peu avant de devenir Empereurs. Cette fonction n’implique pas qu’ils avaient des origines africaines, ni même des liens particuliers avec l’Afrique. Le proconsulat d’Afrique était un poste très convoité par l’élite romaine, réservé aux administrateurs les plus compétents.
Un dernier Empereur africain
Monnaie à l’effigie d’Emilien
Le dernier Empereur romain d’origine africaine, Emilien, est né à Djerba, mais il était d’origine maure. Il a régné pendant trois mois, en 257. Article détaillé
Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, beaucoup de personnalités d’origine nord-africaine ont pris des responsabilités dans l’administration impériale. On estime que vers la fin du 2° Siècle, un tiers des sénateurs romains étaient d’origine africaine ! Une inscription retrouvée à Makthar, dans la Dorsale tunisienne, raconte le parcours d’un paysan nord-africain, né dans la pauvreté, qui a finalement été élu par les citoyens de sa ville pour les représenter au Sénat.
Le site archéologique de Makthar est situé dans le gouvernorat de Siliana, en Tunisie, à 70 km de El Kef. Il s’agit du site de l’ancienne ville numide, puis romaine, de Mactaris, avec plusieurs édifices religieux et civils très bien conservés. Le parc archéologique et le musée de Makthar contiennent de nombreuses pièces d’une grande valeur qui ont été découvertes ici. D’autres pièces sont conservées au Musée du Bardo de Tunis et dans d’autres musées internationaux.
Parmi les trésors archéologiques qui ont été retrouvés sur ce site, il y a l’inscription funéraire, rédigée en latin, d’un certain Caius Mulceius Maximus. L’auteur, un paysan de la région, raconte comment, alors qu’il est issu d’une famille pauvre et n’a connu que les travaux des champs pendant toute sa vie, à force de persévérance et d’un dur labeur, il a réussi à acquérir une maison et un domaine et a même été élu sénateur ! Ce rare témoignage de première main offre un éclairage fascinant sur l’efficacité de la méritocratie romaine, qui permettait à un simple paysan de devenir sénateur. L’inscription contient aussi de précieuses informations sur la vie économique dans les campagnes d’Afrique romaine.
Cette inscription, découverte en 1882 par l’archéologue français Joseph Alphonse Letaille, est aujourd’hui conservée au Musée du Louvre, à Paris.
Voici le texte de l’inscription du moissonneur de Makthar :
« Je suis né d’une pauvre famille et d’un humble père, qui n’avait ni fortune ni maison en ville ; depuis ma naissance, je n’ai vécu que pour mon travail aux champs, et ni pour les champs, ni pour moi il n’y eut jamais de repos ; quand l’année avait conduit les moissons à maturité, alors j’étais le premier à couper le chaume ; quand s’avançait dans les campagnes la troupe des hommes porteurs de faux, se dirigeant vers les campagnes de la numide Cirta ou vers celles de Jupiter, pour moissonner le premier dans les campagnes, je devançais tout le monde, laissant derrière mon dos d’épaisses javelles ; pendant deux fois six moissons, j’ai fauché sous un soleil d’enfer ; ainsi ai-je réussi à devenir chef ; pendant onze années, j’ai dirigé des troupes de moissonneurs, et nos mains ont émondé les plaines de Numidie ; un travail comme le mien et une vie parcimonieuse ont rapporté : ils ont fait de moi le maître d’une maison et le propriétaire d’un domaine, ma maison ne manque de rien, et grâce à notre mode de vie, elle a récolte les fruits des honneurs ; je suis devenu membre du sénat de ma cité et, coopté par mes collègues, j’ai siégé dans leur temple ; j’étais un petit paysan, je suis devenu censeur ; j’ai vu naître et grandir mes enfants et mes chers petits-enfants ; juste récompense d’une vie, j’ai traversé des années glorieuses qu’aucune langue impie ne vient flétrir du moindre reproche ; mortels, apprenez à vivre sans reproches ; qui a vécu dans l’honneur a mérite de mourir de même. — Epitaphe de Mulceius Maximus »
Plusieurs des plus belles mosaïques de tout le monde romain ont été réalisées en Afrique romaine. Une des plus célèbres est le plus ancien portrait connu du grand poète latin Virgile. Cette mosaïque, retrouvée à Sousse, est aujourd’hui conservée au Musée du Bardo, à Tunis.
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Cette fresque carrée, de 1,20m de côté, représente Virgile, le plus grand poète romain et l’auteur de l’Enéïde, vêtu d’une toge blanche et assis sur un siège, avec un parchemin sur les genoux. A sa droite et à sa gauche se tiennent les muses (déesses des arts) Clio et Melpomène : Clio, la muse de l’histoire, est en train de lire, tandis que Melpomène, la muse des tragédies, tient un masque tragique. Sur le parchemin ouvert, on peut lire un passage de l’Enéïde qui fait référence aux muses : « Musa, mihi causas memora, quo numine laeso, quidve… » (« Muse, rappelle-moi les causes, dis-moi pour quelle atteinte à ses droits sacrés, pour quelle… »).
Cette mosaïque a été découverte en 1896, dans le jardin d’une villa romaine à Sousse. Sa datation est incertaine : elle a été réalisée entre le 1° et le 4° Siècle. Il s’agit du plus ancien portrait connu de Virgile, ce qui lui donne une importance historique particulière. La mosaïque est remarquable aussi par la grande qualité de son exécution.
L’historien de l’art tunisien Mohamed Yaqoub a suggéré que le propriétaire de la villa se représente peut-être lui-même sous les traits de Virgile, afin d’exprimer son admiration pour le poète.
La mosaïque de Virgile est aujourd’hui conservée au Musée du Bardo de Tunis. Elle constitue la pièce maîtresse de la riche collection de mosaïques romaines de ce musée.
Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, des Romano-Africains, commerçants, militaires ou fonctionnaires, ont migré à travers tout l’Empire. Au 3° Siècle, on retrouve des soldats maures en Bretagne, où ils gardaient les frontières de l’Empire.
La Bretagne, conquise par Rome au 1er Siècle, était située aux extrémités de l’immense Empire romain. La Bretagne n’a jamais été entièrement occupée par Rome : malgré plusieurs campagnes militaires, le Nord de l’île lui a toujours échappé. La frontière de la Bretagne romaine correspondait approximativement à la frontière actuelle entre l’Angleterre et l’Ecosse. L’Irlande n’a jamais été sous souveraineté romaine.
Pendant son mandat de gouverneur, Quintus Lollius Urbicus a commencé à faire venir des garnisons militaires d’origine nord-africaine. Ces soldats étaient stationnés sur le Mur d’Hadrien, à la forteresse d’Aballava (Burgh By Sands). En anglais, ils sont connus sous le nom d’ « Aurelian Moors » , d’après l’Empereur Marc-Aurèle, le successeur d’Antonin. Ils étaient environ 500 hommes. Les historiens britanniques les considèrent généralement comme les premiers Africains en Bretagne, ce qui exclut les commerçants carthaginois qui les ont précédés, mais ne s’installaient probablement pas sur place.
L’amphithéâtre d’El Jem, dans la province de Mahdia en Tunisie, est l’amphithéâtre romain le plus grand et le mieux conservé d’Afrique du Nord, ainsi qu’une des ruines romaines les mieux préservées au monde. Construit au 3° Siècle, il pouvait accueillir jusqu’à 35 000 spectateurs. Il s’agit du site le plus emblématique de l’Afrique romaine.
A l’époque romaine, El Jem s’appelle Thysdrus, une ancienne ville punique devenue une colonie romaine. Au début du 3° Siècle, elle était en concurrence avec Hadrumetum (Sousse) pour le statut de deuxième ville de la province d’Afrique, après Carthage. Comme aujourd’hui, la région était un important centre de production d’huile d’olive.
Gordien III, le constructeur probable de l’amphithéâtre
La date précise de la construction de l’amphithéâtre n’est pas certaine. On a longtemps pensé qu’il avait été construit par l’Empereur Gordien I, qui était proconsul d’Afrique avant d’accéder au trône impérial, et par son fils Gordien II, légat de son père à Thysdrus avant d’être choisi comme son co-Empereur. En fait, le court règne de Gordien I et II (22 jours) ne leur aurait pas permis de réaliser une telle construction. Il est plus probable qu’il ait été construit par Gordien III (238-244), le petit-fils de Gordien I. Les partisans de cette théorie pensent que Gordien III est né à Thysdrus et que, comme Septime Sévère à Leptis Magna, il s’est senti appelé à embellir sa ville natale. Là encore, il s’agit cependant d’une pure supposition, sans aucune preuve archéologique pour le confirmer. Par ailleurs, des structures plus anciennes montrent que l’édifice a été construit sur les vestiges d’un autre amphithéâtre plus ancien.
L’amphithéâtre a la forme d’une ellipse, de 148 mètres de long et 122 mètres de large. L’arène mesure 65 mètres de long et 39 mètres de large. L’amphithéâtre comptait 64 arcades, sur trois étages. La hauteur des murs est de 36 mètres. Sa capacité est estimée entre 27 000 et 45 000 places, selon les calculs. De ce fait, il s’agit non seulement du plus grand amphithéâtre romain d’Afrique (devant celui de Carthage !), mais aussi d’un des plus grands amphithéâtres au monde.
En plus de sa taille, l’amphithéâtre d’El Jem est aussi exceptionnellement bien conservé. Il s’agit du seul amphithéâtre romain, avec le Colisée de Rome, à posséder une façade encore entièrement intacte, avec trois niveaux de galeries. Son attique (partie supérieure qui vient couronner la construction) est perdu, mais il ressemblait probablement à celui du Colisée.
Lions dévorant un sanglier, mosaïque de combat d’animaux, Musée archéologique d’El Jem
A l’apogée de la ville, l’amphithéâtre de Thysdrus accueillait les spectacles si populaires dans tout le monde romain : combats de gladiateurs, combats d’animaux sauvages, courses et autres jeux du cirque. Les reconstitutions de chasse aux fauves étaient particulièrement prisées. L’amphithéâtre pouvait servir aussi de lieu d’exécution des condamnés à mort, tués par des gladiateurs ou dévorés par des animaux sauvages. Des martyrs chrétiens ont notamment été mis à mort dans l’arène.
Pendant la guerre de résistance de Dihya (Kahina) contre l’envahisseur arabe, son armée s’est réfugiée dans l’amphithéâtre d’El Jem.
Ce site exceptionnel est inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis 1979. Ce classement a rendu possible une campagne de restauration et de conservation du site. La restauration des gradins lui permet d’accueillir à nouveau jusqu’à 500 spectateurs, pour des concerts et d’autres manifestations culturelles. Il accueille notamment, depuis 1985, le Festival international de musique symphonique d’El Jem, fondé par l’ancien Président tunisien Mohamed Ennaceur, qui est né à El Jem.
En plus de son amphithéâtre, Thysdrus avait également un cirque (circuit de course de chars), presque aussi grand que le Cirque Maxime de Rome, qui pouvait accueillir jusqu’à 30 000 spectateurs.
Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, beaucoup de personnalités d’origine nord-africaine, issus de familles de l’élite amazighe romanisée, ont pris des responsabilités dans l’administration impériale et se sont distinguées par leur talent, à Rome et dans tout l’Empire. On estime que vers la fin du 2° Siècle, un tiers des sénateurs romains étaient d’origine africaine ! Dans cet article, de notre série sur les grandes figures romano-africaines, nous découvrirons la vie du général d’origine maure Lucius Quietus.
Lucius Quietus et sa cavalerie, sur la colonne de Trajan, à Rome
Lucius Quietus est né en Maurétanie tingitane. Son père était le chef d’une confédération de tribus nomades maures. Pendant la révolte d’Aedemon, il soutient les Romains. En remerciement pour ses services, sa famille reçoit la citoyenneté romaine.
Le jeune Lucius Quietus s’engage dans l’armée romaine et devient officier dans la cavalerie. Il est un des militaires les plus brillants de sa génération, si bien que, pour le récompenser, l’Empereur Domitien l’élève au rang équestre, le plus haut rang dans l’aristocratie romaine. Il s’illustre surtout sous le règne de l’Empereur Trajan, pendant ses campagnes en Dacie (Roumanie actuelle), puis en Perse.
En 117, il est nommé gouverneur de la province romaine de Judée. Son plus haut fait d’armes est la répression d’une révolte juive, qui a commencé en Cyrénaïque et s’est étendue en Palestine et dans toute la partie orientale de l’Empire. Cette révolte sera appelée guerre de Kitos, une déformation de son nom.
En 118, alors qu’il est au sommet de sa carrière, il est tué, probablement sur ordre du nouvel Empereur Hadrien, qui s’inquiète de sa popularité dans l’armée. Sa mort provoque une insurrection en Maurétanie, où il reste très populaire.
En 115-117, la communauté juive de Cyrène se révolte contre le pouvoir romain. Le soulèvement s’étend à toute la Cyrénaïque, puis en Egypte, en Chypre et jusqu’en Palestine. Lucius Quietus, un général romain d’origine maure, est chargé de réprimer les insurgés.
Contexte
Depuis la destruction de Jérusalem par les Romains, en 70, les Juifs n’ont plus de capitale nationale. La plupart des Juifs vivent toujours en Palestine, d’autres sont dispersés dans tout l’Empire romain et au-delà. Les communautés juives d’Alexandrie et de Cyrène, qui remontent à l’époque des Ptolémée, sont parmi les plus nombreuses et influentes de l’Empire.
A cette époque, les Juifs se soulèvent régulièrement contre l’occupation romaine de leur patrie. La révolte de 115-117 est surtout une révolte des Juifs de la diaspora, ceux de Palestine n’étaient que peu impliqués. Dans l’histoire juive, elle est appelée Mered ha-galuyot (מרד הגלויות), la « révolte de la diaspora ».
Cette révolte est connue aujourd’hui sous le nom de « guerre de Kitos », une déformation du nom de Lucius Quietus, le général romain (d’origine maure) qui l’a réprimée.
En 115, l’Empereur romain Trajan est en campagne militaire contre l’Empire perse. Pour cela, il a réquisitionné la plus grande partie des troupes stationnées dans les régions orientales de l’Empire, en ne laissant que peu de soldats dans chaque ville… un contexte idéal pour une révolte.
Les Juifs de Cyrène, mené par un certain Lukuas, se soulèvent et massacrent les légions romaines restées dans la ville. Ils détruisent beaucoup de temples, ainsi que des bâtiments civils symboles de l’occupation romaine, comme la basilique et les bains publics. Lukuas se proclame « roi des Juifs ».
Après avoir pris le contrôle de toute la Cyrénaïque, les insurgés se dirigent vers Alexandrie. Le gouverneur romain abandonne la ville avant leur arrivée. Les insurgés entrent dans la ville et détruisent des temples et le tombeau de Pompée.
Pendant ce temps, en Orient, l’Empereur Trajan a conquis plusieurs villes qui appartenaient à l’Empire perse, comme Edesse (Şanlıurfa), Nisibe (Nusaybin), Séleucie et Arbela (Erbil). Chacune de ces villes avaient une forte communauté juive. Encouragés par le soulèvement en Cyrène, les Juifs de ces villes se révoltent dès le départ de l’Empereur et massacrent les garnisons romaines restées sur place.
En 117, les Juifs de Chypre, menés par Artemion, se rebellent à leur tour. Ils massacrent les troupes romaines stationnées sur l’île, avec des civils grecs.
La répression
Lucius Quietus et sa cavalerie, sur la colonne de Trajan, à Rome
Pour réprimer la révolte, Trajan fait appel à un de ses meilleurs généraux : Lucius Quietus, le fils d’un chef de tribu maure qui a aidé les Romains à s’emparer de la Maurétanie.
Lucius Quietus mène une campagne victorieuse pour reprendre les villes insurgées en Orient. Pendant ce temps, un autre général romain, Marcius Turbo, reprend le contrôle de l’Egypte, de Chypre et de la Cyrénaïque.
Lukuas, le chef des insurgés, s’enfuit en Palestine, poursuivi par Marcius Turbo. Les derniers insurgés se réfugient dans la ville de Lydde (Lod). Lucius Quietus, entretemps nommé gouverneur de la province romaine de Judée, assiège Lydde. La ville tombe et les insurgés sont massacrés.
Conséquences
Cette insurrection a causé plus de 200 000 morts en Cyrénaïque. La ville de Cyrène a été saccagée par les insurgés et presque tous les bâtiments ont été détruits. La reconstruction de la ville a pris plusieurs décennies.
Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, beaucoup de personnalités d’origine nord-africaine, issus de familles de l’élite amazighe romanisée, ont pris des responsabilités dans l’administration impériale et se sont distinguées par leur talent, à Rome et dans tout l’Empire. On estime que vers la fin du 2° Siècle, un tiers des sénateurs romains étaient d’origine africaine ! Dans cet article, de notre série sur les grandes figures romano-africaines, nous découvrirons la vie du rhéteur Fronton, qui a été le précepteur de l’Empereur Marc-Aurèle.
Marcus Cornelius Fronto est né vers l’an 100, à Cirta (Constantine). Sa famille était d’origine amazighe, mais il est citoyen romain de naissance.
Dans sa jeunesse, il s’installe à Rome pour ses études. Il fait carrière dans la capitale impériale, en tant qu’avocat, rhéteur et grammairien. Sa réputation était telle qu’il était considéré comme le plus grand orateur depuis Cicéron. Il a amassé une grande fortune est construit beaucoup d’édifices somptueux ; il a même acheté les fameux jardins de Mécène, parmi les plus beaux de Rome.
En 142, il a été élu consul pendant deux mois. Ensuite, il s’est vu proposer la fonction de gouverneur d’Asie, mais il a refusé pour des raisons de santé. Il a atteint le sommet de sa carrière lorsque l’Empereur Antonin l’a choisi comme précepteur de ses deux fils, les futurs Empereurs Marc-Aurèle et Lucius Verus. C’est lui qui a initié Marc-Aurèle, surnommé « l’Empereur philosophe », à la philosophie stoïcienne.
Fronton est mort vers 165. L’époque de sa mort coïncide avec une épidémie de peste qui a tué le quart de la population de l’Empire à cette époque (environ 10 millions de personnes), dont l’Empereur Marc-Aurèle lui-même. Aucune source ne confirme que Fronton est également mort de la peste, mais c’est possible.
L’œuvre littéraire de Fronton était prolifique. En plus de deux traités de grammaire, on dispose encore aujourd’hui des lettres qu’il a échangées avec Marc-Aurèle et Lucius Verus. Un fragment d’un de ses discours, dans lequel il critique le christianisme naissant et accuse les chrétiens d’orgies incestueuses, est cité par l’auteur chrétien romano-africain Minucius Felix. Marc-Aurèle parle de lui avec une grande affection, à la fois dans les lettres qu’il lui a adressées et dans ses Méditations.
Après Fronton, l’Afrique romaine était réputée pour ses grands rhéteurs.
NB : L’image de couverture n’est pas une statue de Fronton, mais de l’Empereur Marc-Aurèle.