Les Grecs en Afrique du Nord

Arétaphile de Cyrène : la libératrice de Cyrène

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

A Cyrène, peu avant l’ère romaine, une femme nommée Arétaphile se fait connaître pour sa lutte courageuse contre deux tyrans qui opprimaient la ville : son propre mari, Nicocrate, puis son successeur Léandre. Dans le monde antique, Arétaphile était considérée comme un modèle de femme vertueuse, à cause de son combat pour la liberté de ses concitoyens.

En 96 avant notre ère, lorsque le dernier roi de Cyrénaïque, Ptolémée Apion, meurt sans héritier, son Royaume est légué à la République romaine. Dans un premier temps, ce nouveau territoire est cependant largement ignoré par les Romains. Le premier gouverneur romain n’est envoyé sur place qu’en 74.

Arétaphile de Cyrène – Image créée par ChatGPT

Pendant ces années, un tyran du nom de Nicocrate prend le pouvoir à Cyrène et brutalise la population. Nicocrate contraint Arétaphile, une femme de la ville, à l’épouser, après avoir tué son premier mari Phaedimus. Arétaphile, déterminée à libérer son peuple de la violence de ce tyran, complote pour le faire empoisonner. Calbia, la mère de Nicocrate, qui se doute de ses plans, convaincra son fils de faire torturer Arétaphile.

Ensuite, Arétaphile convainc sa fille de séduire Léandre, le frère de Nicocrate, afin de le renverser. Léandre parvient à tuer Nicocrate et lui succède.

Malheureusement, Léandre s’avèrera aussi tyrannique que son frère. Alors, Arétaphile fait appel au prince libyen Anabus pour venir libérer Cyrène.

Lucullus

En 87, le général romain Lucullus, un allié de Sylla, visite Cyrène, au cours d’une expédition navale destinée à lever une flotte auprès des alliés de Rome pour combattre Mithridate. La ville est en pleine guerre civile, qui dure depuis 7 ans, entre partisans et adversaires de Léandre. Lucullus met fin au conflit, réprime la tyrannie et établit une nouvelle Constitution. 13 ans après, Lucullus convaincra les autorités romaines de faire de la Cyrénaïque une province romaine.

Après la fin de la tyrannie, les citoyens de Cyrène proposent à Arétaphile d’exercer des fonctions dans le nouveau gouvernement de la ville, mais elle refuse. Elle aurait passé le reste de sa vie dans les quartiers des femmes de sa maison, sur son métier à tisser.

L’historien grec Plutarque mentionne Arétaphile dans son ouvrage De la vertu des femmes, comme un modèle de femme vertueuse, qui aspire à libérer son peuple de la tyrannie. Elle semble avoir été l’objet d’un culte pour les femmes de cette époque.

Les autres villes de Cyrénaïque, Les Grecs en Afrique du Nord

Les autres villes de Cyrénaïque : Balagrae, le sanctuaire de la guérison

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Balagrae (Al-Bayda), la dernière des cinq villes de la Pentapole de Cyrénaïque, était réputée surtout pour son temple d’Eusculape, le dieu grec de la médecine. Là, des pèlerins de toute la région accouraient, dans l’espoir d’être guéris de leurs maladies.

Asclépiéion de Balagrae (Source)

Balagrae a probablement été fondée au début du 6° Siècle avant notre ère, comme une colonie grecque. Elle faisait partie de la Pentapole, une alliance de cinq villes grecques de Libye, avec Cyrène, la ville principale, Euhespérides (Benghazi), Taucheira (Tocra) et Barca (El-Marj).

Eusculape, le dieu médecin

La ville de Balagrae était connue surtout pour son Asclépiéion, un temple d’Eusculape, le dieu grec de la médecine. Ce temple avait été fondé par des colons originaires d’Epidaure, une ville du Péloponnèse où se trouvait le plus grand sanctuaire d’Asclépios en Grèce. Les pèlerins venaient y passer la nuit, puis, le lendemain, ils racontaient leurs rêves aux prêtres. Les prêtres leur prescrivaient un remède à partir de l’interprétation de leurs rêves. Les serpents, des animaux considérés comme sacrés, jouaient un rôle important dans le culte d’Eusculape : des serpents non venimeux rampaient sur le sol du sanctuaire, au milieu des malades et des blessés. En plus de l’autel et du dortoir, le temple contenait aussi une fontaine pour nettoyer les plaies des malades, des bains et un gymnase. Les remèdes prescrits étaient le plus souvent un bain de purification ou un passage au gymnase, accompagnés d’un régime alimentaire spécifique. L’Asclépiéion de Balagrae était particulièrement réputé pour la guérison des enfants, ainsi que le montrent les objets découverts lors des fouilles.

Portique de l’Asclépiéion de Balagrae

Un nouveau complexe a été construit à l’époque romaine, par l’Empereur Hadrien. Il s’agit d’un espace de 40m de long sur 35m de large, entouré de portiques. Le complexe contenait trois temples : le plus grand était celui d’Eusculape, au centre, tandis que l’un des deux autres était consacré à Sérapis, le dieu protecteur de la ville d’Alexandrie ; on ne sait pas quel dieu était vénéré dans le troisième temple.

Odéon de l’Asclépiéion de Balagrae (Source)

L’Asclépiéion contenait également un odéon, un petit théâtre destiné à des concerts musicaux. Il était connu dans l’Antiquité que la musique avait un effet apaisant sur les personnes atteintes de troubles mentaux. L’Asclépiéion employait probablement des musiciens qui jouaient de la musique pour les malades. L’odéon servait peut-être aussi de lieu de réunion du personnel médical.

Balagrae a beaucoup décliné au cours de l’ère romaine, jusqu’à ne plus faire partie de la Pentapole.

Avec l’avènement de l’ère chrétienne, l’Asclépiéion de Balagrae a été transformé en église. La Cyrénaïque est la première région d’Afrique du Nord où le christianisme s’est propagé et contient aujourd’hui certaines des ruines d’églises chrétiennes antiques les mieux conservées d’Afrique du Nord. Le philosophe chrétien Synesios, qui deviendra évêque de Ptolémaïs, est né à Balagrae.

Zaouïa sanoussie d’Al-Bayda

A l’ère islamique, la ville est célèbre pour son tombeau de Ruwaifi ibn Thabit al-Ansari, un compagnon du Prophète Mohammed. Plus récemment, en 1843, c’est ici que Mohammed Ali al-Senoussi a fondé la confrérie sanoussie. La zaouïa aux murs blancs qu’il a construite est à l’origine du nom de la ville, Al-Bayda (البيضاء, la blanche). Aujourd’hui, Al-Bayda est la quatrième ville de Libye, après Tripoli, Benghazi et Misrata.

Les autres villes de Cyrénaïque, Les Grecs en Afrique du Nord

Les autres villes de Cyrénaïque : Barca, la ville gréco-libyenne

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ  – English

Barca, une des villes de la Pentapole, la confédération de cinq villes grecques établies en Libye, était située à l’emplacement de l’actuelle ville d’El-Marj. Fondée dans une région auparavant habitée par des tribus autochtones libyennes, la ville sera peuplée, dès ses débuts, à la fois par des Grecs et des Libyens. Le mélange entre ces deux peuples est plus marqué à Barca que n’importe où ailleurs en Cyrénaïque. L’élite autochtone est intégrée à l’administration de la ville, ainsi que l’illustre l’exemple du gouverneur Alazir. Malheureusement, il ne reste rien aujourd’hui de la ville antique.

Cimetière d’Al-Munaykhrat : un des rares vestiges antiques qui subsistent près d’El-Marj (Source)

A l’origine, la région de Barca était habitée par la tribu amazighe libyenne des Barraci. Après la fondation de Cyrène, en 631 avant notre ère, les colons grecs ont fait alliance avec les tribus autochtones.

Arcésilas II sur son trône

Pendant le règne du roi Arcésilas II de Cyrène (560-550), son conseiller, Léarque (qui, selon certaines sources, était aussi son frère), se rebelle contre lui. Léarque fait alliance avec les tribus amazighes, privant le roi de précieux alliés. Ensemble, Grecs et Amazighs fondent la ville de Barca. Ils déclarent ensuite la guerre à Cyrène. Ils sont victorieux et Léarque s’empare du trône de Cyrène, mais il sera rapidement tué.

Alazir (image créée par ChatGPT)

Quelques décennies plus tard, le roi de Cyrène Arcésilas III (530-515), craignant un soulèvement contre lui à Cyrène, s’enfuit à Barca. Arcésilas III a des liens familiaux avec les Amazighs de la ville : Alazir, le gouverneur de Barca, issu d’une tribu amazighe, est le père de sa femme. Un jour, sur la place du marché de Barca, il est reconnu par un groupe d’exilés de Cyrène, qui le tuent avec Alazir.

A cette époque, l’Egypte est sous occupation perse, depuis 525. Après la mort d’Arcésilas III, sa mère Phérétima fait appel au gouverneur perse d’Egypte pour le venger, prétendant qu’il a été tué à cause de sa loyauté envers les Perses. L’armée perse assiège Barca et déporte sa population, puis entre dans Cyrène, sur l’invitation de Phérétima : c’est le début de la domination perse de la Cyrénaïque.

L’Empereur de Perse Darius I installe une partie des captifs de Barca dans un village en Bactriane (Asie centrale, Afghanistan actuel). Cette communauté existait encore à l’époque de l’historien grec Hérodote, près d’un siècle après.

Lutte grecque

En 462, la même année où le roi Arcésilas IV de Cyrène remporte la course de chars aux Jeux Pythiques avec un attelage de chevaux libyens, Amnésias, un athlète originaire de Barca, est victorieux en lutte. Amnésias, qui était berger, est célèbre parce qu’il s’entraînait à la lutte avec un taureau alors qu’il gardait ses troupeaux. Il a emmené son taureau à Delphes pour la compétition, puis il a fait le tour de la Grèce avec lui. (Source)

Monnaie perse frappée à Barca

Barca a beaucoup prospéré pendant l’occupation perse. Vers la fin du 5° Siècle, elle était apparemment la plus grande ville de Cyrénaïque, devant Cyrène.

En 332, Alexandre le Grand s’empare de l’Egypte. Les Grecs de Cyrénaïque, heureux de voir un roi grec qui aspire à réunir tous les Grecs, se soumettent à lui. Barca, comme le reste de la Cyrénaïque, fait partie de l’Empire d’Alexandre le Grand.

Pièce de monnaie à l’effigie de Thibron

Dans la guerre civile qui a suivi la mort d’Alexandre le Grand, Barca, comme la ville voisine d’Euhespérides (Benghazi), soutient la révolte du mercenaire spartiate Thibron, qui cherche à conquérir un Empire en Libye. Thibron est vaincu par Cyrène, avec le soutien des Ptolémée d’Egypte. Ensuite, la Cyrénaïque fera partie de l’Egypte des Ptolémée.

Ptolémée III Evergète construit une nouvelle ville, Ptolémaïs, sur le site de l’ancien port de Barca. La ville, privée de son accès à la mer, commence à décliner. Bientôt, elle ne fait plus partie de la Pentapole.

La Cyrénaïque est la première région d’Afrique du Nord où le christianisme s’est propagé et contient aujourd’hui certaines des ruines d’églises chrétiennes antiques les mieux conservées d’Afrique du Nord. Le premier évêque chrétien connu de Barca est Zopyrus, qui a participé au Concile de Nicée, en 325.

Barca existe toujours à l’époque romaine, puis byzantine, mais ce n’est plus qu’une petite ville sans importance.

Barca est une des premières villes de Cyrénaïque conquises par l’armée du califat islamique, en 643-644. Les musulmans décident d’en faire leur nouvelle capitale provinciale. Son nom est arabisé برقة (Barqa). Avec le temps, toute la région connue auparavant sous le nom de Cyrénaïque sera appelée برقة en arabe.

Les autres villes de Cyrénaïque, Les Grecs en Afrique du Nord

Les autres villes de Cyrénaïque : Taucheira/Arsinoë, la cité oubliée

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Taucheira (Tocra) est la moins connue des cinq cités grecques de la Pentapole antique. Pourtant, il s’agit probablement de la plus ancienne colonie grecque en Libye après Cyrène elle-même, dont les ruines recèlent des trésors archéologiques insoupçonnés.

Dolia, teinturerie de textile

Dans l’Antiquité, Taucheira faisait partie de la Pentapole, une alliance de cinq villes grecques de la région, avec Cyrène, la ville principale, Euhespérides (Benghazi), Barca (El-Marj) et Balagrae (El-Bayda). Des excavations dans le port de Taucheira ont permis de retrouver des céramiques très anciennes, qui remontent à la fin du 7° Siècle avant notre ère. Taucheira est probablement la deuxième ville fondée par les Grecs en Cyrénaïque, quelques années après Cyrène.

Le nom de Taucheira est d’origine libyque. Le préfixe Tau (ou To, ou Ta) signifie « terre ». Chei signifie « bouche », tandis que le suffixe -ra indique la proximité. Taucheira signifie donc « terre près de la bouche », une métaphore pour la côte.

Carrière de pierres (Source)

Taucheira est située sur la route côtière de Cyrène à Euhespérides, les deux plus grandes villes de la Pentapole. Au Nord-Est de la ville, se trouve la carrière de pierres dont était extrait le calcaire rougeâtre caractéristique de Taucheira. Cette carrière était employée aussi comme cimetière, les trous là où la pierre avait été extraite servant de tombeaux.

Le port de Taucheira (sur la photo de couverture de cet article) entretenait des liens commerciaux avec Athènes, Corinthe et le Péloponnèse. Les photos suivante montrent des objets artisanaux retrouvés pendant la fouille du port, conservés au Musée de Taucheira.

Assiette de fruits originaire de Rhodes (Source)
Figurine de Déméter et Perséphone – Poterie avec une danseuse attique (Source)
Relief de femme en marbre – Bouteille en forme d’homme avec des cornes de taureau (Source)
Muraille orientale (Source)

En 332, Alexandre le Grand s’empare de l’Egypte, où il bâtit sa nouvelle capitale : Alexandrie. Les Grecs de Cyrénaïque, heureux de voir un roi grec qui aspire à réunir tous les Grecs, se soumettent à lui. Après la mort d’Alexandre le Grand, Taucheira a été conquise par le mercenaire spartiate Thibron, qui cherche à conquérir un Empire en Libye. La Cyrénaïque fait ensuite partie de l’Empire des Ptolémée. La nouvelle ville portuaire de Ptolémaïs, fondée par Ptolémée III Evergète, deviendra un rival de poids pour Taucheira.

Pièce d’or à l’effigie d’Arsinoë II, la reine qui a donné son nom à la ville

En 276, Magas de Cyrène se proclame roi de Cyrénaïque. Il règne jusqu’à sa mort, vers 250. Après sa mort, sa fille Bérénice épouse Ptolémée III Evergète et la ville d’Euhespérides est renommée Bérénice, en son honneur. Les Ptolémée donnent également un nouveau nom à Taucheira : Arsinoë, en l’honneur d’Arsinoë II, l’épouse de Ptolémée II Philadelphe et la belle-mère de Ptolémée III Evergète. La Cyrénaïque fait de nouveau partie de l’Empire des Ptolémée, mais avec une large autonomie.

Décret d’Aleximaque (Source)

Ptolémée Apion, le fils de Ptolémée VIII, est proclamé roi de Cyrénaïque en 105. Après sa mort, en 96, comme il n’a pas d’héritier, son royaume est légué à Rome. Les Romains ne s’installent cependant qu’en 74. Pendant les années d’intervalle, Arsinoë est victime d’une attaque de tribus amazighes de Libye. Une inscription conservée au musée de la ville commémore un certain Aleximaque, fils de Sostrate, qui a financé l’agrandissement des murailles de la ville. Il a aussi importé de la nourriture pendant un temps de famine. Les autorités de la ville ont publié un décret pour le récompenser.

Gymnase romain d’Arsinoë (Source)

Pendant la guerre d’Actium, Arsinoë sera brièvement renommée Cléopatris, par le général romain Marc-Antoine, en l’honneur de son épouse Cléopâtre d’Egypte. La ville reprendra son nom d’Arsinoë avec la fondation de l’Empire romain et deviendra une colonie romaine. Son histoire à l’ère romaine est peu connue, mais plusieurs édifices romains ont été construits, notamment un gymnase et une teinturerie de textile. Le culte de Cybèle était particulièrement populaire dans la ville, qui organisait un festival annuel en l’honneur de cette déesse.

Mosaïque de l’Eglise du Palais (Source)

La Cyrénaïque est la première région d’Afrique du Nord où le christianisme s’est propagé et contient aujourd’hui certaines des ruines d’églises chrétiennes antiques les mieux conservées d’Afrique du Nord. Le premier évêque chrétien connu d’Arsinoë est Secundus, qui a participé au Concile de Nicée en 324. Plusieurs églises ont été retrouvées dans la ville, dont l’Eglise du Palais, d’origine byzantine, qui contient de très belles mosaïques.

A l’époque byzantine, l’Empereur Justinien a fait construire de nouvelles murailles, avec une forteresse. Les murailles de la ville étaient si solides qu’Apollonius, le dernier gouverneur byzantin de Cyrénaïque, s’est réfugié ici lors de l’invasion arabe de la région. La ville a résisté trois ans, de 642 à 645.

Forteresse byzantine de Taucheira/Arsinoë (Source)
Les autres villes de Cyrénaïque, Les Grecs en Afrique du Nord

Les autres villes de Cyrénaïque : Apollonie, la ville portuaire de Cyrène

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Apollonie (Marsa Sousa), au Nord de Cyrène, a été fondée comme le port de Cyrène. Par la suite, elle est devenue une ville importante, qui a succédé à Cyrène et Ptolémaïs comme capitale de la Cyrénaïque.

Port oriental d’Apollonie

Apollonie était probablement le lieu de débarquement des premiers colons grecs en Libye, au 7° Siècle avant notre ère. Ce site offre un bon mouillage pour les bateaux, abrité par deux criques.

Théâtre grec d’Apollonie

A ses débuts, le port d’Apollonie n’était pas une cité, mais seulement une dépendance de Cyrène, composée du port et d’une série d’habitats échelonnés le long de la côte, sans défenses militaires efficaces, étant donné que les ennemis de Cyrène venaient du continent et non de la mer. Même le nom d’Apollonie n’est mentionné que tardivement, au 1° Siècle, par le géographe romain Strabon. Cela semble indiquer que le port de Cyrène n’a longtemps pas eu de nom propre.

Les plus anciens vestiges archéologiques découverts à Apollonie datent du 6° Siècle : un vase et deux céramiques originaires de Corinthe et de Rhodes.

Pièce de monnaie à l’effigie de Thibron

En 332, Alexandre le Grand s’empare de l’Egypte, où il fonde sa nouvelle capitale : Alexandrie. Les Grecs de Cyrénaïque, heureux de voir un roi grec qui aspire à réunir tous les Grecs, se soumettent à lui. Après la mort d’Alexandre le Grand, Thibron, un mercenaire originaire de Sparte, cherche à conquérir la Cyrénaïque. Il commence par s’emparer d’Apollonie (les sources mentionnent seulement le port de Cyrène, sans le nommer), profitant de l’absence de structures défensives. Après sa défaite, Thibron est crucifié à Apollonie.

Tête scupltée de Ptolémée III Evergète (Source)

La Cyrénaïque fait ensuite partie de l’Empire des Ptolémée. Pour défendre Apollonie, les Ptolémée construisent une muraille de protection tout autour du port. Une tête scupltée de Ptolémée III Evergète a été découverte à Apollonie.

Les restes de céramiques et de poteries découvertes à Apollonie nous informent sur les échanges économiques entre le port de Cyrène et le reste du monde méditerranéen aux 3° et 2° Siècles : près de la moitié des fragments proviennent des cités grecques de la Mer Égée, avec notamment des amphores de l’île de Rhodes ; un quart ont été fabriqués en Cyrénaïque ; un sixième est originaire de Magna Graecia (Sicile et Italie du Sud), essentiellement du vin italien importé. En revanche, alors que la Cyrénaïque est sous souveraineté égyptienne, très peu de vestiges sont originaires de Naucratis, l’ancienne colonie grecque en Égypte.

Acropole d’Apollonie

Apollonie est devenue une cité autonome vers la fin de la période hellénistique. D’après l’archéologue français André Laronde, qui se base sur un passage de l’auteur gréco-romain Plutarque, la ville a pris sont indépendance de Cyrène suite à une intervention romaine, vers 85, pendant la guerre civile entre Sylla et Marius.

Termes romains d’Apollonie

La Cyrénaïque est intégrée à l’Empire romain en 74. Apollonie, comme les autres villes grecques de Cyrénaïque, connaît une période de prospérité au début de l’ère romaine, marquée par le développement de monuments publics. La ville a consacré une statue de l’Empereur romain Hadrien, à Athènes, et une autre de l’Empereur Marc-Aurèle, à Eleusis.

A l’époque romaine, Barca et Balagrae perdent de l’importance, en même temps qu’Apollonie et Ptolémaïs se développent. La Pentapole est à présent composée de Cyrène, Bérénice (Benghazi), Taucheira (Tocra), Ptolémaïs (Tolmeita) et Apollonie.

Eglise centrale d’Apollonie (Source)

La Cyrénaïque est la première région d’Afrique du Nord où le christianisme s’est propagé et contient aujourd’hui certaines des ruines d’églises chrétiennes antiques les mieux conservées d’Afrique du Nord. Apollonie est devenue un important centre chrétien. Le premier évêque connu d’Apollonie est Euphranor, à qui l’évêque d’Alexandrie a écrit une lettre vers 260. L’église principale de Cyrène était située à Apollonie.

Basilique d’Apollonie

Au cours du 4° Siècle, Apollonie est brièvement devenue la capitale de la Cyrénaïque romaine. Après le tremblement de terre de 365, qui a dévasté Cyrène et Apollonie, Ptolémaïs, relativement épargnée, redevient la capitale provinciale.

En 411, Ptolémaïs est dévastée par une attaque de tribus amazighes. Peu après, Apollonie lui succède définitivement comme capitale provinciale. Au même moment, la ville reçoit un nouveau nom : son ancien nom grec, qui fait référence au dieu païen Apollon, inacceptable dans un Empire devenu chrétien, est remplacé par Sôzousa, la « ville du Sauveur ».

Théodora

La future Impératrice byzantine Théodora a séjourné à Sôzousa dans sa jeunesse, alors qu’elle était la compagne de Hécébolos, le gouverneur byzantin de Cyrénaïque. C’est son premier séjour en Afrique du Nord, une région à laquelle elle restera profondément attachée. En 539, Théodora ordonne la reconstruction d’Olbia (Qasr Libya), une ancienne ville de Cyrénaïque qui avait été détruite par les Vandales. La nouvelle ville est nommée Théodorias, en l’honneur de sa fondatrice. Une église de la ville contient une cinquantaine de mosaïques, considérées comme parmi les plus belles du monde.

Mosaïques byzantines d’Olbia (Source)
Les autres villes de Cyrénaïque, Les Grecs en Afrique du Nord

Les autres villes de Cyrénaïque : Ptolémaïs, la nouvelle capitale

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

La ville de Ptolémaïs (Tolmeita) a été fondée au 3° Siècle avant notre ère, par les Ptolémée d’Egypte, qui en ont fait le siège de leur gouverneur de Cyrénaïque. La ville a continué à prospérer à l’époque romaine.

Ruines de Ptolémaïs

La ville de Ptolémaïs a été fondée vers 240 avant notre ère. Il y avait déjà une petite ville grecque dont on ne connaît pas le nom sur ce site auparavant : elle servait de port à la ville de Barca.

Palais du gouverneur

Lorsque le roi d’Egypte Ptolémée III Evergète a repris le contrôle de la Cyrénaïque après la mort de Magas de Cyrène, il décide de construire une nouvelle ville qui porte son nom, afin d’en faire le siège de son gouverneur. Les murs de Ptolémaïs couvrent une surface de 280 hectares. Malgré sa taille, la ville ne sera jamais aussi peuplée que Cyrène ou Bérénice (Benghazi).

Mausolée royal de Ptolémaïs

La plupart des gouverneurs de Cyrénaïque étaient des membres de la famille royale des Ptolémée, souvent le jeune frère ou le fils du roi. En 163, Ptolémée VIII Physcon, chassé d’Egypte par son frère Ptolémée VI Philométor, règne sur la Cyrénaïque en tant que vassal de son frère. Même s’il régnait à Cyrène, le mausolée royal, à l’Ouest de Ptolémaïs, semble lui avoir été destiné. Il n’y a finalement pas été enterré, parce qu’il a été rétabli comme roi d’Egypte en 145 et a terminé sa vie à Alexandrie.

Villa des Colonnes

Ptolémée Apion, le fils de Ptolémée VIII, est proclamé roi de Cyrénaïque en 105. Après sa mort, en 96, comme il n’a pas d’héritier, son royaume est légué à Rome. Les Romains rétablissent Cyrène comme capitale de la Cyrénaïque romaine, mais Ptolémaïs demeure une ville importante.

L’Empereur Dioclétien (284-305), lors de sa réforme de l’administration de l’Empire, fait de Ptolémaïs la capitale de la province de Libye supérieure (Cyrénaïque). La ville décline au début du 4° Siècle, jusqu’à être remplacée par Apollonie comme capitale provinciale. Après le tremblement de terre de 365, qui a dévasté Cyrène et les autres villes de Cyrénaïque, tandis que Ptolémaïs a été relativement épargnée, la ville redevient capitale provinciale.

Citerne

De l’époque romaine, Ptolémaïs a gardé un hippodrome, un amphithéâtre, deux théâtres et un odéon (édifice de spectacles musicaux). Un aqueduc, probablement construit par l’Empereur romain Hadrien, acheminait de l’eau depuis une source située à 8 kilomètres de la ville, jusqu’à la Place des Citernes, qui contenait 17 citernes voûtées, d’une capacité totale de 7000 kilolitres. Pendant l’occupation italienne de la Libye, ces citernes servaient de refuge aux rebelles d’Omar al-Mokhtar.

Ruines d’une église de Ptolémaïs

La Cyrénaïque est la première région d’Afrique du Nord où le christianisme s’est propagé et contient aujourd’hui certaines des ruines d’églises chrétiennes antiques les mieux conservées d’Afrique du Nord. Ptolémaïs est devenue un important centre chrétien. Le premier évêque connu de Ptolémaïs est Basilide, à qui l’évêque d’Alexandrie a écrit une lettre vers 260. Arius, le fondateur de l’hérésie arienne, était originaire de Ptolémaïs. Plus tard, au 5° Siècle, Synesios de Cyrène deviendra évêque de Ptolémaïs.

Ptolémaïs a été dévastée par une attaque de tribus amazighes de Libye en 411. Apollonie redevient alors la capitale de la Cyrénaïque. Ptolémaïs a été rebâtie pendant le règne de l’Empereur byzantin Justinien, mais n’a jamais retrouvé sa gloire passée. La ville a été définitivement détruite par les Arabes.

Les autres villes de Cyrénaïque, Les Grecs en Afrique du Nord

Les autres villes de Cyrénaïque : Euhespérides/Bérénice, la Benghazi antique

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

L’histoire antique de Benghazi est souvent négligée, éclipsée par celle de sa prestigieuse voisine, Cyrène. Pourtant, cette ville, qui s’appelait Euhespérides pour les Grecs, puis Bérénice à l’ère romaine, dispose d’une riche histoire antique et de très beaux vestiges archéologiques. Ce patrimoine est aujourd’hui en péril après les années de guerre civile. Dans cet article, nous découvrirons l’histoire antique de Benghazi.

Euhespérides : une cité grecque

Ruines d’Euhespérides
Vase grec retrouvé à Euhespérides

La ville d’Euhespérides a été fondée vers 525 avant notre ère, probablement par des colons grecs originaires de Cyrène et/ou de Barca. La ville antique était située à l’Est de la ville actuelle de Benghazi, sur un terrain élevé en face du cimetière de Sidi Abeid, dans le quartier de Sebkha Es-Selmani.

Euhespérides a été construite au bord d’une lagune qui s’ouvre sur la mer. A l’époque, la lagune était probablement assez profonde pour que de petits vaisseaux puissent y naviguer.

Le nom d’Euhespérides fait référence à la fertilité de la région, ainsi qu’à la mythologie : la ville serait le site du légendaire jardin des Hespérides, où se trouvaient les fameuses pommes d’or. D’autres mythes font de Benghazi le site du Lac Triton, où vivaient les Amazones libyennes (même s’il s’agit plus probablement du Chott el-Jerid, en Tunisie).

Dans l’Antiquité, Euhespérides faisait partie de la Pentapole, une alliance de cinq villes grecques de la région, avec Cyrène, la ville principale, Barca (El-Marj) Taucheira (Tocra) et Balagrae (El-Bayda) (ou Apollonie (Marsa Susa), selon les sources).

La ville d’Euhespérides est mentionnée pour la première fois en 515 : l’historien grec Hérodote, dans son récit de la conquête perse de la Cyrénaïque, mentionne que l’armée perse a avancé « vers l’Ouest jusqu’à Euhespérides ».

Pièce de monnaie d’Euhespérides (Source)

Les premières pièces de monnaie frappées à Euhespérides datent de 480 environ. Elles montrent, côté pile, l’oracle de Delphes, et, côté face, une tige de silphium, une plante de la région, très populaire dans le monde antique pour ses vertus médicales. Ces pièces, distinctes de celles de Cyrène, suggèrent qu’Euhespérides jouissait probablement d’une vaste autonomie.

Pièce de monnaie à l’effigie d’Arcésilas IV de Cyrène

Un autre événement important qui a eu lieu à Euhespérides est la mort du dernier roi de Cyrène, Arcésilas IV. Après avoir remporté la course de chars aux Jeux pythiques de Delphes, en 462, avec un attelage de chevaux libyens, Arcésilas IV a voulu se servir de sa popularité suite à cette victoire pour attirer de nouveaux colons grecs à Euhespérides. Il espérait ainsi se créer un lieu de refuge dont la population lui serait redevable, alors que sa popularité à Cyrène était en déclin. Cette initiative s’est avérée totalement inefficace : après la révolution de 440, Arcésilas IV, renversé du pouvoir, s’est enfui à Euhespérides, mais il a été assassiné à son arrivée dans la ville.

Gylippe de Sparte, le libérateur d’Euhespérides (Source)

Euhespérides, la plus à l’Ouest des grandes villes de Cyrénaïque, était située en territoire hostile, entourée de tribus amazighes qui l’attaquaient régulièrement. L’historien grec Thucydide mentionne que la ville a été assiégée par des tribus libyennes, probablement Nasamones, vers 414. La ville a été délivrée par le général spartiate Gylippe, qui, alors qu’il était en route pour la Sicile, avait été repoussé vers les côtes libyennes par des vents contraires.

Une inscription datant du milieu du 4° Siècle montre que Euhespérides avait une Constitution proche de celle de Cyrène, avec une assemblée de magistrats (éphores) et un conseil d’anciens (gérontes).

En 399, lorsque les Messéniens ont été chassés de leur capitale, Naupacte, par les Spartiates, ils se sont réfugiés à Euhespérides.

En 332, Alexandre le Grand s’empare de l’Egypte. Les Grecs de Cyrénaïque, heureux de voir un roi grec qui aspire à réunir tous les Grecs, se soumettent à lui. Euhespérides, comme le reste de la Cyrénaïque, fait partie de l’Empire d’Alexandre le Grand.

Pièce de monnaie à l’effigie de Thibron

Dans la guerre civile qui a suivi la mort d’Alexandre le Grand, Euhespérides, comme la ville voisine de Barca, soutient la révolte du mercenaire spartiate Thibron, qui cherche à conquérir un Empire en Libye. Thibron est vaincu par Cyrène, avec le soutien des Ptolémée d’Egypte. Ensuite, la Cyrénaïque fera partie de l’Empire des Ptolémée.

Bérénice à l’ère des Ptolémée

Mosaïque de Bérénice II, la reine qui a donné son nom à la ville – Musée grec d’Alexandrie
Pièce d’or à l’effigie de Bérénice II

En 276, Magas de Cyrène se proclame roi de Cyrénaïque. Il règne jusqu’à sa mort, vers 250. Après sa mort, sa fille Bérénice épouse Ptolémée III Evergète. La Cyrénaïque fait de nouveau partie de l’Egypte des Ptolémée, mais avec une large autonomie. Euhespérides est renommée Bérénice, en l’honneur de la nouvelle reine. La ville est également déplacée : la nouvelle ville de Bérénice est située au niveau de l’actuel centre-ville de Benghazi.

La plus célèbre œuvre d’art grecque de la ville date de cette époque : la Vénus de Benghazi, une statue en marbre de la déesse grecque Vénus.

La ville romaine

Mosaïque romaine (Source – Employé avec permission)
Ruines de Bérénice. En arrière-plan : phare de Benghazi

En 105, la Cyrénaïque reprend son indépendance, avec pour roi Ptolémée Apion, le fils de Ptolémée VIII. Lorsque celui-ci meurt sans héritier, en 96, son Royaume est légué à Rome.

Bérénice continue à prospérer à l’ère romaine. Au 3° Siècle, elle est même devenue la plus grande ville de Cyrénaïque, devant Cyrène. De l’époque romaine, la ville a gardé de nouvelles infrastructures, des termes (bains publics) et plusieurs édifices avec de belles mosaïques.

La Cyrénaïque est la première région d’Afrique du Nord où le christianisme s’est propagé et contient aujourd’hui certaines des ruines d’églises chrétiennes antiques les mieux conservées d’Afrique du Nord. Bérénice est devenue un important centre chrétien. Le premier évêque connu de Bérénice est Ammon, à qui l’évêque d’Alexandrie a écrit une lettre vers 260. La ville avait aussi une communauté juive. Contrairement à ceux de Cyrène, les Juifs de Benghazi étaient gouvernés par leur propre archon, lui-même juif.

Statue romaine retrouvée à Benghazi en 1693, exposée au Château de Versailles, en France (Source)

Après la conquête vandale de la Libye, Bérénice est largement détruite par les Vandales. La ville est reconstruite par l’Empereur Justinien après la reconquête byzantine. La Cyrénaïque est ensuite rattachée à la province byzantine d’Egypte.

Pendant les dernières décennies avant l’arrivée des Arabes, les villes de Cyrénaïque sont largement laissées à elles-mêmes face aux révoltes amazighes récurrentes. Au moment de la conquête arabe de 642, Bérénice n’est plus qu’un village insignifiant au milieu de ruines magnifiques. Les Arabes l’appellent Berniq (برنيق).

De Berniq à Benghazi

Première mention du nom de Benghazi (sous la forme Marsa Bani Ghazi), par Ibn Abd al-Zahir

Quelle est l’origine du nom de Benghazi ? On peut lire sur Wikipedia que « le nom de Marsa Ibn Ghazi (مرسى ابن غازي, port d’Ibn Ghazi) apparaît sur des cartes du 16° Siècle ». En réalité, le premier à mentionner ce nom est Ibn Abd al-Zahir, un historien égyptien du 13° Siècle, qui parle de Marsa Bani Ghazi (مرسى بني غازي, port des fils de Ghazi, au pluriel). En arabe, غازي (Ghazi) signifie « guerrier » ou « conquérant ». Il s’agit d’un titre donné surtout aux guerriers musulmans qui combattent les non-musulmans.

Le chercheur libyen Ghalb Elfituri a découvert qu’une famille originaire de Fès, au Maroc, s’est installée à Benghazi en 1125, pour protéger les côtes libyennes contre de possibles attaques de navires byzantins. Les Bani Ghazi étaient probablement les hommes de cette famille, après qui la ville a été nommée. En savoir plus (lien en arabe)

Conclusion

Lupa Capitolina : statue en bronze de l’époque coloniale, volée dans les années 1970, puis retrouvée à Benghazi en 2023

Aujourd’hui, le patrimoine antique de Benghazi, comme son patrimoine historique plus récent, est menacé : beaucoup de vestiges historiques ont été détruits et pillés pendant les années de guerre civile. La perte de ce patrimoine serait une perte inestimable pour la Libye. Heureusement, le Département de Surveillance des Antiquités de Benghazi travaille à le préserver.

Cet album photos Facebook, que nous partageons avec la permission de l’auteur, Ghalb Elfituri, contient des images de l’ancienne ville grecque d’Euhespérides.

Cet album photos Facebook, que nous partageons avec la permission de l’auteur, Maher Algzeri, contient des images de l’ancienne ville romaine de Bérénice.

Les Grecs en Afrique du Nord

Thibron le Spartiate : une révolte en Cyrénaïque après la mort d’Alexandre le Grand

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Pendant les années de chaos qui ont suivi la mort d’Alexandre le Grand et l’éclatement de son Empire, Thibron, un mercenaire originaire de Sparte, a mené une révolte en Cyrénaïque, profitant de l’insatisfaction d’un groupe de Cyrénéens en exil pour conquérir un Empire pour lui-même.

En 332, Alexandre le Grand s’empare de l’Egypte, où il fonde sa nouvelle capitale : Alexandrie. Les Grecs de Cyrénaïque, heureux de voir un roi grec qui aspire à réunir tous les Grecs, se soumettent à lui. L’Empire d’Alexandre le Grand était le plus grand Empire du monde antique ; mais il sera très éphémère : après sa mort, en 323, à seulement 32 ans, il est divisé entre ses généraux.

Harpale (image créée par ChatGPT)

Thibron est un mercenaire d’origine lacédémonienne, probablement de la ville de Sparte. Il commence sa carrière comme officier et confident de Harpale, un proche d’Alexandre le Grand, qu’il a choisi comme trésorier de son Empire. Peu avant la mort d’Alexandre le Grand, Harpale s’enfuit de Babylone à Athènes, puis en Crète, avec une grande somme d’argent qu’il a volée à son maître. Thibron, qui accompagne Harpale en Crète, l’assassine et s’empare de ses richesses, de son armée et de sa flotte. Il s’allie ensuite à des exilés cyrénéens en Crète et prend la mer pour Cyrène afin de conquérir la Cyrénaïque.

Une première victoire sur les Cyrénéens permet à Thibron de prendre le contrôle d’Apollonie, la ville portuaire de Cyrène. Fort de sa victoire, Thibron exige de Cyrène un tribut de 500 talents d’or, ainsi que la moitié des chars de guerre de la ville pour son armée.

Pièce de monnaie à l’effigie de Thibron

Les Cyrénéens commencent par accepter les conditions posées par Thibron, mais ils changent d’avis lorsque Mnasiclès, un officier de Thibron, déserte et rejoint leurs rangs avec ses troupes. Sous le commandement de Mnasiclès, Cyrène parvient à reprendre Apollonie. Thibron, lui, est soutenu par les villes de Euhespérides (Benghazi) et Barca (El-Marj) et a conquis Taucheira (Tocra).

Peu après la reconquête d’Apollonie, la flotte de Thibron est presque entièrement détruite par une tempête et beaucoup de ses hommes meurent noyés.

Pièce d’or à l’effigie d’Ophellas, en tant que gouverneur de Cyrène

Thibron, imperturbable, recrute des renforts dans le Péloponnèse, tandis que Cyrène reçoit le soutien des Amazighs libyens et de Carthage. Après une nouvelle victoire, Thibron assiège Cyrène. L’oligarchie cyrénéenne fait appel à Ptolémée I Soter, un général d’Alexandre le Grand qui règne sur l’Egypte depuis sa mort, pour venir délivrer la ville. Ptolémée envoie une grande armée contre Thibron, dirigée par Ophellas. Le peuple de Cyrène rejoint Thibron contre ce nouvel envahisseur. Malgré cela, Ophellas est victorieux.

Après sa défaite, Thibron s’enfuit, mais il est capturé par des Amazighs, qui le livrent au nouveau gouverneur de Taucheira nommé par Ophellas. Les citoyens de Taucheira le livrent à Cyrène et il est crucifié à Apollonie.

La Cyrénaïque fait à présent partie de l’Empire des Ptolémée. Ophellas devient son premier gouverneur.

Une dizaine d’années plus tard, Ophellas s’allie au roi Agathocle de Syracuse pour attaquer Carthage, devenant le premier à mener une armée à travers le désert de Libye centrale. Cependant, quelques jours après son arrivée à Carthage, Agathocle le fait tuer. Son successeur, Magas, établira un royaume indépendant de Cyrénaïque.

Les Grecs en Afrique du Nord, Les Perses en Afrique du Nord

Le feu sacré : une influence mazdéenne dans les temples grecs de Cyrénaïque pendant l’ère perse ?

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Au 5° Siècle avant notre ère, la Cyrénaïque est brièvement passée sous la domination de l’Empire perse. A partir de cette époque, des chercheurs ont noté une présence accrue, dans les temples grecs de Cyrène et des autres villes de la région, d’éléments cultuels nouveaux, liés au feu. Il pourrait s’agit d’une influence de cultes orientaux, peut-être du culte officiel de l’Empire perse.

Feu sacré dans un temple zoroastrien

Le mazdéisme, la religion officielle de l’Empire perse, était centré sur le culte du feu sacré, symbole de purification. Dans les temples du feu, un feu sacré brûlait en permanence. D’autres cultes du feu sacré existaient aussi dans d’autres régions de l’Orient. Une forme de cette religion, le zoroastrisme, inspiré de la prédication du prophète persan Zarathoustra, existe encore aujourd’hui en Iran.

Contrairement à l’Egypte voisine, la Cyrénaïque n’a pas été occupée par les Perses. Les rois de Cyrène ont continué à régner en tant que vassaux des Perses, qui exerçaient une domination politique et économique souple. L’élite grecque de Cyrénaïque avait probablement des liens avec la cour impériale perse et a pu être influencée par les pratiques religieuses perses. En même temps, des commerçants perses, peut-être même des prêtres, circulaient en Cyrénaïque via l’Egypte. Dans une région au carrefour des civilisations, qui a toujours été très ouverte à une diversité d’idées religieuses et philosophiques, les cultes orientaux du feu sacré ont facilement trouvé leur place.

Une présence mazdéenne en Cyrénaïque semble peu probable. Aucun temple du feu n’a été retrouvé à ce jour en Libye. Cependant, des recherches récentes ont montré qu’un certain nombre d’éléments cultuels liés au feu ou à la lumière sont apparus à cette époque. Le professeur Robert G. Goodchild, un des pionniers de l’archéologie en Cyrénaïque, note que des aménagements liés au feu rituel, comme des foyers ou des autels circulaires, dans certains sanctuaires, peuvent refléter des cultes à forte symbolique lumineuse ou purificatrice. (The Sanctuary of Apollo at Cyrene, revue Libyan Studies) À Apollonie, certains temples présentent même une architecture intérieure adaptée au maintien d’un feu continu. Ces usages cultuels du feu n’étaient pas courants dans la religion grecque classique. Il s’agit donc d’une influence syncrétiste de cultes orientaux, peut-être du mazdéisme de l’Empire perse, sur la religion traditionnelle grecque.

Carthage et l'Empire carthaginois, Les Grecs en Afrique du Nord

Agathocle de Syracuse : le tyran grec qui a assiégé Carthage

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Syracuse est une colonie grecque en Sicile, qui, au cours du 5° et du 4° Siècles avant notre ère, a mené plusieurs guerres contre Carthage et ses colonies siciliennes, pour le contrôle de l’île. Un siècle avant les guerres puniques, le tyran Agathocle de Syracuse a déjà essayé de conquérir Carthage et s’est emparé de plusieurs villes puniques de la région.

Villes occupées par Agathocle (en bleu) et par Eumachos (en vert)
Agathocle de Syracuse

Depuis le début du 5° Siècle, Syracuse est dirigée par des tyrans, des dirigeants autoritaires, contrairement à l’idéal démocratique grec. Agathocle a commencé sa carrière d’officier militaire en tant que partisan de la faction démocratique. D’origine modeste, il aime à se présenter comme un homme du peuple. Cependant, après avoir pris le pouvoir par un coup d’Etat en 317, il s’avère être encore plus tyrannique que ses prédécesseurs. Surtout, il mène une politique militaire très agressive : il ambitionne de suivre le modèle d’Alexandre le Grand en devenant le nouveau protecteur du monde grec contre les « barbares » – en l’occurrence, les Carthaginois.

Sitôt au pouvoir, Agathocle déclare la guerre à Carthage. En 311, il est vaincu par l’armée carthaginoise, qui assiège Syracuse. Il prend alors une mesure désespérée : avec les troupes qui lui restent dans la ville, il force le blocus carthaginois et envahit l’Afrique, afin d’attaquer Carthage elle-même. Il espère contraindre les troupes qui assiègent Syracuse à lever le siège pour revenir défendre leur patrie.

Pièce d’argent à l’effigie d’Agathocle de Syracuse

L’armée d’Agathocle débarque sur le Cap Bon en août 310. Agathocle remporte une première victoire, qui lui permet d’établir son camp près de Tunis. Il assiège Carthage, mais la ville est trop bien fortifiée pour qu’il puisse espérer la conquérir.

Agathocle décide alors de se tourner vers l’Est et de prendre le contrôle des villes puniques de la côte, comme Neapolis (Nabeul), Hadrumetum (Sousse) et Thapsus (Bekalta). Pour cette campagne, il fait alliance avec Aylimas, le roi des Numides Massyles et un ancêtre de Massinissa. Ensemble, ils occupent tout le Nord de la Tunisie actuelle. Ensuite, cependant, Agathocle, qui veut s’étendre vers l’intérieur des terres, tue son allié Aylimas, devenu un obstacle à son ambition, et prend le contrôle de l’armée numide et de ses chars de guerre.

Pièce d’or à l’effigie d’Ophellas de Cyrène

Après la rupture de son alliance avec Aylimas, Agathocle, en quête de nouveaux alliés, contacte Ophellas, un ancien officier d’Alexandre le Grand, devenu gouverneur de Cyrénaïque pour le compte de Ptolémée d’Alexandrie. Afin de convaincre Ophellas de l’aider à combattre les Carthaginois, il promet de lui céder tous les territoires conquis en Afrique, ne gardant pour lui que la Sicile. Ophellas lève une grande armée, puis marche vers l’Ouest pour rejoindre Agathocle à Carthage, devenant le premier à mener une armée à travers le désert de Libye centrale. Quelques jours après l’arrivée d’Ophellas, Agathocle le fait tuer. L’armée cyrénéenne, privée de commandant, rejoint Agathocle.

Les Carthaginois, calquant leur stratégie sur celle d’Agathocle, envoient une nouvelle armée contre Syracuse. Agathocle retourne en Sicile, laissant derrière lui en Afrique son lieutenant Eumachos, qui poursuit les conquêtes vers l’Ouest, jusqu’à Hippone (Annaba).

Pièce d’argent à l’effigie d’Agathocle de Syracuse

En 307, Agathocle revient en Afrique pour mener la conquête finale de Carthage. Face au mécontentement de ses hommes à cause de leurs soldes impayés, il leur promet un énorme butin en cas de victoire. Après une série de défaites, son armée l’abandonne et il est contraint de fuir en Sicile, abandonnant ses conquêtes en Afrique. L’année suivante, il signe un traité de paix avec les Carthaginois, qui leur permet de récupérer tout leur territoire.

Après sa campagne africaine, Agathocle se proclame roi de Sicile. Il consacre le reste de sa vie à imposer sa domination sur les villes grecques de l’île, puis sur la Magna Graecia, région du Sud de l’Italie où se trouvent beaucoup de colonies grecques. On raconte qu’au moment de sa mort, en 289, il préparait une nouvelle attaque contre Carthage.