Carthage et l'Empire carthaginois

La Guerre des Mercenaires : l’Afrique se rebelle

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Après la défaite carthaginoise à la Première guerre punique, les soldats étrangers qui se sont battus en Sicile se mutinent pour réclamer le paiement de leur solde. Les villes nord-africaines sous domination carthaginoise en profitent pour entrer en rébellion.

Contexte

Le chef rebelle Mathos, dessiné par Victor-Armand Poirson, pour le roman historique Salammbô, de Gustave Flaubert

En même temps que Carthage était en guerre contre Rome en Sicile, le général carthaginois Hannon le Grand a mené une série de campagnes militaires afin d’étendre le territoire carthaginois en Afrique. Afin de financer l’effort de guerre, il impose une taxation drastique aux villes et régions soumises à Carthage, qui doivent notamment donner la moitié de leur production agricole comme impôt de guerre. Ces mesures provoqueront des famines dans certaines régions.

L’armée carthaginoise était composée surtout d’étrangers : les citoyens carthaginois ne se battaient qu’en cas de menace directe contre la ville de Carthage. La plupart étaient des Libyens et des Numides d’Afrique du Nord, avec quelques Ibères et Gaulois.

A la fin de la Première guerre punique, l’armée carthaginoise en Sicile comptait environ 20 000 combattants, qui ont été évacués à Carthage. Avec plusieurs années de soldes impayés, ces hommes s’attendaient à recevoir tous leurs arriérés immédiatement à leur arrivée à Carthage. Lorsque les autorités carthaginoises ont tenté de négocier un paiement inférieur, ils se sont révoltés.

Lorsque la nouvelle s’est répandue, les Libyens et Numides qui souffraient sous la domination carthaginoise ont vu en cette rébellion une occasion de reconquérir leur liberté. Une armée de 70 000 hommes, venus de toute l’Afrique du Nord, a rejoint les premiers insurgés.

Les commandants de l’armée rebelle étaient Spendios, un ancien esclave romain, Mathos, un soldat d’origine libyenne, et Autaritos, un chef mercenaire gaulois.

La Guerre des Mercenaires (241-238)

Mouvements de troupes pendant la guerre

La première action entreprise par les rebelles a été le blocus d’Utique et Hippo Diarrhytos (Bizerte), deux villes alliées de Carthage. La riposte carthaginoise était menée par Hannon le Grand.

Début 240, Hannon le Grand force le blocus d’Utique et entre dans la ville en triomphe. Son armée était encore en train de fêter leur victoire lorsque les rebelles ont contre-attaqué et les ont chassés de la ville. Pendant le reste de l’année, ils affronteront sporadiquement les rebelles, sans parvenir à leur infliger de défaite significative.

Face aux échecs répétés d’Hannon le Grand, Carthage lève une autre armée, plus petite, sous le commandement d’Hamilcar Barca (le dernier commandant des troupes carthaginoises en Sicile et le père de Hannibal Barca), qui fait campagne à l’Ouest et au Sud de Carthage. Hamilcar et Hannon sont officiellement co-commandants, mais ils ne collaborent pas. Alors que Hannon est intransigeant avec les rebelles, Hamilcar fait preuve de davantage de diplomatie, en promettant l’amnistie aux combattants rebelles qui le rejoignent et en faisant des concessions en faveur des villes rebelles. Ces mesures lui permettront de ramener certaines villes à leur allégeance à Carthage sans recourir à la force.

Le chef numide Naravas (frère de Gaïa, le père de Massinissa), qui avait combattu aux côtés de Hamilcar en Sicile et admirait sa bravoure, rompt avec les rebelles et rejoint l’armée carthaginoise avec ses 2000 cavaliers. Pour éviter de nouvelles défections, l’armée rebelle fait torturer à mort 700 prisonniers carthaginois, dont le général Giscon, qui avait signé le traité de paix avec Rome en Sicile. Hamilcar réagit en tuant tous ses prisonniers. Après ces massacres, l’animosité entre les deux camps sera telle qu’aucun compromis ne sera plus possible.

Début 239, les garnisons carthaginoises de Sardaigne se rebellent à leur tour et tuent le gouverneur carthaginois de l’île. Les troupes envoyées pour reprendre l’île rejoignent la rébellion et massacrent les populations carthaginoises restantes.

Pièce de monnaie à l’effigie des chefs rebelles

Le prochain coup dur pour les Carthaginois sera la défection d’Utique et Hippo Diarrhytus, qui rejoignent la rébellion entre mars en septembre 239. Les habitants d’Utique offrent la ville à Rome, qui refuse, n’étant pas prête pour une nouvelle guerre avec Carthage.

La même année, les troupes d’Hamilcar et de Hannon se rejoignent, mais les deux généraux sont en désaccord sur la stratégie à suivre. Conformément à la coutume carthaginoise, l’armée vote pour décider qui d’entre eux sera leur commandant. Hamilcar est élu.

Début 238, les rebelles sont contraints de lever le siège de Carthage et se retirent à Tunis. Peu après, Hamilcar parvient à prendre une partie de l’armée rebelle au piège dans un passage montagneux : c’est la bataille du défilé de la Scie. Les rebelles sont massacrés jusqu’au dernier, écrasés sous les pieds des éléphants de guerre carthaginois. Cette victoire s’avèrera déterminante pour la victoire finale.

Chefs rebelles crucifiés pendant le siège de Tunis

Après cette bataille, Hamilcar assiège Tunis, la base de la rébellion, mais il est contraint de lever le siège après une attaque nocturne des rebelles.

Pendant ce temps, le Sénat carthaginois négocie une réconciliation entre Hamilcar et Hannon, qui acceptent de servir ensemble. Les rebelles, voyant qu’ils ne peuvent pas résister à une armée carthaginoise unifiée, quittent Tunis pour Leptis Parva (Lemta, vers Monastir), une des premières villes qui s’étaient rebellées contre Carthage. L’armée carthaginoise les poursuit. La bataille finale aura lieu fin 238 : tous les combattants rebelles restants sont massacrés. C’est la fin de la rébellion.

Les dernières villes rebelles qui n’avaient pas encore passé d’accord avec Carthage le font immédiatement. Les dernières seront Utique et Hippo Diarrhytus, qui craignent des représailles pour leur trahison.

Par la suite

En Sardaigne, les populations autochtones se soulèvent contre les troupes rebelles en 237 et les chassent de l’île. Les rebelles s’enfuient sur le continent, où ils font appel à Rome. Cette fois, Rome accepte d’intervenir et prend le contrôle de la Sardaigne et de la Corse. Le ressentiment suscité par la conquête romaine de la Sardaigne contribuera fortement à la reprise de la guerre entre Rome et Carthage.

Après la fin de la Guerre des Mercenaires, Hamilcar s’installe en Espagne, où il passera le reste de sa vie à solidifier la domination carthaginoise, en prévision d’une nouvelle guerre contre Rome.

La Guerre des Mercenaires inspirera le roman historique Salammbô, du romancier français Gustave Flaubert.

Carthage et l'Empire carthaginois

La première guerre punique (264-241) : bataille pour la Sicile

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Au début du 3° Siècle avant notre ère, la domination de l’Empire carthaginois sur le bassin méditerranéen était menacée par l’émergence de Rome. Cette jeune puissance, qui venait de prendre le contrôle de la plus grande partie de l’Italie, s’intéressait maintenant à la Sicile. La première des trois guerres entre Carthage et Rome sera pour le contrôle de cette île, située à la croisée de leurs champs d’influence.

Contexte

A cette époque, la Sicile est partagée entre l’Empire carthaginois et le Royaume de Syracuse, une colonie grecque. Les deux puissances se sont déjà livrées plusieurs guerres pour le contrôle de l’île.

En 289, les Mamertins, un groupe de mercenaires d’origine italienne auxquels le roi de Syracuse avait fait appel pour l’aider à combattre les Carthaginois, se rebellent et occupent la ville de Messana (Messine), depuis laquelle ils pillent les régions environnantes. En 265, menacés par le roi de Syracuse, qui veut reprendre Messana, ils font appel à la fois aux Carthaginois et aux Romains pour venir les défendre. Les Carthaginois sont les premiers à répondre et envoient une garnison militaire à Messana, mais cette tutelle ne convient pas aux Mamertins, qui expulsent les forces carthaginoises et appellent Rome à l’aide, au nom de la solidarité italienne.

Guerre en Sicile (264-256)

Les Romains, d’abord réticents à venir en aide à des mercenaires, même Italiens, qui avait pris par traîtrise une ville à ses maîtres légitimes, se décident finalement à intervenir en voyant les bénéfices potentiels d’une présence en Sicile. En 264, les troupes romaines traversent le détroit de Messine sans grande résistance et contraignent les forces carthaginoises et syracusaines à lever leur siège de Messana. Les Carthaginois se retirent, confiants en la supériorité de leur flotte pour continuer à dominer les mers.

En 263, les Romains assiègent Syracuse. La ville sera contrainte à s’allier à Rome et à contribuer à l’effort de guerre romain en Sicile. Dans les mois qui suivent, plusieurs possessions carthaginoises en Sicile font allégeance à Rome. En 262, les Romains assiègent Akragas (Agrigente), la principale ville carthaginoise en Sicile.

Pendant ce temps, les Carthaginois ont recruté une armée, qui rejoint Akragas par la mer et attaque les Romains au printemps 261. Les Romains, victorieux, s’emparent de la ville. La bataille d’Akragas est la première grande victoire romaine contre Carthage.

Pendant les années qui suivent, les combats s’enlisent en Sicile : Rome contrôle la plus grande partie de l’île, mais les Carthaginois n’ont aucun mal à défendre leurs villes côtières bien fortifiées. L’enlisement en Sicile a convaincu les Romains de construire leur propre flotte, afin d’étendre les combats en mer. La première grande bataille navale, à Mylae (Milazzo), en 260, sera une victoire surprise des Romains. Ensuite, la flotte romaine prendra le contrôle de la Corse, puis de la Sardaigne.

Expédition romaine en Afrique (256-255)

Encouragés par ces succès en mer, les Romains décident de traverser la Méditerranée pour envahir l’Afrique. Les flottes romaine et carthaginoise s’affronteront en 256, au Sud de la Sicile, lors de la bataille du Cap Ecnome, peut-être la plus grande bataille navale de l’histoire, qui aboutira à une nouvelle victoire romaine. La voie est libre pour permettre aux Romains d’envahir l’Afrique.

Les Romains abordent à Aspis (Kelibia) et prennent le contrôle de la campagne autour de Carthage. Les plus grands généraux carthaginois sont rappelés pour défendre la ville, mais leur armée est vaincue à son tour. Les Romains prennent Tunis, à 16 km seulement de Carthage. Désespérés, les Carthaginois font appel au mercenaire spartiate Xanthippe, qui parvient à vaincre les Romains et à les chasser d’Afrique en 255.

Fin de la guerre en Sicile (255-241)

Après l’échec de leur invasion de l’Afrique, les Romains se concentrent sur leur offensive en Sicile. En 254, ils prennent Panorme (Palerme) par la mer. Lorsque le général carthaginois Hasdrubal tente de reprendre la ville, son armée, pourtant bien plus nombreuse, subit une défaite décisive à la bataille de Panorme, en 250. Les Carthaginois ne contrôlent plus que deux villes siciliennes : Lilybée (Marsala) et Drépane (Trapani) ; mais il s’agit de villes côtières, très bien fortifiées et faciles à ravitailler par voie marine.

Après la défaite finale de la flotte romaine, pratiquement anéantie lors de la bataille de Phintias, en 249, les Carthaginois n’ont plus à craindre d’attaques par la mer. Ils réduiront donc fortement leur effort de guerre, se contentant de fortifier leurs dernières possessions tout en évitant les affrontements avec des forces romaines largement supérieures.

En 247, un jeune général carthaginois, Hamilcar Barca (le père du célèbre Hannibal), prend le commandement des forces carthaginoises en Sicile. Il décide de mener une guerre d’attrition, par de petites escarmouches contre les forces romaines, mais sans combats à grande échelle.

En 243, comprenant qu’ils ne parviendraient pas à chasser les Carthaginois de Sicile sans bloquer leurs voies de ravitaillement par la mer, le Sénat romain décide de construire une nouvelle flotte. En 241, la flotte carthaginoise est vaincue par la flotte romaine, lors de la bataille des Iles Egades. Le Sénat carthaginois, qui, après plus de 20 ans de guerre, n’avait pas les moyens financiers de construire une nouvelle flotte, ordonne à Hamilcar de négocier un accord de paix. Hamical refuse par fierté, si bien que c’est un autre général, Giscon, qui s’en charge. Le traité de Lutatius, signé fin 241, met fin à la première guerre punique : Carthage évacue la Sicile et les Romains sont les nouveaux maîtres de l’île.

Carthage et l'Empire carthaginois

Les guerres puniques : Carthage contre Rome

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Au début du 3° Siècle avant notre ère, la domination de l’Empire carthaginois sur le bassin méditerranéen était menacée par l’émergence de Rome, qui avait pris le contrôle de la plus grande partie de l’Italie. Le conflit entre deux puissances situées si près l’une de l’autre, sur les deux rives de la Mer Méditerranée, était inévitable. Cet article est le sommaire de la série consacrée aux trois guerres puniques.

Origines

D’après la tradition, Rome a été fondée en 753 av. J.-C., par des réfugiés d’origine troyenne, qui se sont échappés des ruines de leur ville à la fin de la guerre de Troie. La ville se revendique donc comme la « Nouvelle Troie », destinée à retrouver la gloire perdue de l’ancienne Troie.

Au cours du 4°, puis du 3° Siècles, Rome a mené une série de campagnes militaires qui lui ont permis de prendre le contrôle de la péninsule italienne. Maintenant, les généraux romains tournent les regards vers la Sicile, où les Carthaginois sont également présents…

Sommaire


La première guerre punique (264-241) opposera Rome et Carthage, pour le contrôle de la Sicile et des îles voisines.

Pendant la deuxième guerre punique (218-201), le général carthaginois Hannibal traverse les Alpes pour envahir l’Italie par le Nord et parvient presque à détruire Rome, avant d’être finalement repoussé en Afrique.

La troisième guerre punique (149-146) aboutit à la chute et à la destruction de Carthage.

– La première guerre punique (264-241) : bataille pour la Sicile
– La Guerre des Mercenaires : l’Afrique se rebelle
– L’Espagne carthaginoise : une nouvelle Carthage
– La deuxième guerre punique (218-201) : la revanche de Hannibal
– Diviser pour mieux régner : les rois amazighs pendant les guerres puniques
– Le général vaincu : Hannibal après la deuxième guerre punique
– La guerre numido-carthaginoise : la dernière bataille de Carthage
– La troisième guerre punique (149-146) et la destruction de Carthage
– Carthage et les guerres puniques dans l’Enéide de Virgile

Carthage et l'Empire carthaginois

Les guerres siciliennes : Carthage contre Syracuse

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

A l’époque où l’Empire carthaginois étend sa domination sur les deux rives de la Mer Méditerranée, il entrera de plus en plus souvent en conflit avec une autre grande puissance maritime : la Grèce, présente au Sud de l’Italie et de la Gaule (à Massalia). La Sicile, la plus grande île méditerranéenne, située juste en face de Carthage, avec un grand nombre de colonies grecques, sera au cœur de cette rivalité. Au cours du 5° et du 4° Siècles avant notre ère, il y aura pas moins de sept guerres entre Grecs et Carthaginois, pour le contrôle de la Sicile.

Contexte

A partir du 6° Siècle avant notre ère, plusieurs colonies grecques ont été fondées au Sud de l’Italie. L’influence grecque dans cette région était telle que les Romains l’appelleront Magna Graecia (Grande-Grèce). En Sicile, la principale colonie grecque était Syracuse, fondée vers 734, par des colons originaires de la ville de Corinthe. Les Grecs de Sicile étaient divisés en deux groupes : les Ioniens et les Doriens.

La Sicile comptait également quelques anciennes colonies phéniciennes. D’abord indépendantes, ces villes sont passées sous contrôle carthaginois vers 540.

Vers 580, un groupe de colons grecs originaires de Rhodes et de Cnide tente d’établir une colonie grecque sur l’emplacement de la future ville de Lilybée (aujourd’hui Marsala), en plein territoire phénicien et tout près de la ville de Motya. Les Phéniciens de Sicile s’allient aux populations autochtones de l’île pour les chasser.

Vers 510, le prince Dorieus de Sparte, après l’échec de son projet de colonie en Tripolitaine, s’installe dans la région d’Eryx. Sa colonie, isolée des autres villes grecques de Sicile, fait face à l’hostilité des villes carthaginoises environnantes. Après quelques années, Dorieus et ses compagnons sont attaqués et tués par les habitants de la ville voisine de Ségeste, alliée à Carthage. Les survivants sont partis dans le Sud de l’île, où ils se sont emparés de la ville grecque d’Héracléa Minoa.

Vers le début du 5° Siècle, la plupart des villes grecques de Sicile sont tombées sous le pouvoir de tyrans (des dirigeants autoritaires, contrairement à l’idéal démocratique grec). Gélon, le tyran de Syracuse, qui contrôle le plus grand territoire, fait alliance avec Théron d’Acragas, créant un front uni des Grecs Doriens, contre les Grecs Ioniens et les autochtones Sicules. Face à cette menace, les Ioniens font alliance avec Carthage.

La première guerre sicilienne (480)

Après la première guerre sicilienne : territoire de Syracuse (en rouge), soumis à Syracuse (en jaune) et soumis à Acragas (en bleu) ; points noirs : villes carthaginoises

En 483, Théron d’Acragas dépose Terrilus, le tyran ionien d’Himère, qui appelle Carthage à l’aide. Les Carthaginois, craignant de voir l’alliance entre Gélon et Théron prendre le contrôle de toute la Sicile, interviennent en 480.

L’armée carthaginoise, menée par le roi Hamilcar Ier, est vaincue à la bataille d’Himère. Hamilcar lui-même est tué au combat ou se suicide après sa défaite, selon les sources. Carthage conserve cependant ses territoires en Sicile.

Cette défaite a provoqué de profonds changements dans la société carthaginoise : le gouvernement aristocratique a été remplacé par une assemblée élue, avec un roi aux pouvoirs purement symboliques.

Période intermédiaire (480-410)

La victoire de l’axe Syracuse-Acragas marque le début d’une ère de prospérité pour les colonies grecques en Sicile. Le butin de guerre servira à la construction d’édifices publics.

Cette période est marquée aussi par la chute des tyrans grecs et l’établissement de régimes démocratiques et oligarchiques à Syracuse et Acragas, ainsi que dans d’autres villes grecques.

La deuxième guerre sicilienne (410-404)

La deuxième guerre sicilienne a éclaté à l’issue d’une série d’affrontements entre les villes de Sélinonte, alliée de Syracuse, et de Ségeste, alliée de Carthage. Après avoir essayé en vain de résoudre le conflit par la voie diplomatique, les Carthaginois débarquent en Sicile et s’emparent de Sélinonte, puis d’Himère, puis se retirent.

Syracuse et Acragas, les deux villes les plus puissantes de Sicile, n’interviennent pas. Cependant, le général rebelle syracusain Hermocrate lève une armée pour s’attaquer aux possessions carthaginoises en Sicile. D’abord victorieux, il est tué à Syracuse en 407.

Après sa mort, Carthage lance une expédition punitive. Les Carthaginois s’emparent d’Acragas, puis de Gela et de Camarina, et infligent plusieurs défaites aux troupes de Denys Ier, le nouveau tyran de Syracuse. L’armée carthaginoise sera cependant décimée par la peste, contraignant ses généraux à un accord de paix avec Syracuse, qui impose cependant un tribut aux dernières villes conquises par Carthage : c’est l’apogée de la puissance carthaginoise en Sicile.

La troisième guerre sicilienne (398-393)

En 398, Denys l’Ancien, après avoir consolidé son pouvoir, assiège la ville carthaginoise de Motya et s’en empare, en violation du traité de paix. Les Carthaginois interviennent et reprennent Motya, puis s’emparent de Messana. En 397, après une victoire décisive sur la flotte grecque lors de la bataille navale de Catane, ils assiègent Syracuse elle-même. Les troupes carthaginoises seront de nouveau décimées par la peste, les contraignant à lever le siège. Carthage perd ses dernières conquêtes, mais conserve le reste de son territoire.

Pendant les années suivantes, Carthage sera occupée à combattre une rébellion en Afrique. En 393, les Carthaginois tentent de reprendre Messana, mais échouent. Alors que les deux camps font face à des difficultés internes, un nouveau traité de paix, à travers lequel Carthage et Syracuse s’engagent à laisser leur rival en paix dans sa sphère d’influence, sera finalement conclu.

La quatrième guerre sicilienne (383-376)

Denys l’Ancien reprend les hostilités en 383. Carthage fait alliance avec les Grecs du Sud de l’Italie, afin d’attaquer les Syracusains sur deux fronts. En 378, les Carthaginois sont vaincus en Sicile. Ils veulent d’abord négocier un nouveau traité de paix, mais Denys l’Ancien exige qu’ils se retirent entièrement de l’île, une condition inacceptable pour eux. Les combats reprennent et les Carthaginois remportent finalement une victoire décisive en 376.

La cinquième guerre sicilienne (368-367)

En 368, Denys l’Ancien assiège Lilybée. Sa flotte est vaincue, un sérieux revers pour son effort de guerre. Après sa mort, en 367, son fils et successeur Denys II le Jeune fait la paix avec Carthage.

La sixième guerre sicilienne (345-333)

Soldat carthaginois

Vers la fin du règne de Denys le Jeune, les Carthaginois profitent des divisions entre factions politiques rivales à Syracuse pour entrer dans la ville, à l’invitation d’une de ces factions. Ils seront vite chassés.

En 343, Timoléon, le nouveau dirigeant de Syracuse, attaque les possessions carthaginoises en Sicile. L’expédition de secours carthaginoise est vaincue en 339. Carthage est contrainte de signer un traité de paix qui ne lui permet de garder le contrôle que de la moitié Ouest de l’île.

La septième guerre sicilienne (311-306)

En 311, Agathocle, le nouveau tyran de Syracuse, attaque les territoire carthaginois en Sicile, en violation du traité de paix. La contre-attaque carthaginoise le repousse et le contraint à se replier à Syracuse. Les Carthaginois occupent toute la Sicile, sauf Syracuse, qui est assiégée.

Désespéré, Agathocle mène une expédition armée en Afrique, afin d’attaquer Carthage elle-même. Sa manœuvre réussit : les troupes carthaginoises en Sicile sont contraintes de lever le siège pour revenir défendre Carthage.

La première bataille en Afrique est une défaite pour les Carthaginois. Ensuite, Agathocle assiège Carthage, mais la ville est trop bien fortifiée pour qu’il puisse espérer la conquérir. Alors, il fait alliance avec Aylimas, le roi des Numides Massyles, un ancêtre de Massinissa, et occupe tout le Nord de la Tunisie actuelle.

Les troupes d’Agathocle seront finalement vaincues et chassées en 307. L’année suivante, un nouveau traité de paix est conclu.

Après les guerres siciliennes

A l’issue des guerres siciliennes, Carthage contrôle la plus grande partie de l’île. Syracuse ne contrôle plus que le Sud et l’Est, de Gela à Messana.

Par la suite, le roi grec Pyrrhus d’Epire, en guerre contre Rome (280-275), envahit la Sicile en 279, afin de chasser les Carthaginois. Il s’empare de quelques villes, mais, après l’échec de son siège de Libybée, il retourne en Italie en 276. La campagne militaire de Pyrrhus en Sicile peut être considérée comme le dernier épisode des guerres entre Grecs et Carthaginois pour le contrôle de l’île. Les victoires de Pyrrhus seront si coûteuses que l’expression « victoire à la Pyrrhus » est utilisée aujourd’hui pour une victoire qui coûte si cher au vainqueur qu’elle équivaut à une défaite.

La Sicile à la veille de la première guerre punique

Enfin, la première guerre punique, entre Rome et Carthage, aura également lieu en Sicile. Rome entrera en guerre afin de venir en aide aux Mamertins, un groupe de mercenaires italiens qui occupent la région de Messana. A l’issue de cette guerre, les Carthaginois seront chassés de Sicile.

Carthage et l'Empire carthaginois

Les livres carthaginois : une littérature perdue

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

La civilisation carthaginoise, héritière de la civilisation phénicienne, fait partie des grandes civilisations de l’Antiquité, et sa langue, le punique, était considérée comme une langue savante. Carthage a produit une abondance d’œuvres littéraires, à la fois en punique et en grec. Pourtant, on ne sait presque rien de cette littérature carthaginoise, qui est entièrement perdue. Par conséquent, puisque nous n’avons pas de sources originales, tout ce que nous savons de l’histoire de Carthage vient d’auteurs étrangers, souvent ennemis de Carthage.

Histoire des manuscrits carthaginois

Inscription punique

Plusieurs sources attestent qu’il y avait des bibliothèques à Carthage, probablement surtout dans les temples. Avant la destruction de la ville, elle possédait certainement plusieurs centaines, voire milliers de manuscrits. Que sont-ils devenus ?

La plupart des manuscrits carthaginois ont été détruits avec la ville, en 146, mais certains ont été sauvés des flammes par les légions romaines, qui les ont ensuite confiés à leur allié, le roi Massinissa de Numidie. Cela montre que les Romains, malgré leur hostilité à Carthage, reconnaissaient la valeur de ces manuscrits. L’auteur latin Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, rapporte que le Sénat a même ordonné que certaines œuvres soient traduites en latin.

Juba II, le dernier propriétaire connu des manuscrits carthaginois

Qu’est-il advenu ensuite des manuscrits carthaginois ? L’historien romain Salluste a consulté et fait traduire ces manuscrits, afin de s’en servir comme source pour sa Guerre de Jugurtha. Cela montre que, près d’un siècle après la chute de Carthage, ils se trouvaient encore à la cour des rois de Numidie. Un autre historien romain, Ammien Marcellin, mentionne que les manuscrits de Carthage étaient toujours conservés à la cour de Juba II, le dernier roi de Numidie.

Après l’annexion romaine, on perd la trace de ces manuscrits. Certains ont cependant été conservés : l’évêque chrétien Augustin d’Hippone avait encore accès à des manuscrits puniques au 4° Siècle.

Malheureusement, aucun manuscrit carthaginois en langue punique n’est parvenu jusqu’à notre époque. On n’a conservé que des fragments de certaines œuvres particulièrement importantes, traduites en grec et en latin.

La littérature carthaginoise : un bref aperçu

Que savons-nous des auteurs carthaginois et de leur œuvre ? Les fragments d’informations dont nous disposons montrent qu’ils traitaient d’un vaste ensemble de thèmes, avec des textes législatifs, philosophiques, poétiques, historiques et religieux, des traités internationaux et des ouvrages consacrés à l’agriculture, à la géographie et à la navigation.

Un des premiers auteurs carthaginois que les Romains ont voulu traduire est Magon, considéré comme le père de l’agronomie. Il a écrit un traité d’agriculture, en 28 livres, un état des lieux des connaissances agricoles à son époque, qui décrit des pratiques à la fois puniques et amazighes. Il donne des conseils sur comment planter et tailler des vignes, comment planter des oliviers, comment planter des arbres fruitiers, sur la santé des animaux et même sur l’apiculture. Son œuvre est perdue, mais des citations par d’autres auteurs, en latin et en grec, ont été conservées, qui offrent un bon aperçu de sa pensée.

Itinéraire possible de Hannon le Navigateur

Avec le traité d’agriculture de Magon, les ouvrages carthaginois les plus influents dans l’Antiquité étaient les Périples (récits de voyage) des deux grands explorateurs carthaginois, Hannon et Himilcon. Une version grecque abrégée du Périple d’Hannon a été conservée, qui raconte son voyage d’exploration des côtes africaines. Il s’agit du seul ouvrage d’origine carthaginoise (relativement) complet qui soit parvenu à notre époque. Le Périple d’Himilcon, le premier Carthaginois à avoir navigué jusqu’en Bretagne, est perdu, mais des citations ont été conservées chez des auteurs plus tardifs.

La philosophie carthaginoise appartenait essentiellement aux écoles philosophiques platonicienne et pythagoricienne. Un philosophe néoplatonicien influent du 1er Siècle, Modératus de Gadir, pourrait être l’héritier d’une école philosophique plus ancienne dans la ville.

Quelques fragments de poésie punique ont également été conservés.

Pour ce qui est des livres historiques, il y a beaucoup de références à des historiens carthaginois chez des historiens grecs et romains, même si aucun nom d’auteur n’est mentionné. Si l’œuvre de ces historiens avait été conservée, elle constituerait un témoignage complémentaire sur les guerres entre Carthage et les autres civilisations méditerranéennes, notamment les Grecs et les Romains. Dans l’état actuel des choses, tout ce que nous savons sur ces guerres, et même sur les institutions et coutumes carthaginoises, vient d’autres civilisations, souvent ennemies de Carthage.

Enfin, plusieurs sources mentionnent des biographies de Hannibal. Il s’agit probablement de la continuation d’une tradition plus ancienne d’ouvrages écrits à la gloire des généraux carthaginois, afin de raconter leurs exploits.

La littérature étrangère traduite en punique

Les Carthaginois ont également traduit des œuvres d’auteurs étrangers en langue punique.

On a longtemps pensé que, de tous les peuples de l’Antiquité, seuls les Romains étaient assez éduqués pour traduire les pièces de théâtre grecques. Cependant, une pièce du comédien romain Plaute, Poenulus, contient deux passages en langue punique. Poenulus est une traduction-adaptation d’une comédie grecque plus ancienne. L’auteur se sert d’une langue étrangère pour amuser son public et pour faire des jeux de mots. Il est cependant clair qu’il cite une traduction punique existante de la même comédie grecque, ce qui montre qu’une telle traduction existait.

Carthage et l'Empire carthaginois, Les Grecs en Afrique du Nord

Massalia : une rivale de Carthage

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

Massalia est une colonie grecque au Sud de la Gaule. Fondée au 6° Siècle avant notre ère, la ville grandira rapidement et établira plusieurs comptoirs commerciaux en Gaule, Espagne, Corse et Ligurie. Dès sa fondation, Massalia entrera en conflit avec Carthage, qui craint de voir la ville grecque menacer son hégémonie dans le bassin méditerranéen occidental. Au cours des siècles suivants, Massalia deviendra le port principal de la région et un rival important pour Carthage.

Fondation

Ruines de Phocée, ville d’origine des fondateurs de Massalia

Massalia a été fondée vers -600, par un groupe de commerçants grecs, originaires de la ville de Phocée (à l’Ouest de la Turquie actuelle). Au cours des prochaines décennies, trois autres colonies sont fondées depuis Massalia : Emporion (dans la province espagnole de Girone), Hemeroskopeion (dans la province espagnole d’Alicante) et Alalia (Aléria, en Corse). En 545, après la conquête de Phocée par les Perses, une nouvelle vague de colons rejoint Massalia et les autres colonies phocéennes. Dès la fin du 6° Siècle, Massalia est un centre commercial influent, qui domine la région environnante.

Le philosophe grec Aristote rapporte un mythe lié à la fondation de Massalia. D’après ce mythe, Euxène (ou Protis, selon les sources), le chef des premiers colons, était l’hôte de Nanos, le roi d’une tribu celte locale, au moment où celui-ci devait célébrer le mariage de sa fille Petta (ou Gyptis). Selon la coutume, le roi a organisé un banquet, au cours duquel la jeune fille devait offrir une coupe de vin à celui qu’elle souhaitait épouser. Lorsqu’elle a offert la coupe à Euxène, le roi a accepté de les marier, scellant ainsi l’union entre les anciens habitants de la région et les nouveaux arrivants.

Conflit avec Carthage

L’émergence de Massalia inquiète Carthage, surtout après la fondation de colonies en Espagne : la présence grecque constitue une menace pour les routes commerciales carthaginoises.

Vers 540, les Carthaginois s’allient aux Etrusques du Nord de l’Italie, pour attaquer Alalia, la ville phocéenne en Corse. Massalia envoie une quarantaine de navires au secours de la ville. Les deux flottes s’affrontent en mer, à la bataille d’Alalia. Les Phocéens sont vaincus et contraints d’abandonner Alalia, qui passe sous contrôle carthaginois. A long terme, ils sortiront cependant renforcés de cette défaite : leur domination sur les côtes gauloises, d’Emporion à la Ligurie, est reconnue.

L’apogée de Massalia

Pièce de monnaie de Massalia

Au cours des siècles suivants, le port de Massalia est devenu le plus grand du bassin méditerranéen occidental, après Carthage. Les Phocéens fonderont d’autres comptoirs commerciaux, à Agathe (Agde), Olbia (Hyères), Tauroentium (Six-Fours-les-Plages), Antipolis (Antibes) et Nikaia (Nice).

La Constitution de Massalia est louée à travers le monde grec comme un exemple de stabilité politique. La ville est une oligarchie : une boulê (assemblée) de 600 membres choisit 15 « premiers », qui administrent la ville. Trois d’entre eux sont les plus influents et détiennent l’essentiel des pouvoirs exécutifs.

Massalia sert d’interface culturelle entre le monde grec et la Gaule. Sous son influence, les Gaulois apprennent à écrire leur langue en alphabet grec.

Massalia était aussi une ville d’explorateurs : Euthymènes, qui, vers la fin du 6° Siècle, a remonté les côtes africaines, jusqu’au-delà du fleuve Sénégal, et Pythéas, qui, au 4° Siècle, a navigué jusqu’en Bretagne, puis exploré la Mer baltique et les côtes scandinaves. Si ces navigateurs grecs ont été précédés sur la même route par les explorateurs carthaginois, ils sont probablement allés plus loin qu’eux.

Pendant les guerres puniques, Massalia est une fidèle alliée de Rome. Après la deuxième guerre punique, le retrait des Carthaginois d’Espagne lui a permis d’étendre son influence.

Massalia à l’ère romaine

Vestiges du port de Massalia

Entre 125 et 121, Rome annexe presque tout l’arrière-pays massaliote à travers une série de campagne militaires. La région devient la province romaine de Gaule transalpine. La ville de Massalia elle-même devient cliente de Rome.

Pendant la guerre civile romaine (49-45), entre César et Pompée, Massalia, officiellement neutre, accueille néanmoins la flotte de Pompée. Pour se venger, César assiège la ville, qui doit se soumettre à Rome.

Massalia connaîtra encore un développement considérable à l’ère romaine, avec la reconstruction de son forum et la construction d’un théâtre et de thermes. Surtout, son port est agrandi, devenant un des plus grands ports de l’Empire.

Le christianisme est vraisemblablement entré en Gaule par Massalia : la première mission chrétienne documentée est celle de Lugdunum (Lyon), capitale de la Gaule romaine, vers 175, mais non seulement ces chrétiens, originaires d’Asie mineure, sont certainement venus en bateau par Massalia, mais il y avait probablement déjà une communauté chrétienne à Massalia avant eux.

La cité phocéenne aujourd’hui

Zinedine Zidane

A notre époque, Marseille est la deuxième ville de France. Au 20° Siècle, son emplacement stratégique lui a permis de devenir le port du commerce avec l’empire colonial, un monopole mis à mal par la décolonisation. Après l’indépendance de l’Algérie, en 1962, beaucoup de Pieds-Noirs français revenus d’Algérie s’installent à Marseille. En même temps, à cause de cette histoire, la ville compte aussi aujourd’hui une importante communauté nord-africaine, avec notamment le Français d’origine nord-africaine le plus célèbre de tous : la star du football Zinedine Zidane, champion du monde en 1998, né le 23 juin 1972 à Marseille.

Carthage et l'Empire carthaginois

L’île aux métaux : les Carthaginois en Bretagne

Français – عربي – Taqbaylit – English

A l’apogée de Carthage, des navires carthaginois remontaient l’Océan atlantique, vers l’Espagne, puis le Nord de l’Europe, pour acheter de l’argent et d’autres métaux qui abondaient dans cette région. Leur ultime destination était la lointaine Bretagne, où certains marchands carthaginois s’étaient installés pour faciliter le commerce de métaux. Cette présence carthaginoise en Bretagne a laissé des traces, avec des pièces de monnaie, mais aussi certains noms de lieux qui pourraient être d’origine punique.

Le bouclier de Battersea, un bouclier celte britannique en bronze

Dès les premiers siècles après la fondation de Carthage, la ville a établi des liens commerciaux avec les Tartessiens, en Espagne, qui lui vendaient des métaux. En plus de l’or et de l’argent, les métaux les plus demandés étaient l’étain et le cuivre, qui servaient à produire du bronze. Le monopole carthaginois sur le commerce atlantique de l’étain a permis à Carthage de devenir le seul important producteur de bronze dans la région. Vers le 5° Siècle avant notre ère, le besoin croissant de plus grandes quantités de métaux a poussé les Carthaginois à explorer les côtes du Nord de l’Europe, jusqu’en Bretagne.

Des pièces de monnaie puniques ont été retrouvées à travers toute la Bretagne (voir carte), surtout dans les régions côtières, mais aussi à l’intérieur des terres. Cela montre que les marchands carthaginois ne restaient pas sur les côtes, mais circulaient dans toute l’île. Après la chute de Carthage, des marchands numides ont pris leur place. On a retrouvé des pièces de monnaie numides, datant des règnes de Massinissa et de ses successeurs, jusqu’à Juba II (voir carte). C’est au Nord qu’on trouve les pièces les plus récentes, ce qui montre qu’avec le temps, les marchands numides sont allés de plus en plus loin vers le Nord.

Restes d’une ancre retrouvée au large de Plymouth (Source : ProMare)

Une autre preuve potentielle d’une présence punique en Bretagne est la découverte d’une ancre de type méditerranéen, datant du 5° au 2° Siècle avant notre ère, près de Plymouth, dans la péninsule de Cornouailles. Cette région était particulièrement riche en étain. L’ancre appartenait probablement à un navire punique, ou peut-être grec, qui avait accosté dans les Cornouailles.

En Irlande, on a retrouvé le crâne d’un macaque de Barbarie à Eamhain Mhacha. Ce singe, originaire des montagnes de l’Atlas, était vendu comme animal de compagnie. Il a certainement été apporté par des marchands carthaginois.

L’île de Thanet

Certains noms de lieux, en Bretagne et en Irlande, semblent aussi avoir une origine punique. Le plus évident est l’Île de Thanet, dans le Kent, qui viendrait de Tanit, la principale divinité carthaginoise. Gadès (Cadiz), la première colonie carthaginoise en Espagne, était également construite sur une île appelée l’Île de Tanit. Il est possible que des marchands carthaginois installés ici aient donné ce nom à l’île, du fait de la similitude géographique avec Gadès.

L’historienne et archéologue Caitlin Green, qui enseigne à l’Université de Cambridge, a écrit une série d’articles de recherche détaillés (en anglais) au sujet de la présence punique et numide en Bretagne avant l’ère romaine. Elle répertorie notamment une liste de 15 noms de lieux qui pourraient être d’origine punique. Tous ces lieux sont situés sur les côtes britanniques, beaucoup sont des îles, notamment les Îles Scilly, l’île de Sark, dans les îles anglo-normandes, et les Hébrides, en Ecosse.

La carte produite par Caitlin Green permet de répartir ces lieux en deux groupes : sur la côte Sud, notamment dans le Kent et autour de la péninsule de Cornouailles, et plus au Nord, en Ecosse actuelle. La présence de marchands carthaginois au Sud, où ils sont arrivés en premier, est assez logique, surtout dans les Cornouailles, qui étaient une importante région productrice d’étain. Leur présence dans les îles écossaises, plus surprenante, s’explique par les gisements d’étain situés à proximité.

Enfin, une origine punique a même été proposée pour les noms de la Bretagne et de l’Irlande : Bretagne viendrait de pretan, qui signifie « étain » en langue punique, tandis qu’Irlande (*Īweryon en vieux celtique) viendrait de i weriju, « île du cuivre ». D’autres possibilités existent, bien sûr. La complémentarité entre ces deux noms, le pays de l’étain et l’île du cuivre, les deux métaux qui, fusionnés, servent à fabriquer le bronze, rend cependant cette théorie particulièrement intéressante. La plupart des spécialistes pensent que ces deux noms ont une origine celtique, mais l’hypothèse d’une origine punique ne doit pas être écartée trop vite.

Carthage et l'Empire carthaginois

Hannon et Himilcon : les grands explorateurs carthaginois

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

A l’époque ou Carthage dominait le bassin méditerranéen occidental, les marins carthaginois ont exploré aussi les régions encore inconnues au-delà de leurs frontières : les côtes atlantiques de l’Afrique et de l’Europe. Dans cet article, nous découvrirons les expéditions des deux principaux explorateurs carthaginois : Hannon le Navigateur, qui a exploré les côtes africaines, et Himilcon, qui est allé vers le Nord, jusqu’en Bretagne.

Hannon le Navigateur explore les côtes ouest-africaines

Itinéraire possible de Hannon le Navigateur

Hannon le Navigateur était issu de la dynastie magonide, qui a régné sur Carthage de 550 à 340. C’était peut-être le fils de Hamilcar Ier (510-480), le dernier roi de Carthage avant que le Sénat n’assume le pouvoir politique. Dans ce cas, Hannon avait probablement aussi le titre de « roi », mais c’était une fonction symbolique.

Hannon le Navigateur est connu pour avoir exploré les côtes d’Afrique de l’Ouest, au cours du 5° Siècle avant notre ère. Il a écrit un Periplus, un récit de voyage. L’original en langue punique est perdu, mais une version grecque abrégée, en 101 lignes, a été conservée.

Ce Periplus raconte comment il est parti de Gadès (Cadiz) avec une flotte de 60 navires et 30000 hommes. Après avoir passé les colonnes d’Hercule, il a fondé des colonies (ou repeuplé d’anciennes colonies phéniciennes abandonnées) au Maroc actuel, puis il a continué à naviguer vers le Sud, dans des eaux encore inexplorées. On ne sait pas exactement jusqu’où son périple l’a mené : certains pensent qu’il n’a pas été plus loin que la péninsule de Dakhla, mais la plupart des spécialistes admettent qu’il est allé au-delà du delta du fleuve Sénégal, peut-être jusqu’au Gabon. Il s’est arrêté lorsque son expédition a manqué de vivres.

Les étapes de son voyage sont difficiles à déterminer avec certitude. Il est probablement passé par les Îles Canaries, peut-être aussi par celles du Cap-Vert. Une étape importante était une île qu’il appelle l’île de Cerné, où il a fondé une colonie. Cette île était probablement située dans le Banc d’Arguin, en Mauritanie actuelle.

Le Periplus mentionne aussi plusieurs peuples qu’il a découverts. Assez tôt dans son voyage, il rencontre les Lixitae, une tribu nomade, probablement amazighe, avec qui il noue des relations amicales. Quelques Lixitae l’accompagneront pour la suite de son voyage. Après l’île de Cerné, il trouve des « Ethiopiens » (Africains Noirs), dont même les Lixitae ne comprennent pas la langue. Enfin, près de la fin de son périple, à un endroit qu’il appelle la « Corne du Sud » (le Golfe du Biafra ?), il tombe sur une tribu sauvage et hostile qu’il appelle les « Gorillae ». Trois hommes de cette tribu seront tués et leurs peaux ramenées à Carthage.

Au Ier Siècle avant notre ère, le roi de Maurétanie Juba II a écrit un livre sur le voyage de Hannon.

Himilcon navigue jusqu’en Bretagne

Himilcon était un contemporain de Hannon le Navigateur. On ne sait rien de sa vie ; un Himilcon issu de la dynastie magonide a servi comme général en Sicile à cette époque, mais il n’est pas certain qu’il s’agisse de la même personne.

Alors que Hannon a exploré les côtes africaines, Himilcon est remonté vers le Nord, le long des côtes européennes, devenant le premier navigateur carthaginois à atteindre la Bretagne. Il a probablement suivi les voies commerciales des Tartessiens, une civilisation alliée de Carthage, qui vivait en Espagne.

L’expédition de Himilcon était certainement motivée par la quête de nouveaux marchés pour acheter de l’étain, un métal abondant en Europe de l’Ouest, dont on se servait pour fabriquer du bronze. Le monopole carthaginois sur le commerce atlantique de l’étain a permis à Carthage de devenir le seul important producteur de bronze dans la région.

Comme Hannon, Himilcon a écrit un Periplus, qui est perdu, mais des passages sont cités par plusieurs auteurs latins plus tardifs. Parti de Gadès (Cadiz), Himilcon s’est d’abord rendu au pays des Oestrymnides (au Portugal actuel), où il a acheté de l’étain. Ensuite, il a navigué jusqu’au Nord-Ouest de la France actuelle. Arrivé dans les Îles britanniques, probablement dans les Cornouailles, il a exploré les côtes de Bretagne et d’Irlande.

Le Periplus de Himilcon mentionne beaucoup de monstres marins qu’il aurait rencontrés pendant son voyage. Il s’agit probablement de propagande, destinée à effrayer les concurrents potentiels, notamment les marchands grecs, sur ces nouvelles voies commerciales.

Des Carthaginois au Nord des Îles britanniques ?







Pythéas le Massaliote
Le premier explorateur connu du Nord de l’Europe est Pythéas, originaire de Massalia (Marseille), une colonie grecque au Sud de la Gaule.
Un siècle après Himilcon, Pythéas a également navigué jusqu’en Bretagne, en suivant le même itinéraire : parti de Massalia, il a contourné l’Espagne et le Portugal, puis longé les côtes françaises.
Après la Bretagne, il a continué vers le Nord, explorant le premier la Mer baltique et les côtes scandinaves. Il est aussi le premier à avoir décrit l’aurore boréale.
Pythéas a découvert une île qu’il appelle Thulé, située à six jours de navigation de la Bretagne, où « le soleil ne se lèvre que deux heures par jour », à proximité d’une « mer gelée » (l’Océan arctique). Plusieurs identifications ont été proposées pour cette île : Shetland, l’Islande, ou encore une île sur les côtes de la Norvège ou de l’Estonie.
L’étymologie du nom de Thulé est un mystère pour les linguistes. Une possibilité serait une origine punique, dérivée de la racine tl, (sombre, ombrageux). Si c’était vrai, cela voudrait cependant dire que des marins carthaginois connaissaient cette île déjà avant Pythéas. Aucune trace d’une présence carthaginoise au-delà de la Bretagne n’a été conservée, mais ce n’est pas impossible. (Source)

Carthage et l'Empire carthaginois

Carthage est-elle la Tarsis biblique ?

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

La Bible hébraïque mentionne à plusieurs reprises une ville ou région appelée Tarsis, ou Tarshish (en hébreu תַּרְשִׁישׁ), située très loin au-delà de la mer. Certaines sources affirment que Tarsis serait une référence à Carthage. Qu’en penser ?

Tarsis dans la Bible

Navire phénicien

Tarsis est mentionnée dans plusieurs passages historiques et prophétiques de la Bible hébraïque, le plus souvent comme une source de métaux précieux, d’argent surtout, mais aussi d’or, d’étain et de fer. Un de ces passages dit que le roi Salomon « avait en mer des navires de Tarsis avec ceux de Hiram [roi de Tyr] ; et tous les trois ans arrivaient les navires de Tarsis, apportant de l’or et de l’argent, de l’ivoire, des singes et des paons. » (1 Rois 10:22)

Dans le livre du prophète Jonas (Yunus يونس dans le Coran), après que Dieu lui ait ordonné d’aller prêcher à Ninive, la capitale de l’Empire assyrien, le prophète, qui refuse d’aller vers les ennemis de son peuple, désobéit et embarque sur un bateau pour pour Tarsis (Jonas 1:3). En route, son bateau est pris dans une tempête, il est jeté à la mer, puis avalé vivant par un grand poisson. A noter que dans ce récit, Tarsis est davantage un symbole qu’un lieu déterminé : le prophète cherche à fuir le plus loin possible dans la direction opposée à celle que Dieu lui a indiquée.

Tarsis est donc située très loin à l’Ouest de la Palestine, au-delà de la Mer méditerranée, et exportait des métaux précieux et d’autres richesses.

Stèle de Nora

Tarsis dans d’autres sources

Tarsis est également mentionnée dans une inscription en l’honneur du roi Assarhaddon d’Assyrie, ainsi sur la stèle de Nora, une stèle phénicienne retrouvée en Sardaigne, considérée comme la plus ancienne inscription phénicienne en dehors de leur territoire d’origine.

Tarsis et Carthage

La Septante, la traduction grecque de la Bible hébraïque, réalisée au 3° Siècle avant notre ère par la communauté juive d’Alexandrie, traduit « Tarsis » par « Καρχηδών » (Karkhedon), le nom grec de Carthage. La Vulgate, traduction latine de la Bible chrétienne, reprend cette traduction.

Le roi Salomon a régné environ un siècle avant la date traditionnelle de la fondation de Carthage. Il est cependant possible que la ville ait été fondée plus tôt que ne le pensaient les anciens et existait donc déjà à son époque. Le fait que Salomon ait entrepris son expédition avec Hiram, roi de Tyr, la ville-Etat phénicienne à l’origine de Carthage, va dans ce sens.

L’identification de Tarsis à Carthage était largement admise dans l’Antiquité et au Moyen-Âge. Aujourd’hui, cependant, elle est remise en question. En définitive, le meilleur argument contre cette identification est l’existence d’une inscription phénicienne qui mentionne Tarsis (la stèle de Nora, découverte en 1773) : les Phéniciens connaissaient Carthage, alors pourquoi l’auraient-ils appelée par un autre nom ?

Quelles sont les autres possibilités ? L’historien juif Flavius Josèphe identifie Tarsis à la ville de Tarse, en Cilicie (Turquie actuelle). C’est peu probable, car cet emplacement semble trop proche de la Palestine.

Après la découverte de la stèle de Nora, certains spécialistes se sont basés sur leur traduction de l’inscription pour affirmer que Tarsis se trouvait en Sardaigne. D’autres spécialistes traduisent cependant l’inscription différemment.

Tartessos vers -500

L’hypothèse la plus probable aujourd’hui est que Tarsis serait en fait Tartessos, une civilisation antique contemporaine de l’Empire carthaginois, au Sud de l’Espagne. Les Tartessiens étaient des partenaires commerciaux importants de Carthage : ils produisaient des métaux, notamment de l’argent et de l’étain, un élément essentiel pour la fabrication du bronze, qu’ils vendaient aux commerçants carthaginois.

Il est intéressant de noter que cette théorie n’est pas si éloignée de celle qui identifie Tarsis à Carthage : les navires commerciaux phéniciens (et hébreux) qui achetaient des métaux précieux aux Tartessiens passaient certainement par le port de Carthage, et probablement aussi par les autres ports puniques en Espagne.

Carthage et l'Empire carthaginois

Les Shardanes : des Amazighs de Sardaigne ?

Français – عربي – ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ – English

La Grande inscription de Karnak, une des inscriptions égyptiennes les plus connues, raconte la guerre menée par le Pharaon Merenptah contre les Libou, une tribu amazighe libyenne, alliés aux « peuples de la mer ». Une des composantes de la coalition des « peuples de la mer » sont les Sherdanes, qui sont également mentionnés dans d’autres sources égyptiennes. Il pourrait s’agir de populations amazighes installées en Sardaigne.

Shardanes en hiéroglyphes (sh-d-n-w)

Les Shardanes sont mentionnés pour la première fois dans les annales de Ramsès II (1279-1213) : la deuxième année de son règne, ils ont attaqué les côtes égyptiennes, mais ont été vaincus. Ramsès II a ensuite intégré des combattants shardanes dans sa garde personnelle, qui ont participé à la bataille de Qadesh (1274), contre les Hittites.

Guerriers shardanes

Les guerriers shardanes se caractérisaient par leurs casques à cornes, leurs boucliers ronds et leurs épées en bronze.

Plus tard, les Shardanes ont intégré la coalition des « peuples de la mer », qui ont tenté d’envahir l’Egypte avec les Libou, mais ont été vaincus par Merenptah (1213-1203), le fils et successeur de Ramsès II. Les Shardanes, ainsi que les autres « peuples de la mer », étaient probablement des groupes de pirates dont les bateaux razziaient les côtes méditerranéennes.

Nuraghe

Qui étaient les Shardanes et d’où venaient-ils ? Leur nom semble indiquer qu’ils étaient originaires de Sardaigne. Les archéologues italiens Antonio Taramelli, Massimo Pallottino et Giovanni Ugas identifient les Shardanes à la civilisation nuragique, qui a dominé la Sardaigne du 18° Siècle avant notre ère jusqu’à l’arrivée des Romains, en -238. Cette civilisation a été fondée par des Amazighs originaires de Libye, qui se sont installés en Sardaigne. Ils sont connus surtout comme les constructeurs des nuraghe, tours en forme de cône devenues le symbole de la Sardaigne.

Après leur défaite par l’Egypte, les « peuples de la mer » se sont ensuite installés en Palestine, où certains d’entre eux sont devenus les ancêtres des Philistins, les ennemis historiques des Hébreux. L’archéologue israélien Adam Zertal a suggéré que le général Sisera, mentionné dans la Bible comme un oppresseur des Hébreux, était peut-être d’origine shardane. Le site archéologique d’El-Ahwat, identifié par Zertal à Haroscheth-Goyim, la capitale de Sisera, ressemble aux nuraghe de Sardaigne. Qu’il s’agisse effectivement de la capitale de Sisera ou non, ce site est très probablement d’origine shardane.