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Les Perses en Afrique du Nord

L’armée perdue de l’Empereur de Perse

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Après la conquête perse de l’Egypte, en 525, l’Empereur de Perse Cambyse II a envoyé une armée de 50 000 hommes prendre le contrôle de l’oasis de Siwa. Cette armée n’est jamais arrivée dans l’oasis : elle s’est entièrement perdue dans le désert, sans laisser aucune trace.

Itinéraire de l’armée de Cambyse

D’après l’historien grec Hérodote, Cambyse voulait prendre le contrôle de l’oracle d’Ammon, à Siwa. Son armée est partie de Thèbes (Louxor), a fait sept jours de voyage à travers le désert et a été aperçue pour la dernière fois dans l’oasis de Dakhla. Arrivés à mi-chemin de Siwa, une immense tempête de sable les a tous enterrés. Ce récit n’est pas entièrement historique : aucune tempête de sable ne peut submerger une armée aussi nombreuse ! La légende de la tempête de sable a peut-être été inventée par les habitants de l’oasis eux-mêmes, comme un signe de protection divine.

Plusieurs expéditions ont été entreprises récemment dans le désert égyptien, afin de retrouver des traces de cette armée perdue. La plus célèbre est celle du journaliste américain Gary Chafetz, en 1983-1984, avec le soutien de l’Université de Harvard et de la National Geographic Society. Il a découvert environ 500 monts funéraires, dont certains contenaient des os, qui ont été datés à environ 1500 avant notre ère, soit près d’un millénaire avant l’invasion perse de l’Egypte. Le seul élément qui correspondrait à cette époque est une statuette de sphinx, apparemment d’origine persane, trouvée dans l’oasis de Sitra (à l’Est de Siwa). Rien n’indique cependant que ce sphinx serait un vestige de l’armée perdue de Cambyse.

En été 2000, une équipe de géologues de l’Université de Helwan, au Caire, qui cherchait du pétrole, est tombée sur des fragments de métaux ressemblant à des armes, avec des vestiges humains, qui pourraient correspondre à l’armée perdue de Cambyse. Le Conseil supérieur des antiquités égyptiennes a annoncé une expédition pour étudier le site de cette découverte, mais aucune information supplémentaire n’a été publiée depuis.

Certains spécialistes pensent aussi que cette armée ne sera jamais retrouvée parce qu’elle n’a jamais été perdue. Il est possible qu’elle ait en fait été prise au piège et vaincue par le chef rebelle égyptien Pétoubastis. Par la suite, l’Empereur Darius de Perse, qui a vaincu Pétoubastis, aurait inventé la légende de la tempête de sable pour cacher cette défaite.

Les Royaumes amazighs avant l'invasion romaine

L’éternel Jugurtha : le roi numide qui a fait trembler Rome

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Une cinquantaine d’années après la mort du glorieux roi Massinissa de Numidie, un de ses petits-fils, Jugurtha, a mené une redoutable insurrection contre les Romains en Afrique du Nord. Ce courageux guerrier, qui excelle dans les tactiques de guérilla, n’hésite par pour autant à s’engager dans de véritables batailles. Pendant sept ans, il s’est montré un adversaire redoutable pour Rome.

Jeunesse de Jugurtha

Jugurtha

Jugurtha est né vers 160 avant notre ère. Son père, Mastanabal, est le fils du roi Massinissa de Numidie. Jugurtha grandit à la cour de Massinissa. Son nom amazigh, Yugerṯen (ⵢⵓⴳⵔⵝⵏ), signifie « il les a surpassés ».

Après la mort de Massinissa, en 148, son trône est partagé entre ses trois fils : Micipsa, Gulussa et Mastanabal, le père de Jugurtha, qui est chargé de l’administration de la justice. Il meurt vers 140. Micipsa devient le seul roi de Numidie.

Le jeune Jugurtha est très populaire parmi les Numides, au point où son oncle Micipsa craint qu’il ne devienne trop influent. Pour l’écarter, il l’envoie en Espagne, pour aider ses alliés romains dans une campagne militaire.

En Espagne, Jugurtha participe au siège de Numance, une ville fortifiée des autochtones Ibères. Ses exploits militaires accroissent encore sa réputation. Après la conquête de Numance, en 133, le commandant romain Scipion Emilien le renvoie en Numidie, avec une lettre à Micipsa, le félicitant d’avoir « un neveu digne de vous et de son aïeul Massinissa ».

Jugurtha profite aussi de cette période pour se faire beaucoup d’amis influents à Rome. Enfin, il découvre la vénalité des Romains et leur sensibilité à la corruption… une faiblesse dont il n’hésitera pas à se servir par la suite. Il décrit Rome comme « une ville à vendre, condamnée à une destruction rapide si elle trouvait un acheteur ».

Jugurtha accède au pouvoir

Pièce de monnaie à l’effigie de Jugurtha

Peu avant sa mort, Micipsa, sous la pression des Romains, décide de partager son royaume entre ses deux fils Hiempsal et Adherbal et son neveu Jugurtha. Pour sceller cet accord de succession, Micipsa a apparemment adopté Jugurtha. Micipsa meurt en 118.

Jugurtha entre immédiatement en conflit avec les fils de Micipsa. Il fait tuer Hiempsal en 117. Adherbal s’enfuit à Rome. Sous l’égide des Romains, la Numidie est divisée entre Jugurtha et Adherbal. Cet accord est marqué par des accusations de corruption d’officiers romains par Jugurtha.

La guerre entre Jugurtha et Adherbal reprend en 112, lorsque Jugurtha attaque Adherbal, conquiert son territoire et l’assiège à Cirta, sa capitale. Adherbal se place sous la protection de Rome, mais les Romains, déjà engagés militairement ailleurs, se contentent d’envoyer une délégation négocier avec Jugurtha, sans aide militaire. Jugurtha finit par s’emparer de Cirta et tuer Adherbal, devenant le seul roi de Numidie.

Un autre petit-fils de Massinissa, Massiva, fils de Gulussa, a pris le parti d’Adherbal dans son conflit contre Jugurtha. Après la défaite d’Adherbal, il s’enfuit à Rome.

Jugurtha en guerre contre Rome

Après la conquête de Cirta, les troupes de Jugurtha massacrent des résidents de la ville, dont des Romains. Pour Rome, c’est une déclaration de guerre.

Les Romains réagissent en envoyant une armée en Numidie. Leur infanterie lourde ne fait cependant pas le poids face à la cavalerie légère numide. Il semble aussi que Jugurtha a soudoyé certains officiers pour se retirer. Les Romains furent obligés d’entamer des négociations de paix.

Le traité de paix est très favorable à Jugurtha, ce qui soulève de nouvelles suspicions de corruption. Le commandant romain local est rappelé à Rome pour répondre des accusations de corruption. Jugurtha obtient un sauf-conduit pour venir lui-même à Rome, afin de témoigner en faveur des accusés.

Arrivé à Rome, en 110, Jugurtha soudoie deux tribuns pour annuler le procès. Il profite aussi de son séjour à Rome pour faire assassiner son cousin Massiva, qu’il voyait comme un rival potentiel pour son trône. Le meurtre est exécuté par Bomilcar, l’homme de confiance de Jugurtha. Découvert, Bomilcar doit être jugé, mais Jugurtha le fait repartir secrètement en Numidie avant son procès. L’assassinat de Massiva ternira gravement la réputation de Jugurtha à Rome.

Cavalerie numide

De retour en Numidie, Jugurtha lance une insurrection à grande échelle contre la présence romaine dans son royaume. Rome envoie une armée pour le combattre, mais les troupes de Jugurtha, grâce à leur meilleure connaissance du terrain, ont l’avantage. En hiver 109, Jugurtha parvient à attirer les Romains dans le désert du Sahara, où il les attaque par surprise. La moitié des soldats romains sont massacrés et les survivants se rendent et sont renvoyés à Rome.

Le Sénat romain, qui n’avait pas vraiment pris la menace de Jugurtha au sérieux jusqu’ici (ou qui s’était laissé corrompre par ses pots-de-vin), envoie en Afrique le général Quintus Metellus, réputé pour son intégrité. Il commence par réorganiser l’armée, afin d’améliorer la formation des recrues et d’instaurer une meilleure discipline militaire. Au printemps 109, il mène son armée en Numidie. Cette fois, les Romains remportent quelques victoires, mais sans parvenir à capturer Jugurtha. Le roi de Numidie mène dès lors une campagne de guérilla, en profitant de sa maîtrise du terrain pour tendre des embuscades à l’ennemi, lui infligeant des pertes considérables.

Fin 109, Metellus, ayant capturé Bomilcar, le plus proche confident de Jugurtha, parvient à le convaincre de trahir son maître, en échange de la faveur de Rome. En 108, Bomilcar complote avec Nabdalsa, un autre noble numide, pour capturer ou tuer Jugurtha. Leur complot est découvert et Bomilcar exécuté.

Fin 108, Metellus parvient finalement à découvrir où se trouve Jugurtha. Il l’assiège dans sa forteresse et s’en empare, mais Jugurtha parvient à s’enfuir.

Après cette défaite, Jugurtha se réfugie à la cour du roi Bocchus de Maurétanie, dont il a épousé la fille. Metellus entame des négociations avec Bocchus, pour qu’il lui livre Jugurtha.

Caïus Marius

En 107, Metellus est remplacé par son adjoint, Caïus Marius. La première mesure prise par le nouveau commandant romain est de rompre les négociations avec Jugurtha, pour reprendre la guerre. Il s’empare de plusieurs villes perdues par son prédécesseur.

Ces conquêtes le rapprochent de plus en plus du territoire maurétanien. Bocchus, inquiet, se laisse convaincre par son gendre Jugurtha de s’engager directement dans la guerre à ses côtés.

En octobre 106, l’armée unifiée de Jugurtha et de Bocchus engage l’armée romaine dans la région désertique à l’Ouest de Setif. Les Romains, pris par surprise, n’ont pas le temps de s’organiser. Ils sont assiégés sur deux collines, mais parviennent à résister jusqu’à la nuit. Le lendemain matin, dès l’aube, alors que leurs ennemis dorment encore, les Romains attaquent leur camp, insuffisamment gardé, et les mettent en déroute. Jugurtha s’enfuit en Gétulie, tandis que Bocchus retourne dans son royaume. Les Romains s’emparent ensuite de Cirta, la capitale numide.

Jugurtha capturé

Malgré cette victoire, les Romains ont compris qu’il ne viendrait jamais à bout de Jugurtha et de ses tactiques de guérilla par la force militaire. Alors, Caïus Marius et son questeur Sylla reprennent les négociations avec Bocchus. Celui-ci, décrit par les historiens comme un roi fourbe et versatile, finit par accepter de trahir Jugurtha. En échange, il veut étendre son royaume sur la moitié occidentale de la Numidie.

En été 105, Bocchus reçoit Jugurtha à sa cour. L’invitation est un guet-apens : Jugurtha est capturé, enchaîné et livré aux Romains. Ses derniers compagnons sont ensuite massacrés par les Maurétaniens.

Par la suite

Pièce de monnaie romaine
A gauche : le triomphe de Sylla
A droite : Jugurtha enchaîné

Jugurtha et ses fils Iampsas et Oxyntas sont déportés à Rome, où ils défilent lors de la parade triomphale de Caïus Marius. Ensuite, Jugurtha est emprisonné dans le Tullianum, la fameuse prison romaine. Il est exécuté en 104.

Son fils Oxyntas a été libéré et exilé à Venusia, au Sud de l’Italie, où il jouera un rôle par la suite dans une guerre entre Rome et ses alliés en Italie.

Pour avoir livré Jugurtha, Bocchus a reçu le titre honorifique d’Amicus populi romani, ami du peuple romain. Il a aussi annexé la partie occidentale de la Numidie, avec pour ville principale Iol (Cherchell).

Les Romains ont choisi Gauda, un jeune demi-frère de Jugurtha, comme nouveau roi d’une Numidie amputée de la moitié de son territoire et plus que jamais dépendante de Rome.

Enfin, à Rome, la facilité avec laquelle Jugurtha a pu acheter les consciences des autorités civiles et militaires romaines pour arriver à ses fins, a révélé l’ampleur de la corruption politique dans la République romaine à cette époque. L’historien romain Salluste, qui a écrit un livre sur la guerre de Jugurtha, décrit ce problème comme un effet du déclin des valeurs traditionnelles romaines. L’Empire romain sera fondé par la suite afin de restaurer ces valeurs perdues.

Jugurtha aujourd’hui

Plus récemment, la figure de Jugurtha est devenue une icône de l’anticolonialisme et du nationalisme nord-africain, dont la lutte contre les Romains évoque la résistance aux invasions étrangères. L’écrivain algérien Jean Amrouche a écrit un essai, L’Eternel Jugurtha, qui présente Jugurtha comme l’incarnation de l’esprit nord-africain, l’« homme libre » (sens étymologique du terme Amazigh), toujours en révolte contre tous ceux qui veulent l’asservir.

Les Perses en Afrique du Nord

La conquête perse de l’Egypte

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L’Egypte, la plus ancienne et prestigieuse nation du monde antique, a été envahie par plusieurs nations étrangères au cours de son histoire millénaire : Hyksos, Libyens, Nubiens… Ces envahisseurs étrangers ont généralement été rapidement assimilés à la nation égyptienne. Au 6° Siècle avant notre ère, le puissant Empire perse, qui dominait déjà tout le Moyen-Orient, jusqu’en Inde, ambitionnait de conquérir aussi le Royaume des Pharaons.

L’invasion perse

Le sceau de Zvenigorodsky : l’Empereur de Perse frappe le Pharaon d’Egypte de sa lance, en tenant quatre prisonniers égyptiens

D’après le récit de l’historien grec Hérodote, le conflit entre la Perse et l’Egypte a commencé après que l’Empereur de Perse Cyrus le Grand ait demandé au Pharaon Ahmôsis II de lui envoyer un ophtalmologue égyptien pour sa cour. Pour satisfaire cette demande, Ahmôsis a forcé un de ses médecins à s’exiler en Perse en laissant sa famille derrière lui. Pour se venger, cet ophtalmologue a profité de sa proximité avec Cambyse II, le fils et successeur de Cyrus, pour le dresser contre le Pharaon.

L’ophtalmologue a d’abord convaincu Cambyse de demander la fille du Pharaon en mariage, afin de renforcer ses liens avec l’Egypte. Ahmôsis, qui ne voulait pas que sa fille devienne une concubine de l’Empereur de Perse, mais n’osait pas non plus défier ouvertement son puissant voisin, a décidé de lui envoyer à la place la fille d’Apriès, son prédécesseur, qu’il avait tué. Lorsqu’il a appris la vérité, Cambyse, furieux d’avoir été trompé, a envahi l’Egypte. Ahmôsis lui-même est mort avant de devoir affronter l’armée perse, mais son fils Psammétique III a ensuite été facilement vaincu par Cambyse.

La première satrapie (525-404)

La conquête perse de l’Egypte a eu lieu en 525 avant notre ère. Cambyse et ses successeurs règnent sur l’Egypte avec le titre de Pharaons : la 27° dynastie pharaonique. Puisqu’ils n’étaient pas toujours présents en Egypte, ils étaient représentés par un satrape. Malgré leurs efforts afin de respecter la culture et les traditions égyptiennes, les Perses étaient impopulaires en Egypte. Surtout, la décision de Cambyse de cesser de faire payer des taxes au peuple égyptien pour l’entretien des temples a suscité l’hostilité des prêtres égyptiens.

Après sa conquête de l’Egypte, Cambyse envoie une armée de 50 000 hommes prendre le contrôle de l’oasis de Siwa. Cette armée n’est jamais arrivée dans l’oasis : elle s’est entièrement perdue dans le désert, sans laisser aucune trace.

Après la mort de Cambyse, en 522, une rébellion éclate. Pétoubastis III, un héritier de l’ancienne dynastie pharaonique, renverse le satrape Aryandès et se proclame Pharaon. Le nouvel Empereur Darius intervient, réprime la rébellion et rétablit Aryandès en 521.

Statue égyptienne de l’Empereur Darius I

Pendant son règne, Darius importe des artisans et ouvriers égyptiens en Perse pour lui construire des palais. Il construit aussi un canal reliant le Nil à la Mer Rouge.

En 515, les Perses profitent des luttes de pouvoir internes à Cyrène pour prendre le contrôle de la Cyrénaïque.

En 497, le satrape Aryandès, qui gouverne l’Egypte depuis le début la conquête perse, est destitué et exécuté par Darius, apparemment pour avoir cherché à obtenir l’indépendance de l’Egypte sous son autorité.

Une nouvelle rébellion égyptienne a éclaté après la mort de Darius, en 486. Le nouvel Empereur Xerxès la réprime et installe son frère Achéménès comme satrape. Xerxès est connu surtout pour avoir tenté sans succès de conquérir la Grèce.

Au cours du règne de l’Empereur Artaxerxès (465-424), le chef libyen Inaros, un descendant des anciens Pharaons, parvient à s’emparer d’une partie de l’Egypte, avec le soutien des Grecs de la Ligue de Délos. Il sera vaincu et tué en 454.

Pendant toute cette période, les Egyptiens se rebellaient régulièrement contre les Perses. Cette série de rébellions finira par briser la domination persane : en 404, l’Empereur Darius II est chassé d’Egypte par Amyrtée, un descendant des anciens Pharaons. Son fils Artaxerxès II essayera sans succès de reprendre le contrôle de l’Egypte.

La souveraineté retrouvée (404-343)

Amyrtée se proclame Pharaon et rétablit le Royaume de ses ancêtres. Les 28°, 29° et 30° dynasties pharaoniques sont égyptiennes.

La deuxième satrapie (343-332)

Artaxerxès III en tenue de Pharaon

Les Perses n’ont cependant jamais renoncé à leur ambition de reconquérir l’Egypte.

L’Empereur Artaxerxès III (359-338) fera de cette conquête sa première priorité. Après un premier échec en 351, suivi de plusieurs années de préparations méticuleuses, il revient en 343, à la tête d’une armée composée d’une imposante flotte de guerre et de nombreux mercenaires Grecs. Cette fois, l’Egypte se soumet.

Artaxerxès se proclame Pharaon : la 31° dynastie pharaonique sera perse.

En 332, Alexandre le Grand s’empare de l’Egypte. Il y fonde une nouvelle ville, Alexandrie, dont il ambitionne de faire la capitale de son Empire. Deux ans après, le dernier roi de Perse, Darius III (336-330), est vaincu par Alexandre le Grand.

L'Afrique du Nord romaine

Colonia Junonia : une colonie romaine sur le site de Carthage

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Quelques dizaines d’années après la chute de Carthage, un homme politique et réformateur social romain nommé Caïus Sempronius Gracchus tente d’établir une colonie romaine sur le site de l’ancienne Carthage. L’aventure ne durera que 30 ans, en raison de l’impopularité de ce site auprès des Romains.

Caïus Sempronius Gracchus

Caïus Sempronius Gracchus est né vers 153 avant notre ère, dans une famille romaine influente : son père a été consul et sa mère, Cornelia, était la fille de Scipion l’Africain, le général romain qui a vaincu Carthage lors de la Deuxième guerre punique. Il était membre de la plèbe, la classe sociale des citoyens romains libres qui n’étaient pas patriciens (aristocrates).

Après avoir servi dans l’armée, il commence une carrière politique, alors que son frère Tiberius servait comme tribun de la plèbe, en 133. Ensemble, les deux frères cherchent à faire adopter un certain nombre de mesures qui favorisent les Romains les plus pauvres. Ils veulent notamment adopter une réforme agraire, afin de redistribuer les terres appartenant à l’Etat et aux propriétaires fonciers les plus riches. Cette réforme suscite l’hostilité du Sénat, composé de patriciens aisés qui ne veulent pas perdre leurs privilèges. Tiberius Gracchus passe en force pour faire adopter son projet, outrepassant ses prérogatives de tribun et usurpant celles du Sénat, ce qui, malgré la popularité de sa réforme, suscite la crainte d’une dérive autoritaire. Après avoir cherché à se représenter pour un deuxième mandat, il sera finalement tué avec ses partisans. Pour les historiens romains, sa mort marque le début du déclin de la République romaine.

Caïus Gracchus sera élu tribun de la plèbe à son tour, en 123. A cette époque, la fonction de tribun de la plèbe constitue le principal contre-pouvoir au Sénat, dans une République romaine très aristocratique. Caïus Gracchus défend une nouvelle réforme agraire, encore plus audacieuse que celle de son frère. Conscient que les terres disponibles en Italie sont insuffisantes pour tous les habitants de la péninsule, il est aussi le premier à proposer l’établissement de colonies romaines en dehors de l’Italie.

Vers la fin de son mandat d’un an, Caïus Gracchus quitte Rome pour superviser l’établissement d’une colonie en Afrique, sur le site de l’ancienne ville de Carthage : Colonia Junonia. Il s’agit de la première colonie romaine d’outremer. Caïus Gracchus ne se représente pas pour un deuxième mandat, mais il est tellement populaire qu’il est réélu en son absence, sans avoir été candidat.

Malgré sa popularité personnelle, son projet de colonie peine à séduire les Romains, qui sont toujours très hostiles à Carthage. Beaucoup pensent même que le site de la ville est maudit ; certaines sources superstitieuses font état de mauvais présages pendant la construction de la colonie.

Pendant son deuxième mandat, Caïus Gracchus propose une loi élargissant l’accès à la citoyenneté romaine. Cette loi nuit à sa popularité, si bien qu’il n’est pas réélu lorsqu’il se représente pour un troisième mandat. Il continue de proposer l’établissement de nouvelles colonies ailleurs dans le bassin méditerranéen.

Après la fin de son mandat, ses adversaires s’attaquent à son programme. Ils veulent notamment faire cesser la construction de la colonie à Carthage. Après un incident lors d’une cérémonie religieuse, où un membre du public avait hué Caïus Gracchus avant d’être poignardé par ses partisans, le Sénat autorise le consul Lucius Opimius à recourir à la force contre Caïus Gracchus et ses alliés. Caïus Gracchus est tué, comme son frère avant lui.

Après la mort de Caïus Gracchus, son projet de colonie tombe dans l’oubli. Les 3000 Romains déjà installés sur place y restent, mais personne d’autre ne les rejoint. Colonia Julia disparaîtra définitivement après environ 30 ans. Deux générations plus tard, Carthage sera finalement reconstruite par Jules César.

Les Royaumes amazighs avant l'invasion romaine

Trois princes pour un royaume : la succession de Massinissa

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Après avoir unifié le Royaume de Numidie, le roi Massinissa a régné encore plus de cinquante ans. Après sa mort, à l’âge de 90 ans environ, ses trois fils se sont partagés le pouvoir royal : Micipsa, l’aîné, était chargé de l’administration du royaume, Gulussa commandait l’armée et Mastanabal administrait la justice.

Massinissa est mort en 148. Sa succession, en pleine Troisième Guerre Punique, préoccupe beaucoup les Romains, qui s’inquiètent de l’instabilité qu’un conflit de succession pourrait provoquer chez leur premier allié en Afrique. Alors, le général romain Scipion Emilien, que Massinissa avait chargé de la gestion de son patrimoine après sa mort, a réparti les pouvoirs royaux entre ses trois fils. Cette solution est peut-être inspirée d’une vieille coutume amazighe de partage du pouvoir entre trois chefs.

Pièce de monnaie à l’effigie de Micipsa

Micipsa, le fils aîné de Massinissa, a reçu comme héritage le palais de son père à Cirta, avec l’administration du royaume et la gestion du trésor royal. C’est à lui que Massinissa avait donné sa bague, symbole de puissance.

Pièces de monnaie à l’effigie de Gulussa

Gulussa, son deuxième fils, a reçu le commandement de l’armée. Il avait déjà une solide expérience guerrière, ayant participé aux campagnes de son père contre Carthage. Après la mort de Massinissa, les troupes de Gulussa ont participé au siège et à la destruction de Carthage.

Mastanabal

Mastanabal, le plus jeune, s’est fait connaître dans sa jeunesse en remportant la course de chars aux Jeux Panathénaïques. Il est le seul de ses frères à avoir reçu une éducation grecque. Puisqu’il a étudié le droit, il a reçu l’administration de la justice. Il était chargé aussi des relations avec les chefs vassaux.

Mastanabal est mort quelques années après cet accord de partage des pouvoirs, de maladie. On ne sait pas quand Gulussa est mort, mais la dédicace du temple de Massinissa à Dougga, en 139, ne mentionne que Micipsa, ce qui montre qu’il régnait déjà seul à ce moment-là. Rien n’indique qu’il y ait jamais eu de conflit entre les trois frères, ni que Micipsa aurait écarté les deux autres.

Inscription de Micipsa, à Cherchell

Micipsa et ses frères ont maintenu l’alliance de leur père avec Rome, mais avec moins d’enthousiasme que Massinissa. Ils ont cependant continué à envoyer des troupes pour soutenir les guerres romaines. Leur règne est marqué par l’installation en Numidie de plusieurs milliers de Carthaginois, qui ont fui Carthage après sa destruction par les Romains. Ces nouveaux arrivants ont contribué à l’enrichissement de la Numidie. La capitale du Royaume était toujours Cirta (Constantine), mais Iol (Cherchell) a été établie comme siège de la justice. Une fois qu’il règne seul, Micisca, paisiblement installé à Cirta, se consacre à l’art et à la culture.

Vers la fin de sa vie, Micipsa a pris ses dispositions pour qu’après sa mort, son royaume soit partagé entre ses deux fils, Hiempsal et Adherbal, et son neveu Jugurtha, un fils de Mastanabal. Dans le cadre de cet accord de succession, Micipsa a apparemment adopté Jugurtha.

Carthage et l'Empire carthaginois

La légende de Didon : la fondation de Carthage

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D’après la légende, Carthage aurait été fondée par Didon, appelée aussi Elissa, une princesse phénicienne, de la cité-Etat de Tyr, qui est devenue la première reine de la ville. Dans cet article, nous découvrirons cette légende et examinerons son historicité.

La légende de Didon

Didon

Didon (Elissa) était la sœur du roi Pygmalion de Tyr, mariée à Acerbas (Zakarbaal, appelé Sychée dans l’Enéïde), le grand-prêtre de la ville. Après que son frère ait tué son mari, Didon et ses alliés ont fui la Phénicie et se sont établis en Afrique du Nord, où ils ont fondé Carthage.

Peu après son arrivée, Hiarbas, le roi des Gétules, a demandé Didon en mariage. Leur union aurait représenté la fusion entre les populations autochtones d’Afrique du Nord et les nouveaux arrivants Phéniciens. Didon a refusé, parce qu’elle avait promis à son défunt mari de ne jamais se remarier. D’après les versions plus anciennes de la légende, elle s’est suicidée pour ne pas être contrainte d’épouser Hiarbas.

La légende de Didon est connue surtout par l’Enéide, du poète romain Virgile, qui raconte l’histoire d’Enée, le fondateur légendaire de Rome. D’après l’Enéide, Didon est tombée amoureuse d’Enée lors de son passage à Carthage et ils se sont même mariés secrètement, violant la promesse que Didon avait faite à son défunt mari de ne jamais se remarier. Ensuite, Enée l’a abandonnée, en repartant pour l’Italie afin d’y fonder Rome. Didon, désespérée, s’est suicidée. En mourant, elle maudit Enée et sa descendance, pour toute l’éternité. L’amour déçu de Didon et sa malédiction sont présentées comme la cause des guerres puniques.

La légende de Didon est plus ancienne que celle d’Enée. On ne sait pas qui a été le premier à combiner les deux légendes. En tout cas, le thème de la visite d’Enée à Carthage n’a pas été inventé par Virgile, mais remonte à avant lui.

Après sa mort, Didon était adorée comme une déesse à Carthage.

Un personnage historique ?

La mort de Didon

Le fondement historique de la légende de Didon est difficile à déterminer. Pour certains spécialistes, Didon était à l’origine une déesse, que les sources plus tardives ont transformée en reine mortelle. D’autres spécialistes pensent qu’il y a bien une reine de Carthage historique à l’origine de la légende. Son frère Pygmalion est un roi de Tyr historique.

La plus ancienne source historique qui mentionne Didon est l’historien grec du 3° Siècle Timée de Tauromenium. Le plus ancien récit complet de sa vie date de quelques décennies avant Virgile.

Carthage fondée par une femme

Carthage est la seule ville antique dont le fondateur traditionnel est une femme. Pour les autres civilisations du monde antique, notamment Rome, le fait que Carthage avait été fondée par une femme était un sujet de raillerie, qui explique pourquoi la ville ne pourrait jamais rivaliser avec d’autres villes fondées par des héros masculins. Cette idée est particulièrement présente dans les Punica, de Silius Italicus. Pour les Romains, Didon, la reine phénicienne, représente tout ce qu’ils détestent le plus : le féminin, émotionnel et passionnel, par opposition à l’ordre rationnel « masculin » de la République, puis de l’Empire ; et l’Orient, luxueux et flamboyant, par opposition à la discipline et à la sobriété des mœurs romaines.

Aujourd’hui, cependant, la légende (qu’elle soit historique ou non) selon laquelle la ville la plus prestigieuse d’Afrique du Nord a été fondée par une femme est un sujet de fierté, qui montre la place importante que les femmes ont toujours occupée dans les sociétés nord-africaines.

Carthage et l'Empire carthaginois, Les Grecs en Afrique du Nord

Arae Philaenorum : la frontière entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque

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Pendant l’Antiquité, le désert de Syrte constituait la frontière naturelle entre la Tripolitaine carthaginoise et la Cyrénaïque grecque. D’après une légende, afin de déterminer l’emplacement exact de la frontière, deux jeunes hommes, partis le même jour de Carthage et de Cyrène, ont voyagé à pied le long de la côte jusqu’à ce qu’ils se rencontrent. L’endroit où ils se sont rencontrés est devenu la frontière.

L’Arc des Philènes, en mars 1937

Lorsque les émissaires des deux villes se sont rencontrés, les Grecs ont accusé les Carthaginois d’avoir triché en partant en avance. Ils ont accepté de reconnaître leur lieu de rencontre comme point de frontière à condition que les Carthaginois soient enterrés vivants sur place. Les émissaires Carthaginois, deux frères, appelés les Philènes, ont accepté de se sacrifier pour leur patrie. Un monument en leur honneur a été érigé sur leur tombe.

L’historien romain Salluste fait le récit de cette légende dans sa Guerre de Jugurtha, au chapitre 79 :

Puisque les affaires de Leptis nous ont conduit dans ces contrées, il ne sera pas hors de propos de raconter un trait héroïque et admirable de deux Carthaginois : le lieu même nous y fait penser.

Dans le temps que les Carthaginois donnaient la loi à presque toute l’Afrique, les Cyrénéens n’étaient guère moins riches et moins puissants. Entre les deux États était une plaine sablonneuse, toute unie, sans fleuve ni montagne qui marquât leurs limites. De là une guerre longue et sanglante entre les deux peuples, qui, de part et d’autre, eurent des légions, ainsi que des flottes détruites et dispersées, et virent leurs forces sensiblement diminuées.

Les vaincus et les vainqueurs, également épuisés, craignant qu’un troisième peuple ne vînt les attaquer, convinrent, à la faveur d’une trêve, qu’à un jour déterminé des envoyés partiraient de chaque ville, et que le lieu où ils se rencontreraient deviendrait la limite des deux territoires. Deux frères nommés Philènes, que choisit Carthage, firent la route avec une grande célérité ; les Cyrénéens arrivèrent plus tard. Fut-ce par leur faute ou par quelque accident ? c’est ce que je ne saurais dire ; car, dans ces déserts, les voyageurs peuvent se voir arrêtés par les ouragans aussi bien qu’en pleine mer ; et, lorsqu’en ces lieux tout unis, dépourvus de végétation, un vent impétueux vient à souffler, les tourbillons de sable qu’il soulève remplissent la bouche et les yeux, et empêchent de voir et de continuer son chemin.

Les Cyrénéens, se trouvant ainsi devancés, craignent, à leur retour dans leur patrie, d’être punis du dommage qu’ils lui avaient fait encourir. Ils accusent les Carthaginois d’être partis de chez eux avant le temps prescrit ; ils soutiennent que la convention est nulle, et se montrent disposés à tout plutôt que de céder la victoire. Les Carthaginois consentent à de nouvelles conditions, pourvu qu’elles soient égales. Les Grecs leur laissent le choix ou d’être enterrés vifs à l’endroit qu’ils prétendaient fixer pour limites de leur pays, ou de laisser avancer leurs adversaires jusqu’où ils voudraient, sous la même condition. Les Philènes acceptent la proposition ; ils font à leur patrie le sacrifice de leurs personnes et de leur vie, et sont enterrés vifs. Les Carthaginois élevèrent sur le lieu même des autels aux frères Philènes, et leur décernèrent d’autres honneurs au sein de leur ville.

Le monument construit sur le tombeau des deux frères avait déjà disparu à l’époque romaine. Ce site est resté la frontière entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque romaines, entre l’Empire romain d’Occident et d’Orient, puis entre la Tunisie ziride et l’Egypte fatimide. Pendant l’occupation italienne de la Libye, un nouveau monument, l’Arc des Philènes, a été construit, près de Ras Lanouf. Considéré comme un symbole colonial, il a été démoli en 1973.

Les Royaumes amazighs avant l'invasion romaine

Hiarbas : un roi numide dans l’Enéïde

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L’Enéïde est une épopée écrite par le poète romain Virgile, qui raconte le périple d’Enée, l’ancêtre légendaire du peuple romain, qui fuit les ruines de Troie, sa ville natale, en quête d’une terre inconnue, l’Italie, où les dieux lui ont révélé que sa descendance fonderait une nouvelle Troie : Rome, une ville destinée à dominer le monde. L’intrigue se déroule plus de 1000 ans avant la fondation de l’Empire romain, mais, par un habile jeu de typologie, elle fait référence aussi à des personnages et à des événements plus récents de l’histoire romaine. Un de ces personnages est Hiarbas, un roi nord-africain inspiré d’un roi numide historique.

D’après l’Enéïde, Hiarbas était le fils de Jupiter Hammon (une association entre le dieu suprême des Romains et des Phéniciens/Carthaginois) et d’une nymphe garamante, devenu roi des Gétules. Avant l’arrivée d’Enée à Carthage, il avait demandé Didon en mariage ; leur union aurait représenté la fusion entre les populations autochtones d’Afrique du Nord et les nouveaux arrivants Phéniciens. Didon avait cependant refusé sa demande en mariage, à cause de la promesse qu’elle avait faite à son défunt mari de ne jamais se remarier.

Lorsque Hiarbas apprend que Didon aime maintenant Enée, il est furieux et menace de les attaquer. Lorsqu’Enée l’abandonne, Didon lui dit qu’elle craint que Hiarbas vienne maintenant la prendre pour épouse de force.

D’autres poètes plus tardifs ont repris le personnage de Hiarbas, inventé par Virgile. Selon Ovide, Hiarbas a envahi Carthage après le suicide de Didon, une référence à la participation des rois de Numidie à la chute de Carthage.

Hiarbas porte le même nom qu’un personnage historique : Hierbas, qui s’est allié à des rebelles romains pour usurper le trône de Numidie, quelques dizaines d’années avant que Virgile n’écrive l’Enéïde. Le personnage de Hiarbas est clairement inspiré de ce personnage historique. Le fait que Virgile fasse de Hiarbas le roi des Gétules laisse à penser que le Hierbas historique était peut-être d’origine gétule.

Le christianisme en Afrique du Nord

L’Église de Cyrène : les premiers chrétiens d’Afrique du Nord

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A partir du 1er Siècle, une nouvelle religion a commencé à se répandre rapidement dans tout l’Empire romain : le christianisme. L’Afrique du Nord, de ses grandes villes cosmopolites à ses régions rurales les plus reculées, s’est avérée être un terrain particulièrement fertile pour l’Evangile chrétien. La première ville d’Afrique du Nord où le message chrétien a été annoncé était Cyrène.

L’évangéliste Marc

D’après la tradition chrétienne, c’est Marc, l’auteur d’un des Évangiles, qui a annoncé le message chrétien à Cyrène, dont il était originaire, avant de poursuivre à Alexandrie. A cette époque, Cyrène avait une forte communauté juive, dont Marc était lui-même issu et qui ont certainement été les premiers destinataires de sa prédication. Comme dans tout le monde romain, une forte proportion des premiers convertis au christianisme étaient d’origine juive.

Simon de Cyrène porte la croix de Christ

Les textes sacrés chrétiens mentionnent plusieurs autres croyants originaires de Cyrène. Simon de Cyrène, un Juif originaire de Cyrène, qui se trouvait à Jérusalem au moment de la crucifixion de Christ, a été chargé de l’aider à porter sa croix jusqu’au lieu de son exécution. La manière dont il est mentionné, avec ses deux fils Alexandre et Rufus, montre qu’ils étaient connus de la première communauté chrétienne.

A l’origine, les prédicateurs chrétiens ne s’adressaient qu’aux communautés juives des diverses villes. Les premiers à avoir annoncé l’Evangile aussi aux Grecs, à Antioche en Syrie, étaient des croyants originaires de Chypre et de Cyrène. Ces croyants juifs de Cyrène venaient d’une ville grecque et avaient côtoyé des Grecs toute leur vie, si bien qu’ils n’avaient pas de réticence à aller vers eux.

Un des responsables de l’église d’Antioche, Lucius, était originaire de Cyrène. On ne sait pas s’il était Juif ou Grec. D’après la tradition chrétienne, Lucius est ensuite devenu le premier évêque de Cyrène.

Un autre responsable de l’église d’Antioche est Siméon, surnommé Niger, c’est-à-dire « Noir », probablement parce qu’il avait la peau noire. Certaines traditions l’ont identifié à Simon de Cyrène. En réalité, les habitants de Cyrène n’étaient pas Noirs à cette époque. Siméon n’était donc probablement pas originaire de Cyrène, mais d’Afrique subsaharienne, peut-être d’Ethiopie.

Après le 1er Siècle, le prochain évêque de Cyrène dont on connaît le nom est Théodore, mort martyr en 303, pendant la persécution de l’Empereur Dioclétien.

Ruines de l’église d’Apollonie (Source)

Depuis Cyrène, le message chrétien s’est répandu dans toute la région. Les évêques Basilide de Ptolémaïs (Tolmeita), Ammon de Bérénice (Benghazi) et Euphranor d’Apollonie (Marsa Sousa) sont mentionnés vers 260, dans des lettres de l’évêque d’Alexandrie. Sabellius, un théologien chrétien qui enseignait à Rome vers la même époque, est né en Cyrénaïque. Arius, le fondateur de l’hérésie arienne, était originaire de Ptolémaïs. Les évêques Zopyrus de Barca (El-Marj), Sérapion d’Antipyrgos (Tobrouk) et Titus de Paraetonium (Marsa Matrouh) ont participé au Concile de Nicée, en 325. Synésios de Cyrène a été évêque de Ptolémaïs au début du 5° Siècle.

Eglise byzantine d’El Athroun

Le christianisme a également prospéré en Cyrénaïque à l’époque byzantine. L’ancienne ville d’Olbia (Qasr Libya), entre Barca (El-Marj) et Balagrae (El-Bayda), contient encore deux églises byzantines, avec une cinquantaine de mosaïques considérées comme parmi les plus belles du monde. Une autre belle église byzantine, très bien préservée, est celle d’Erythron (El Athroun), vers Derna.

Mosaïques byzantines d’Olbia (Source)

Un héritage oublié : les églises et autres édifices chrétiens d’Afrique du Nord antique (– Libye)

Une série de conférences sur le christianisme libyen à l’époque pré-islamique ont été données en 2008 à l’Université de l’Appel Islamique de Tripoli, par le théologien chrétien américain Thomas Oden. L’orateur a ensuite écrit le livre Early Libyan Christianity: Uncovering a North African Tradition (Le christianisme libyen antique : une tradition nord-africaine dévoilée), en se basant sur ces conférences.

Pour en savoir plus

Carthage et l'Empire carthaginois

Carthage et les guerres puniques dans l’Enéide de Virgile

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L’Enéïde est une épopée écrite par le poète romain Virgile, qui raconte le périple d’Enée, l’ancêtre légendaire du peuple romain, qui fuit les ruines de Troie, sa ville natale, en quête d’une terre inconnue, l’Italie, où les dieux lui ont révélé que sa descendance fonderait une nouvelle Troie : Rome, une ville destinée à dominer le monde. L’intrigue se déroule plus de 1000 ans avant la fondation de l’Empire romain, mais, par un habile jeu de typologie, elle fait référence aussi à des personnages et à des événements plus récents de l’histoire romaine. Dans cet article, nous découvrirons comment ce poème, devenu le mythe fondateur de l’Empire romain, aborde Carthage et les guerres puniques.

Enée rencontre Didon à Carthage, par Paul Cézanne

En route pour l’Italie, Enée fait naufrage sur les côtes carthaginoises, où les premiers colons Phéniciens, dirigés par la reine Didon (Elissa), sont en train de construire la ville. Enée se réjouit tellement de voir cette ville naissante, avec ses constructions et ses lois, qu’il est tenté d’abandonner sa quête pour s’installer ici. En plus, Didon tombe follement amoureuse de lui et le supplie de rester pour régner sur Carthage avec elle. Enée et Didon vont même se marier secrètement, oubliant la promesse que Didon avait faite à son défunt mari Sychée (Acerbas) de ne jamais se remarier. Pire encore (d’un point de vue romain) : Enée commence à porter des vêtements phéniciens et adopte les coutumes de ce peuple étranger !

Pour le poète romain, Carthage représente le danger de la « fausse arrivée » : si Enée décide de faire passer son bonheur personnel avant sa destinée, de rester à Carthage avec Didon au lieu de partir en Italie, de devenir roi d’une ville au lieu de poursuivre la promesse d’un Empire universel qui ne sera fondé que par ses lointains descendants, alors Rome ne naîtra jamais ! Les dieux ne l’entendent pas ainsi : Jupiter lui envoie un messager pour lui ordonner de quitter Carthage. Enée, un héros appelé par les dieux à accomplir une mission sacrée, ne peut se laisser détourner de cette mission par ses propres passions.

Obéir à cet ordre divin est très difficile pour Enée : il aime profondément Didon et souffre de devoir la quitter. Malgré cela, il n’a pas d’autre choix que de se mettre en route. En cela, Enée est le prototype de l’homme romain vertueux, qui accomplit son devoir, quel que soit le prix à payer pour lui-même.

Lorsqu’elle l’apprend, Didon est furieuse : comment cet homme qu’elle aimait tant peut-il l’abandonner ? Enée, dans un discours aux accents très romains, lui explique qu’il ne s’appartient pas à lui-même : le destin a décrété qu’il devait fonder Rome, il n’a pas d’autre choix que d’obéir.

Mort de Didon

Après son départ, Didon sombre dans une folie furieuse qui la mènera jusqu’au suicide. En mourant, elle maudit Enée et toute sa descendance, en ces mots : « Que le peuple latin, que les fils de Carthage, Opposés par les lieux, le soient plus par leur rage ! Que de leurs ports jaloux, que de leurs murs rivaux, Soldats contre soldats, vaisseaux contre vaisseaux Courent ensanglanter et la mer et la terre ! Qu’une haine éternelle éternise la guerre ! Que l’épuisement seul accorde le pardon ! Enée est à jamais l’ennemi de Didon : Entre son peuple et toi point d’accord, point de grâce ! Que la guerre détruise, et que la paix menace ! Que ses derniers neveux s’arment contre les miens ! Que mes derniers neveux s’acharnent sur les siens ! » La malédiction de Didon est présentée comme la cause des guerres puniques : Hannibal, le lointain descendant de Didon, est l’instrument de sa vengeance.

Dans l’Enéide, Didon est aussi une figure d’une autre reine étrangère : Cléopâtre d’Egypte, dont l’histoire d’amour avec le général romain Marc-Antoine a mis Rome dans un danger aussi grand que ses guerres contre Carthage. Enée, tant qu’il refuse de quitter Carthage et s’habille à la phénicienne, est Marc-Antoine, qui trahit Rome et ses valeurs pour les richesses de l’Egypte ; mais il devient Auguste lorsqu’il repart pour l’Italie afin d’accomplir sa destinée : fonder Rome et son Empire.