Carthage et l'Empire carthaginois

La société carthaginoise : une démocratie balbutiante ?

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Carthage, la capitale du puissant Empire carthaginois, qui a dominé les deux rives de la Mer Méditerranée pendant plusieurs siècles, est à l’origine de la première grande civilisation nord-africaine. La société carthaginoise a mis en place des institutions garantissant un équilibre des pouvoirs et un degré de démocratie rarement atteints dans le monde antique.

Mythe fondateur

Didon

D’après la légende, Carthage a été fondée par la princesse Didon, ou Elissa, originaire de la ville-Etat phénicienne de Tyr. Après que son frère Pygmalion, roi de Tyr, ait tué son mari Acerbas (Zakarbaal), le grand-prêtre de la ville, Didon et ses alliés ont fui la Phénicie et se sont établis en Afrique du Nord, où ils ont fondé Carthage, dont Didon est devenue la première reine. Le fondement historique de ce récit légendaire est difficile à déterminer.

La légende de Didon est connue surtout par l’Enéide, du poète romain Virgile, qui raconte l’histoire d’Enée, le fondateur légendaire de Rome. D’après l’Enéide, Didon est tombée amoureuse d’Enée lors de son passage à Carthage et ils se sont même mariés secrètement, violant la promesse que Didon avait faite à son défunt mari de ne jamais se remarier. Ensuite, Enée l’a abandonnée, en repartant pour l’Italie afin d’y fonder Rome. Didon, désespérée, s’est suicidée. L’amour déçu de Didon est présenté comme la source de la rivalité entre Carthage et Rome.

De la fondation à l’indépendance

Le signe de Tanit, symbole de Carthage

Carthage a été fondée vers -814, comme un comptoir commercial phénicien. Les Phéniciens étaient un peuple de commerçants, qui achetaient des produits agricoles et artisanaux aux populations locales et les exportaient depuis leurs ports. La population carthaginoise, dès ses débuts, était constituée d’un mélange de Phéniciens et de populations amazighes locales.

Au septième siècle, sa ville mère, Tyr, était en déclin. En même temps, la culture carthaginoise avait développé des caractéristiques distinctes de la culture phénicienne. Ces circonstances ont permis à Carthage de prendre son indépendance vers 650, avant d’entamer ses propres expéditions coloniales en Mer Méditerranée occidentale. En rupture avec la tradition commerciale pacifique des Phéniciens, les Carthaginois ont vite cherché à étendre leur pouvoir dans la région par la force.

La monarchie carthaginoise

Pendant les premiers siècles de son indépendance, Carthage était une monarchie. Les fonctions exactes du roi ne sont pas certaines ; il est possible que les historiens grecs et romains les aient appelés ainsi par erreur, du fait de leur ignorance du système politique carthaginois.

Les premiers rois de Carthage étaient issus de l’armée. La dynastie royale la plus influente était la dynastie magonide (550-340), dont les descendants ont continué à exercer des responsabilités par la suite.

En 480, après la mort du roi Hamilcar Ier, Carthage a limité les pouvoirs royaux en mettant en place un « conseil d’anciens » (Adirim). En 308, après que le dernier roi, Bomilcar, ait tenté sans succès de restaurer les pleins pouvoirs royaux, Carthage est devenue une république.

La république carthaginoise

Reconstitution de Carthage

A la tête de la république carthaginoise, il y avait deux suffètes, élus pour un mandat d’un an, qui exerçaient leur pouvoir d’une manière collégiale. Ils géraient les affaires courantes de l’Etat, présidaient l’Adirim et servaient de juges lors des procès. Leur fonction était avant tout cérémonielle.

Contrairement aux fonctions similaires dans d’autres nations antiques, les suffètes n’exerçaient aucun pouvoir militaire. L’armée carthaginoise jouissait d’une grande autonomie du pouvoir civil. En même temps, peu de militaires exerçaient des responsabilités civiles (une exception significative étant Hannibal, qui a été suffète). Les généraux étaient élus ou nommés par l’administration, généralement pour la durée d’une guerre plutôt que pour un mandat bien défini.

L’essentiel des pouvoirs politiques, notamment la gestion du budget et la diplomatie, étaient exercés par l’Adirim, que les historiens romains comparaient à leur Sénat. Cette assemblée était composée de 30 membres, élus parmi les familles carthaginoises les plus influentes. Certaines décisions particulièrement importantes exigeaient l’accord unanime de tous les membres et des deux suffètes. Pendant la Deuxième guerre punique, l’Adirim a commencé à exercer un certain pouvoir sur l’armée, pour la première fois.

Le Conseil des Cent (Miat) était l’organe juridique suprême. Sa responsabilité principale était de contrôler l’action de l’armée et, dans une moindre mesure, des autorités civiles, afin de s’assurer qu’ils étaient conformes à la Constitution et servaient les intérêts de la nation. Ce conseil avait le pouvoir d’imposer des amendes, ou même de condamner à mort par crucifixion. Ses membres exerçaient leur pouvoir à vie, jusqu’à une réforme mise en place par Hannibal en tant que suffète, qui a instauré des mandats d’un an.

Pièce de monnaie carthaginoise

L’économie carthaginoise dépendait des accords commerciaux avec divers partenaires, à travers le monde méditerranéen, ainsi que des tributs qu’elle recevait de ses colonies et des peuples soumis. Le monopole carthaginois sur le commerce de l’étain, qu’il achetait aux Tartessiens en Espagne, a permis à Carthage de devenir le seul important producteur de bronze dans la région. Sa flotte marchande, encore plus nombreuse que celle des anciennes villes-États phéniciennes, faisait régulièrement le tour de tous les principaux ports de la Mer méditerranéenne, ainsi que de la côte atlantique de l’Afrique, jusqu’en Bretagne. Un seul de ces bateaux pouvait transporter jusqu’à 100 tonnes de produits. Grâce à cet empire commercial, Carthage était une ville très riche.

Carthage, une démocratie ?

La société carthaginoise peut être considérée comme démocratique ?

Les membres de l’Adirim et les suffètes étaient élus par l’ensemble des citoyens carthaginois. La séparation du pouvoir civil et militaire, ainsi que répartition des pouvoirs entre les institutions civiles, vise à obtenir un équilibre des pouvoirs, afin de ne permettre à aucune institution d’exercer un pouvoir absolu. En cas de désaccord persistant entre membres de l’Adirim, une assemblée populaire pouvait être convoquée pour prendre la décision finale par vote. Le peuple carthaginois avait certainement plus d’influence sur les affaires publiques qu’à Rome, ou même dans la plupart des cités grecques.

Cependant, seuls les membres de certaines familles aristocratiques pouvaient être élus suffètes, membres de l’Adirim ou du Conseil des Cent. La majorité de la population était donc exclue de toutes les fonctions publiques les plus importantes. La société carthaginoise doit donc plutôt être considérée comme une ploutocratie, mais avec des éléments démocratiques plus développés que dans la plupart des autres sociétés antiques. Le philosophe grec Aristote admirait la Constitution carthaginoise, qu’il voyait comme un mélange équilibré entre éléments de monarchie, d’aristocratie et de démocratie.

Par ailleurs, si des institutions similaires ont été mises en place dans les autres villes sous souveraineté carthaginoise, il n’y avait aucune représentation de ces autres villes au niveau central : elles étaient entièrement soumises à l’autorité carthaginoise et contraintes de payer un tribut annuel.

Carthage et l'Empire carthaginois, L'Afrique du Nord romaine, Les Phéniciens en Afrique du Nord, Les Royaumes amazighs avant l'invasion romaine

Au bout du monde : les villes autour du détroit de Gibraltar

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A l’entrée de la Mer Méditerranée, l’Afrique et l’Europe, éloignées de quelques dizaines de kilomètres à peine, se touchent presque. Les deux rives ne sont séparées que par un étroit bras de mer : le détroit de Gibraltar, connu jadis sous le nom de « colonnes d’Hercule ». D’après la mythologie, les deux continents n’en formaient jadis qu’un seul, jusqu’à ce que le héros Hercule les sépare. Dans l’Antiquité, le détroit était davantage un point de passage qu’une frontière. Dans cet article, nous découvrirons l’histoire des villes situées sur le détroit de Gibraltar.

Du mythe…

Grotte d’Hercule

Dans l’Antiquité, on pensait que la terre était un disque plat. La Maurétanie et l’Espagne étaient considérées comme les dernières régions habitées et le détroit de Gibraltar représentait l’extrémité du monde. Les « colonnes d’Hercule », deux montagnes situées de part et d’autre du détroit, indiquent aux voyageurs qu’ils sont arrivés aux limites du monde connu. Il s’agit probablement du Rocher de Gibraltar, sur la rive Nord, et du Djebel Musa, au Sud. Près de Tanger, la grotte d’Hercule, où il aurait passé la nuit pendant ses voyages, est un site touristique très populaire.

Avec une telle vision du monde, les villes situées sur le détroit jouaient un rôle important, en tant que gardiennes du monde civilisé. Les Grecs, qui étaient fascinés par ces villes éloignées, y ont situé certains de leurs mythes, en les mêlant à des mythes amazighs locaux. D’après un de ces mythes, Tingis (Tanger) a été fondée par Syphax, le fils d’Hercule et de la fille du roi Atlas de Maurétanie, qui a donné à la ville le nom de sa mère. Selon certaines sources, le jardin des Hespérides, où Hercule est allé trouver les fameuses pommes d’or, se trouvait à Lixus. Les ruines de Lixus (près de la ville moderne de Larache) contiennent beaucoup de fresques de scènes mythologiques.

… à l’histoire

La plus ancienne ville construite sur le détroit est Tingis, fondée vers le 8° Siècle, par des marchands phéniciens. Son nom vient de l’amazigh tinjit, masse d’eau. Du fait de son emplacement stratégique, Tingis s’est vite retrouvé au cœur des voies commerciales phéniciennes. D’autres colonies phéniciennes sont apparues, notamment à Lixus (Larache), Abyla (Sebta) et Rusadir (Melilla), puis plus au Sud, le long de la côte atlantique.

Statue d’Hercule Gaditain

Une autre colonie phénicienne a été fondée du côté espagnol du détroit, juste en face de Tanger. Ce site servait certainement comme port saisonnier déjà auparavant, mais la première population permanente remonte au 7° Siècle et était probablement d’origine carthaginoise. Le nom phénicien de cette ville, Gadir, a la même racine qu’Agadir, une autre ville portuaire d’origine phénicienne. Les Romains l’appelleront Gades, qui deviendra Gadix, puis Cadiz. La ville était célèbre surtout pour son temple du dieu phénicien Melqart, que les Grecs et les Romains assimileront à Hercule.

Au cours du 7° Siècle, les colonies phéniciennes autour du détroit sont passées sous contrôle carthaginois. Tingis était un des ports principaux de l’Empire carthaginois, avec Carthage et Leptis Magna, tandis que Gadir était la principale ville carthaginoise en Espagne avant la fondation de Carthage Nova (Carthagène). Les expéditions des grands explorateurs carthaginois sont probablement parties de Tingis et de Gadir. Alors que la présence phénicienne s’étendait plus loin vers le Sud, jusqu’à Agadir, l’influence carthaginoise s’arrêtait à Lixus.

Les villes du détroit ne joueront qu’un rôle secondaire dans les guerres puniques : les Romains attaquent l’Afrique depuis la Sicile. Avant sa campagne militaire en Italie, Hannibal a offert un sacrifice à Melqart/Hercule, au temple de Gadir.

Après la deuxième guerre punique, les villes nord-africaines ont été annexées par le Royaume de Maurétanie. Tingis a cependant maintenu son héritage punique, en continuant notamment à frapper des pièces en bronze avec des inscriptions puniques. C’est vers cette époque que la ville de Tamuda (Tetouan) a été construite par le roi Baga.

Le règne de Juba II de Maurétanie était l’âge d’or de la ville de Lixus, devenue un centre économique de premier plan grâce à son complexe industriel, le plus grand du bassin méditerranéen. Son économie dépendait surtout de la pêche et de la viticulture.

Après l’annexion romaine, Tingis est devenue la capitale de la province de Maurétanie tingitane. La ville a connu une forte croissance, qui lui a permis de dépasser Volubilis, la capitale historique de la Maurétanie.

Amphithéâtre romain de Lixus

En plus de Tingis, Lixus, Abyla (renommée Septem) et Rusadir ont obtenu le statut de colonies romaines. Ces villes étaient fortement romanisées, alors que le reste de la Maurétanie était hostile à la domination romaine. Sur le plan économique, la région, surtout Septem, se spécialisait dans la vente de poisson salé.

Tingis et Lixus étaient aussi les deux principaux centres chrétiens en Maurétanie tingitane. Les martyrs chrétiens de Maurétanie ont été mis à mort à Tingis, vers la fin du 3° Siècle. Les ruines de l’ancienne église de Lixus sont encore visibles aujourd’hui.

Au 5° Siècle, les Vandales, déjà présents en Espagne, traversent le détroit de Gibraltar pour envahir l’Afrique du Nord. Quelques siècles plus tard, une armée de Maures musulmans traverse le détroit dans l’autre sens et part à la conquête de l’Espagne. Le nom moderne de Gibraltar vient de Djebel Tariq, d’après Tariq ibn Ziyad, le commandant des forces omeyyades en Espagne. Depuis cette époque lointaine, tous les envahisseurs successifs, jusqu’aux colonisateurs européens de l’ère moderne, sont passées par le port de Tanger. Ceuta (Sebta) et Melilla, derniers vestiges de la présence espagnole en Afrique du Nord, témoignent de l’histoire complexe d’une région à cheval entre deux continents.

Bien avant que Tanger ne devienne ville internationale au 20° Siècle, les villes du détroit, en tant que ports commerciaux ouverts sur le monde, ont toujours été très cosmopolites. Au fil des siècles, elles ont aussi accueilli beaucoup de réfugiés qui fuyaient la persécution, de part et d’autre du détroit : chrétiens catholiques chassés par les Vandales, musulmans et juifs expulsés d’Espagne ou militants anticolonialistes. Leur emplacement stratégique est ce qui fait leur identité particulière, de villes africaines au plus près de l’Europe, multiculturelles et tolérantes.

Carthage et l'Empire carthaginois, L'Afrique du Nord romaine, Les Phéniciens en Afrique du Nord

La Tripolitaine, des Phéniciens aux Romains

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Alors que la Cyrénaïque antique faisait partie du monde grec, la région plus à l’Ouest, voisine de Carthage, a vu naître plusieurs colonies phéniciennes, avant de se retrouver au coeur de la lutte d’influence entre Grecs et Phéniciens/Carthaginois en Afrique. Dans cet article, nous découvrirons les colonies phéniciennes à l’Ouest de la Libye actuelle.

Leptis Magna (Source)

Leptis Magna et la Tripolitaine originelle

Du 7° au 6° Siècle avant notre ère, des commerçants phéniciens ont fondé trois colonies sur les côtes libyennes : Leptis (Khoms), Oyat (Tripoli) et Sabratha. En 515, le prince Dorieus de Sparte a tenté d’établir une colonie grecque dans la région, mais il a été repoussé par les Phéniciens de Leptis. Ensuite, Oyat a été conquise par les Grecs de Cyrénaïque, qui lui ont donné le nom grec d’Oea, puis reprise par les Carthaginois. Dès lors, les trois villes faisaient partie de l’Empire carthaginois. Leptis, désormais appelée Leptis Magna pour la distinguer de Leptis Parva (Lemta, en Tunisie), est devenue le principal port oriental de Carthage.

Après les guerres puniques, la région a été annexée par le roi Massinissa de Numidie. Pendant la guerre de Jugurtha contre Rome, Leptis Magna s’est rangée du côté des Romains, ce qui lui a valu de recevoir le statut de ville libre lorsque Rome a pris le contrôle de la région après la défaite de Jugurtha.

À l’époque romaine, la région faisait d’abord partie de la province d’Afrique. Vers le début du 3° Siècle de notre ère, elle a commencé à être connue sous le nom de Tripolitania, en référence à ses trois villes (tri polis). L’Empereur romain Septime Sévère (193-211), né à Leptis Magna, en a fait une province romaine à part entière.

Sous l’influence de Carthage, la Tripolitaine est devenue une des régions les plus fortement chrétiennes de l’Empire romain. Les noms des évêques de Leptis Magna, Oea et Sabratha figurent sur la liste des participants à plusieurs conciles régionaux organisés à Carthage.

La Tripolitaine romaine a commencé à décliner à partir du 5° Siècle. Sa capitale, Leptis Magna, était pratiquement abandonnée au moment des conquêtes arabes. Les Arabes ont fait de Oea, renommée Tripoli comme la région elle-même, la nouvelle capitale régionale.

Au-delà de Leptis Magna

Les côtes libyennes, de Leptis Magna à Cyrène, étaient particulièrement redoutées des marins, du fait de la présence de bancs de sable mouvant, appelés les Syrtes, sur lesquels les navires risquaient d’échouer. Les géographes antiques distinguaient la Grande Syrte (Golfe de Syrte) et la Petite Syrte (Golfe de Gabès). C’est pour cette raison qu’il n’y avait pas de ville portuaire importante entre Leptis Magna et Cyrène.

Il y avait cependant un comptoir commercial d’origine phénicienne, connu à l’époque romaine sous le nom de Thubactis, au niveau de l’actuelle ville de Misrata. Aucun vestige de la ville antique ne subsiste aujourd’hui et son emplacement exact est débattu : elle était située soit à l’Est, soit à l’Ouest, soit au Sud de l’oasis de Misrata. La ville actuelle a été construite par les Arabes.

Une autre ville phénicienne dont il ne reste aucune trace, Macomedes-Euphranta, s’élevait à l’emplacement de l’actuelle ville de Syrte. La région était réputée comme très dangereuse, infestée de brigands sur terre et de pirates en mer. Du fait de son isolement, il s’agit de la dernière région en Afrique où le punique, la langue de l’ancien Empire carthaginois, était toujours parlée, jusqu’au 5° Siècle. Le désert de Libye centrale, largement infranchissable par voie terrestre avant l’introduction du chameau en Afrique du Nord, marquait la limite entre Phéniciens/Carthaginois et Grecs de Cyrène.

Le centre de la Libye est habité depuis l’époque romaine. Les Romains ont construit une ville, Corniclanum, sur le site de la ville moderne d’Ajdabiya. Ce site, qui a été choisi pour ses réserves d’eau potable, deviendra une étape importante sur la route entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque.

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Utique : la première colonie phénicienne en Afrique du Nord

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La première ville fondée par des marchands phéniciens sur les côtes nord-africaines était Utique, située près de l’embouchure du fleuve Medjerda. Bien qu’elle faisait partie de l’Empire carthaginois, elle a toujours su garder une certaine autonomie par rapport à son puissant voisin. Après la chute de Carthage, elle est devenue la première capitale de l’Afrique romaine.

La ville punique

Nécropole punique d’Utique

D’après plusieurs sources antiques, Utique aurait été fondée vers 1100 avant notre ère. La recherche archéologique moderne semble cependant indiquer une fondation plus récente, peu avant -800. Son nom phénicien, ʿtq (𐤏𐤕𐤒‬), apparenté à l’arabe ʿatiqah (عَتِيقَة), signifie « ancienne », par opposition à Carthage, la « nouvelle ville ». Utica étant située quelque peu à l’intérieur des terres, la ville voisine de Rusucmona (Ghar el-Melh) lui sert de port.

Carthage, fondée peu après, à environ 40km d’Utique, est vite devenue la ville la plus puissante de la région. Utique a cependant longtemps préservé son autonomie politique et économique : elle n’est passée sous contrôle punique que tardivement, vers -540, et même ensuite, elle a gardé un statut privilégié de ville alliée de Carthage. En même temps, il y a toujours eu des rivalités commerciales entre les deux villes.

Les guerres puniques seront l’occasion pour Utique de tenter de se libérer de la domination carthaginoise. Après la première guerre punique, lors du soulèvement des anciens mercenaires de l’armée carthaginoise, Utique, avec la ville voisine de Hippo Diarrhytos (Bizerte), soutient la révolte. Pendant la deuxième guerre punique, la ville sera assiégée par le général romain Scipion l’Africain, qui veut en faire une base arrière pour sa campagne en Afrique, mais il ne parviendra pas à la conquérir. Enfin, en -150, à la veille de la troisième guerre punique, Utique fait défection en s’alliant à Rome. En récompense, la ville deviendra la capitale de la nouvelle province romaine d’Afrique et recevra des Romains le contrôle de tout le territoire allant de Carthage à Hippo Diarrhytos.

La ville romaine

Caton d’Utique

Pendant la guerre civile romaine (49-45), une des principales batailles entre les partisans de Jules César et ceux de Pompée a eu lieu à Utique. Vers la fin de la guerre, les derniers partisans de Pompée, dont leur chef, le sénateur Caton le Jeune, se réfugient à Utique après leur défaite. Caton se suicide, mais sa popularité est telle que, sans craindre la vengeance de César, les habitants de la ville l’enterrent avec honneur et lui donnent le nom honorifique de Caton l’Uticain (Cato Uticensis).

En -44, Jules César décide de reconstruire Carthage pour en faire la capitale de l’Afrique Romaine. À partir de là, Utique a progressivement perdu en importance. Sous le règne de l’Empereur Hadrien, la ville a demandé à devenir une colonie romaine, mais ce statut ne lui a été accordé que par l’Empereur Septime Sévère, qui était originaire d’Afrique.

Au début de l’ère chrétienne, la ville, comme toute la province d’Afrique, avait une forte communauté chrétienne. Le nom de l’évêque d’Utique figure sur la liste des participants à plusieurs conciles régionaux organisés à Carthage.

Le déclin d’Utique a été accéléré par l’ensablement de son port, qui a coupé la ville du commerce maritime. Le passage à une économie basée sur l’agriculture a permis de quelque peu contrecarrer ce déclin, mais ces efforts se sont avérés insuffisants. Le pillage de la ville par les Vandales, en 439, a achevé son déclin. La ville existait encore au moment de la reconquête de l’Afrique romaine par l’Empire byzantin, mais elle semble avoir été abandonnée avant le début des conquêtes arabes. Ses ruines peuvent encore être visitées, dans le gouvernorat tunisien de Bizerte.

Carthage et l'Empire carthaginois

L’Empire carthaginois : la première grande puissance nord-africaine

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Carthage, à l’origine la principale colonie phénicienne en Afrique du Nord, est devenue une des villes les plus riches et puissantes de l’Antiquité et la capitale d’un Empire qui s’étendait sur les deux rives de la Mer Méditerranée et d’une nouvelle civilisation qui a marqué le monde antique : la civilisation punique.

Le signe de Tanit, symbole de la civilisation punique

Carthage a été fondée vers l’an -814, comme une colonie de la cité phénicienne de Tyr. Son nom, Qart Hadasht (𐤒𐤓𐤕 𐤇𐤃𐤔𐤕‎), signifie « nouvelle ville ». Après moins d’un siècle, elle avait déjà plus de 30 000 habitants, largement plus que n’importe quelle autre colonie phénicienne. Cette prééminence lui a permis de s’imposer comme centre des expéditions commerciales phéniciennes en Afrique du Nord et au-delà. La ville s’est enrichie rapidement, grâce à sa proximité avec des terres agricoles fertiles et d’importants dépôts minéraliers.

Au septième siècle avant notre ère, sa ville mère, Tyr, qui avait été jusqu’ici la principale ville-Etat phénicienne, était en déclin. A cette époque, la culture carthaginoise (ou punique, comme on l’appellerait dorénavant) avait développé des caractéristiques distinctes de la culture phénicienne, avec des influences locales. Ces circonstances ont permis à Carthage de prendre son indépendance vers 650, avant d’entamer ses propres expéditions coloniales en Mer Méditerranée occidentale. La civilisation punique est issue du mélange entre la culture phénicienne et celle des populations amazighes locales.

L’Empire carthaginois à son apogée

Alors que les Phéniciens étaient une civilisation commerçante largement pacifique, les Carthaginois avaient des ambitions expansionnistes. Leur objectif était davantage de sécuriser leurs routes commerciales que de conquérir de nouveaux territoires. Leur soif de nouvelles richesses les a cependant menés à des expéditions militaires, en Sardaigne, Corse, Espagne et contre les Amazighs de Libye. Ils ont également pris le contrôle d’autres colonies phéniciennes, en nommant des magistrats pour les administrer directement, en contradiction avec le principe phénicien d’autonomie des villes-Etats.

Au début du 4° Siècle, Carthage était la principale puissance politique, économique et militaire de la région, à la tête d’un Empire qui s’étendait du centre de la Libye au Nord du Maroc et à l’Espagne, ainsi que sur plusieurs îles méditerranéennes. Au 3° Siècle, les conquêtes du général carthaginois Hamilcar Barca ont solidifié la domination carthaginoise en Espagne, qui était assez faible auparavant.

A la même époque, un autre puissance en devenir a émergé sur l’autre rive de la Mer Méditerranée : la République romaine, qui contrôlait déjà une grande partie de l’Italie. Le conflit, qui semblait inévitable, éclatera finalement en -264, d’abord pour le contrôle de la Sicile : c’est le début de la première guerre punique (264-241). Pendant la deuxième guerre punique (218-201), Hannibal Barca, le fils de Hamilcar, envahit l’Italie par le Nord en traversant les Alpes avec son armée et parvient presque à conquérir Rome, avant d’être finalement repoussé jusqu’en Afrique, puis vaincu par le général romain Scipion. Enfin, la troisième guerre punique (149-146) aboutira à la destruction de Carthage.