Après la christianisation de l’Empire romain, beaucoup de temples et d’édifices civils romains ont été transformés en églises. Pour les chrétiens, c’était une manière de se réapproprier le génie de la Rome antique, en mettant ses plus belles constructions au service de leur religion. Un bon exemple est la basilique sévérienne, un bâtiment emblématique de Leptis Magna, en Libye.
Basilique sévérienne
La basilique sévérienne a été construite par l’Empereur romain Septime Sévère, qui était originaire de Leptis Magna. Son histoire est liée à celle de l’Arc de Septime Sévère : lorsque Septime Sévère a visité Leptis Magna, en 203, les autorités de la ville ont construit l’arc en son honneur. Pour les remercier, l’Empereur a fait construire la basilique, inspirée de la Basilique Ulpia de Rome. La construction de la basilique a été terminée par Caracalla, le fils et successeur de Septime Sévère.
Abside Nord de la basilique
La basilique mesurait environ 95 mètres de long et 35 mètres de large. Elle était divisée en trois nefs, séparées par des rangées de colonnes en granite pourpre d’Egypte et en marbre vert d’Eubée. Aux deux extrémités, se trouvaient des absides (murs en demi-cercle), avec des plates-formes sur lesquelles se tenaient les magistrats. La basilique servait notamment pour les procès publics.
Les décorations sur deux colonnes de la basilique sont particulièrement remarquables. L’une représente Hercule, l’autre Dionysos.
Chaire de la basilique transformée en église
En 533, la basilique sévérienne, qui était tombée en ruines pendant l’occupation vandale, a été restaurée. Elle a ensuite été transformée en une église chrétienne, consacrée à Marie la mère de Jésus.
La chaire a été construite à partir d’un ancien autel qui se trouvait dans la basilique, afin de symboliser l’impuissance des idoles païennes et le triomphe du Dieu chrétien. Un baptistère, en forme de croix, a également été construit. En dehors de ces éléments nécessaires au culte chrétien, l’ancienne basilique romaine a cependant été laissée largement intacte. Les chrétiens romains ne voyaient pas leur foi comme une rupture avec le passé, mais ils voulaient préserver tout ce qui faisait la gloire de la Rome antique, en n’ôtant que ce qui contredisait directement leur foi.
A l’époque où le christianisme a commencé à jouer un rôle de plus en plus influent dans la société romaine, certains croyants, déçus par la mondanité de l’Eglise, ont commencé à se retirer dans le désert, en quête d’une vie spirituelle plus authentique. Ils vivaient à l’écart de la société, seuls ou en communauté, et se consacraient à la prière et à la méditation. Né en Egypte, ce mouvement s’est répandu dans toute l’Afrique du Nord et partout dans le monde romain.
Les pionniers
Monastère de Saint-Paul, construit sur la grotte où Paul de Thèbes a vécu
Les premiers ascètes chrétiens sont apparus dans le désert égyptien. Ils vivaient une vie de solitude et de pauvreté volontaire, consacrée à la prière. On les appelle les Pères du Désert.
Paul de Thèbes
Paul de Thèbes est né vers 227, en Thébaïde. Après le décès de ses parents, le mari de sa sœur l’a dénoncé comme chrétien aux autorités romaines, afin d’obtenir sa part d’héritage. Paul s’enfuit alors dans le désert, vers 250, en pleine persécution. Il vivait dans une grotte au milieu du désert, se nourrissant uniquement des fruits d’un palmier qui se trouvait à proximité et se vêtant uniquement des feuilles de ce palmier. Il a vécu cette vie pendant presque une centaine d’années : il serait mort à l’âge de 113 ans ! Au cours de sa vie, d’autres ont suivi son exemple.
Icône copte d’Antoine le Grand
Si Paul de Thèbes est le premier Père du Désert, la figure la plus influente du mouvement est Antoine le Grand. Né vers 250, à Koma (Qiman al-Arus), en Haute-Egypte, dans une famille chrétienne aisée, il avait environ 20 ans lorsque ses parents sont décédés. Peu après, il a été interpellé par cette parole de Christ : « Si tu veux être parfait, va vendre ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi. » Il décide alors de vendre tout son héritage, distribue l’argent aux pauvres, puis part vivre le reste de sa vie dans le désert. D’après une légende, un corbeau venait lui apporter du pain quotidiennement. Beaucoup d’autres légendes racontent les tentations qu’il a subies et les miracles qu’il a accomplis. Il est brièvement sorti de sa solitude en 338, pour se rendre à Alexandrie afin de contribuer à la lutte contre l’hérésie arienne. L’évêque Athanase d’Alexandrie, qui l’admirait beaucoup, a écrit un récit de sa vie. Antoine est mort à l’âge de 105 ans.
Portrait du Père du Désert Onuphre
La vie d’Antoine le Grand a été marquée par d’importants changements dans la société romaine. Lorsqu’Antoine s’est retiré dans le désert, le culte chrétien était encore officiellement interdit, avec des persécutions violentes sous l’Empereur Dioclétien. En 312, cependant, le nouvel Empereur Constantin s’est lui-même converti au christianisme. A partir de là, l’Eglise chrétienne s’est retrouvée associée aux structures de pouvoir de l’Empire romain et s’est beaucoup enrichie. Des foules de plus en plus nombreuses, souvent ignorantes des textes sacrés, commencent à affluer dans les églises. En même temps, beaucoup de jeunes hommes, inspirés par l’exemple d’Antoine et d’autres, abandonnent les églises pour se retirer dans le désert. Souvent riches, ils renoncent à leur fortune pour répondre à l’appel de Christ à une vie chrétienne authentique.
Synclétique d’Alexandrie
Le mouvement s’est étendu aussi aux femmes. La plus connue des Mères du Désert est Synclétique d’Alexandrie. Originaire de Macédoine, elle était issue d’une famille noble, qui avait fait fortune dans le commerce maritime. Après la mort de ses parents, elle distribue sa fortune aux pauvres, se coupe les cheveux et s’installe avec sa sœur, qui était aveugle, dans une petite cellule en dehors de la ville d’Alexandrie. Avec le temps, d’autres jeunes femmes se sont installées à proximité de sa cellule, pour bénéficier de son enseignement.
Paphnuce de Thèbes
Paphnuce de Thèbes, un disciple d’Antoine le Grand, a vécu comme moine dans le désert pendant plusieurs années avant de devenir évêque de Thèbes. Victime de la persécution pendant le règne de l’Empereur Maximin Daïa, il a été torturé pour sa foi : il a perdu son œil gauche et le tendon de son pied droit a été coupé. Il a ensuite participé au Concile de Nicée, où il a été honoré par l’Empereur Constantin et par tous les participants pour les tortures qu’il a subies pour le nom de Christ. Il s’est opposé aussi à l’intention de certains évêques de rendre le célibat obligatoire pour tout le clergé chrétien, en affirmant la dignité du mariage et que le célibat n’est que la vocation de certains, pas de tous.
Pacôme le Grand
Les premiers ascètes chrétiens menaient une vie solitaire (anachorètes). Au début du 4° Siècle, Pacôme le Grand a commencé à fonder des communautés, où une centaine de moines vivaient ensemble, sous la direction d’un guide spirituel appelé abbé. Ces communautés monastiques suivaient une discipline très stricte, rythmée par des prières collectives et des jeûnes. Le reste de leur temps était consacré au travail manuel (souvent agricole) et à la méditation silencieuse. Le premier monastère a été établi par Pacôme vers 318. Des monastères féminins ont été établis aussi, notamment sous la direction de Théodora d’Alexandrie, qui s’était enfuie dans le désert, déguisée en homme, pour rejoindre une communauté monastique. D’autres ascètes vivaient en petits groupes de 2 à 6 hommes ou femmes, qui se réunissaient avec d’autres groupes une fois par semaine.
Macaire le Grand
La dernière grande figure du monachisme égyptien est Macaire le Grand. Né en Basse-Egypte vers 300, il part vivre dans le désert dans sa jeunesse, gagnant sa vie en fabriquant des paniers de paille. Peu après, une femme enceinte l’accuse de l’avoir violée. Macaire choisit de ne pas se défendre contre cette fausse accusation. Lorsque le moment est venu pour la femme d’accoucher, elle a eu un accouchement très difficile et n’a pas pu mettre son enfant au monde avant d’avoir avoué que Macaire était innocent. Une foule est venue lui demander pardon, mais Macaire s’est enfui dans le Désert de Nitrie. Là, il a fondé un centre monastique à Wadi Natroun, une région qui demeure un haut lieu du monachisme en Egypte jusqu’à aujourd’hui.
En plus des Evangiles chrétiens, le mouvement monastique était également influencé par l’ascétisme de certaines écoles philosophiques grecques, comme les pythagoriciens, les cyniques et les stoïciens, ainsi que par le manichéisme.
Depuis l’Egypte, le monachisme s’est répandu dans d’autres régions. Le plus ancien monastère encore en activité est le Monastère Sainte-Catherine, fondé en 565 au pied du Mont Sinaï, où Moïse a reçu de Dieu la révélation des Dix Commandements. Ce monastère est consacré à Catherine d’Alexandrie, une jeune femme morte en martyre au début du 4° Siècle. Le Codex Sinaiticus, le plus ancien manuscrit de la Bible chrétienne, est conservé dans le monastère Sainte-Catherine.
Stylites
En Syrie, une nouvelle forme de monachisme s’est développée : les stylites, qui vivaient sur des colonnes, avec un panier attaché à une corde pour faire monter leur nourriture, et prêchaient aux foules qui venaient vers eux. Le fondateur de ce mouvement, Siméon le Stylite, a vécu pendant 36 ans au sommet d’une colonne. Il est connu pour avoir prêché le christianisme aux tribus arabes nomades du désert syrien.
En Afrique du Nord, des monastères ont été fondés dans le désert libyen, puis au-delà, en Numidie et en Maurétanie. Augustin d’Hippone a vécu pendant plusieurs années en communauté monastique dans sa maison familiale à Thagaste (Souk Ahras) avant de devenir évêque. Sa sœur était abbesse d’un couvent de femmes à Hippone (Annaba). Au 5° Siècle, Fulgence de Ruspe, qui a lutté contre la doctrine arienne imposée par les occupants vandales, était moine. Au 11° Siècle, Constantin l’Africain, un chrétien de Carthage, médecin de formation, est devenu abbé d’un monastère en Italie et a traduit en latin les ouvrages des maîtres de la médecine arabe, jouant un rôle fondamental dans le développement de la médecine européenne médiévale. (Source)
Tawadros II
Le monachisme joue un rôle très important dans l’Eglise copte d’Egypte jusqu’à aujourd’hui, surtout à Wadi Natroun. Le pape copte Tawadros II est issu d’un monastère de Wadi Natroun, de même que son influent prédécesseur Chenouda III. La force de la vie monastique a certainement joué un grand rôle dans la survie de l’Eglise copte au cours des siècles de domination islamique.
Sidi Yahya ben Younes est le saint patron de la ville marocaine de Oudja, dont le mausolée se trouve dans l’oasis de Sidi Yahya. D’après une légende locale, Sidi Yahya ne serait autre que Jean-Baptiste, un prophète mentionné dans l’Evangile comme le cousin de Jésus-Christ !
Mausolée de Sidi Yahya ben Younes
Sidi Yahya, saint patron de Oujda
Oujda, la capitale de l’Oriental marocain, a été fondée en 994, par Ziri ibn Attia, le chef de la tribu zénète des Maghraoua. Elle est située dans la plaine de l’Angad, le territoire de la tribu arabe des Ahl Angad, qui vivent des deux côtés de la frontière entre le Maroc et l’Algérie. La région a toujours eu des liens étroits avec l’Algérie voisine : l’ancien Président algérien Abdelaziz Bouteflika est né à Oujda.
Le saint patron de Oujda est Sidi Yahya ben Younes. A 5km du centre-ville, se trouve l’oasis de Sidi Yahya, qui contient le mausolée du saint. Plusieurs autres saints sont enterrés à proximité. Leur présence est censée apporter la baraka à la ville.
L’oasis de Sidi Yahya est un lieu de détente prisé des Oujdis. L’écrivain est poète Yahya Amara, originaire de Oujda, raconte comment « durant les années 1960 et 1970, l’eau coulait à flot à Sidi Yahya et tous les habitants d’Oujda venaient s’y rafraichir durant la saison estivale. Sidi Yahya était un port de plaisance pour les pauvres, qui ne pouvaient se rendre jusqu’à la ville portuaire de Saidia. Sidi Yahya était alors notre mer de pauvres. » (Source)
Les origines historiques de Sidi Yahya ben Younes demeurent un mystère. Pour les Juifs de la région, Sidi Yahya serait un rabbin d’origine espagnole, installé à Oujda en 1391. D’autres sources, à la fois chrétiennes et musulmanes, affirment qu’il s’agit du prophète Jean-Baptiste, le cousin et annonciateur de Jésus-Christ !
Jean-Baptiste le prophète
Jean-Baptiste prêche dans le désert
Jean-Baptiste était le cousin de Jésus, un prophète envoyé pour annoncer la venue imminente du Messie. D’après l’Evangile, pendant que son père, le prêtre Zacharie, servait dans le Temple, un ange lui est apparu et lui a annoncé qu’il aurait un fils, alors que lui et son épouse Elisabeth étaient déjà trop âgés pour avoir des enfants. Parce qu’il n’a pas cru en cette promesse, Dieu, pour le punir, l’a rendu muet. Il a retrouvé la parole après la naissance de l’enfant, qu’il a appelé Jean.
Devenu adulte, Jean est parti dans le désert, où il prêchait aux Juifs et les appelait à la repentance. En signe de leur changement de vie, il baptisait ses disciples dans l’eau du Jourdain, d’où son nom de Jean-Baptiste. Il annonçait aussi la venue après lui d’un autre prophète, qui serait le Messie attendu depuis des siècles. Lorsque Jésus est venu vers lui pour être baptisé par lui, Jean a rendu témoignage qu’il était celui dont il avait parlé et a dit à ses disciples de le suivre désormais.
Jean-Baptiste est mentionné dans le Coran comme Yahya ibn Zakaria.
Jean-Baptiste et Sidi Yahya
La tête de Jean-Baptiste sur un plateau
Toujours selon l’Evangile, Jean-Baptiste a été emprisonné, puis exécuté par le roi Hérode Antipas de Judée, pour avoir dénoncé son mariage adultère avec la femme de son frère.
D’après la légende, Hérode Antipas craignait tellement que Jean-Baptiste ne ressuscite, qu’il a ordonné que sa tête et son corps soient enterrés séparément. A partir de là, on retrouve des reliques de Jean-Baptiste dispersées dans tout le bassin méditerranéen : sa tête serait enterrée à Rome ou à Damas, tandis que le Palais Topkapi, à Istanbul, contient des ossements considérés comme ceux de Jean-Baptiste. (Source)
Enfin, certains croient que Jean-Baptiste (ou une partie de son corps) est enterré à Oujda, dans le mausolée de Sidi Yahya ben Younes. Bien que personne ne puisse expliquer comment il serait arrivé là, ni comment un « ibn Zakaria » serait devenu « ben Younes », cette idée est solidement enracinée dans l’esprit des habitants et fait partie du patrimoine culturel et spirituel de la ville.
Même si, d’une perspective historique, il est très peu probable que l’oasis de Sidi Yahya contienne vraiment le tombeau de Jean-Baptiste, la tradition d’une figure aussi importante de la religion chrétienne, enterrée au Maroc, en terre d’islam, est néanmoins révélatrice de l’héritage multiculturel et multireligieux de la région. Le mausolée de Sidi Yahya, à Oujda, est un symbole de coexistence entre les différentes communautés musulmanes, juives et chrétiennes qui se sont succédées dans la ville. (Source)
Au début du 4° Siècle, alors que le christianisme commence à s’établir comme la nouvelle religion dominante de l’Empire romain, une importante polémique éclate au sein de l’Eglise autour de la nature de Christ. Arius, le fondateur de la doctrine arienne, était d’origine libyenne.
Contexte
Tertullien de Carthage, le premier auteur à mentionner la Trinité
Les chrétiens des premiers siècles croyaient que Jésus-Christ est Dieu devenu homme : c’est la doctrine de l’incarnation. Les textes sacrés emploient l’expression « Fils de Dieu » – non pas dans le sens d’une filiation charnelle, comme si Dieu avait eu un enfant avec une femme humaine, mais dans un sens d’origine et d’identité, comme le citoyen d’une nation peut être appelé « fils de la patrie ». La doctrine de la Trinité est fondée sur cette double nature de Christ. Le premier à employer le terme de Trinité est l’auteur chrétien amazigh Tertullien de Carthage.
Mieux comprendre la Trinité
Les Evangiles présentent Christ comme Dieu, le Créateur, qui a choisi de s’unir à nous, d’entrer dans sa création afin de montrer à ses créatures la voie du salut : c’est la doctrine de l’incarnation. Même dans son humanité, sa naissance miraculeuse, d’une femme, Marie, qui était vierge, atteste de sa divinité. En devenant homme, il n’a jamais cessé d’être Dieu. Etant Dieu, il existait de toute éternité et le monde a été créé par lui ; étant homme, il était à tous égards semblable à nous, il a connu la faim, la soif, la fatigue et la souffrance. Parce qu’il est homme, il a été soumis à toutes les tentations que nous connaissons et peut donc comprendre notre faiblesse ; parce qu’il est Dieu, il a vécu une vie parfaite, sans jamais commettre de péché. Ensuite, il est mort sur la croix, comme sacrifice parfait pour la rédemption de l’humanité. Enfin, il est ressuscité, il a remporté la victoire sur la mort, afin d’ouvrir la voie de la vie éternelle à tous ceux qui croiront en lui.
Pour illustrer la relation entre Dieu le Père, Christ le Fils et le Saint-Esprit de Dieu, à la fois un et distincts, les premiers théologiens chrétiens ont développé la doctrine de la Trinité (Tri-Unité). Le terme de Trinité n’apparaît pas dans la Bible, mais la doctrine elle-même est clairement présentée. Le premier à employer ce terme pour résumer l’enseignement biblique est l’auteur chrétien amazigh Tertullien de Carthage.
Tous les auteurs chrétiens des trois premiers siècles croyaient en cette doctrine. Certains, pour la plupart de culture grecque, mettaient davantage l’accent sur l’unité de Christ avec Dieu le Père : il n’est pas comme les nombreux « fils de dieux » de la mythologie, mais il est pleinement Dieu et pleinement homme, Dieu l’Unique, l’Eternel, le Tout-Puissant, qui s’est incarné. D’autres, notamment l’école théologique d’Antioche, insistaient plutôt sur la distinction entre les personnes de la Trinité : Dieu le Père est la Source du plan divin, le Fils est son accomplissement par l’incarnation, le Saint-Esprit est celui qui révèle ce plan. D’autres encore s’intéressaient au rapport entre la divinité de Christ et son humanité : Christ est Dieu, mais pendant sa vie terrestre, il était soumis aux limites humaines, comme un roi qui choisit de quitter son palais pour vivre au milieu de ses sujets serait toujours roi, mais ne pourrait plus exercer son autorité royale. Cela explique pourquoi il priait, jeûnait et vivait dans la dépendance de Dieu. Tous étaient cependant d’accord que Christ est Dieu fait homme.
Vie d’Arius
Arius
Arius est né vers 250, à Ptolémaïs, en Cyrénaïque romaine, une des régions les plus fortement chrétiennes de l’Empire. Il était issu d’une famille chrétienne d’origine amazighe. Son nom pourrait être la forme latine du nom amazigh Ariuc. Son père s’appelait Ammonius, un nom courant en Egypte et en Cyrénaïque à cette époque, qui fait référence au dieu égyptien Ammon, ce qui montre qu’il était probablement d’arrière-plan païen.
Enfant, Arius lit les textes sacrés avec son père et se montre déjà avide d’apprendre. Dans sa jeunesse, il part poursuivre ses études en Syrie. Il étudie la théologie chrétienne auprès de Lucien d’Antioche, un enseignant influent, qui est mort martyr en 312. Il a probablement aussi reçu une formation philosophique : sa doctrine pourrait être influencée par des penseurs néoplatoniciens en vogue à cette époque, comme Jamblique, qui vivait en Syrie.
Martyre de Marc
Arius s’installe ensuite à Alexandrie, où il prend des responsabilités dans la communauté chrétienne. Pendant la persécution de Dioclétien, il se fait connaître pour son courage face à l’hostilité des autorités romaines. En 313, il devient prêtre dans l’Eglise d’Alexandrie. Il sert dans le district de Baucalis, près du port d’Alexandrie, où Marc l’Evangéliste aurait été mis à mort. Il devient un prédicateur populaire, avec une réputation ascétique. Sa popularité lui permet de diffuser ses idées. En 318, il commence à s’opposer ouvertement à l’évêque Alexandre d’Alexandrie, sur la doctrine de la Trinité.
La vie d’Arius n’est connue que par ses ennemis. Même le portrait hostile qu’ils font de lui laisse cependant ressortir l’image d’un homme pieux, pur et droit, avec une excellente connaissance des textes sacrés, doté d’une grande finesse de pensée, qui savait exposer ses idées clairement d’une manière convaincante. Il est décrit comme de grande taille, avec une voix douce, toujours vêtu simplement, d’un manteau court et d’une tunique sans manches.
L’écrivain américain Nathan Chapman Kouns a écrit un roman historique, Arius the Libyan (Arius le Libyen), inspiré de la vie d’Arius, qui donne vie à l’arrière-plan historique et culturel de l’Afrique du Nord antique d’une manière éclatante. Ce roman peut être lu en ligne (en anglais) sur cette page.
La doctrine arienne
Arius croit que Christ est le premier être créé par Dieu dès avant la création du monde, mais qu’il est une créature, distincte de Dieu, non pas Dieu lui-même. Par conséquent, il existe auprès de Dieu depuis bien avant son incarnation, mais il n’est pas éternel : il a été créé, et il fut un temps où il n’existait pas. Il a vécu une vie humaine parfaite, avec l’aide de Dieu, non par sa propre nature divine. Ainsi, Christ était « divin » parce que Dieu lui avait donné une partie de sa divinité, mais il n’était pas Dieu lui-même.
Cette doctrine s’inspire de l’enseignement de l’école théologique d’Antioche, qui insistait sur la distinction entre les personnes de la Trinité et sur la subordination du Fils au Père. Elle va cependant beaucoup plus loin, en niant que le Père et le Fils sont un. Certains spécialistes pensent que le véritable auteur de la doctrine arienne est Lucien d’Antioche, qui l’a enseignée à Arius.
Trois sources écrites par Arius, dans lesquelles il explique sa doctrine, ont été conservées : sa confession de foi adressée à l’évêque d’Alexandrie, sa confession de foi adressée à l’Empereur Constantin et une lettre à l’évêque Eusèbe de Nicomédie. Ses autres écrits ont été brûlés lors de sa condamnation.
Une controverse violente
Portrait d’Arius au Concile de Nicée
La doctrine d’Arius s’oppose à la doctrine trinitaire, acceptée avec certaines nuances par l’ensemble de l’Eglise chrétienne avant lui. Elle pose un problème qui menace de saper les fondements mêmes de la foi chrétienne : si Christ n’est pas Dieu, comment peut-il être le Rédempteur parfait dont l’humanité a besoin ?
Pour cette raison, Arius fait face à une forte opposition. Il est condamné par un concile de prêtres d’Alexandrie. Sa doctrine s’est cependant déjà répandue bien au-delà de sa ville, dans toute la partie orientale du monde romain, d’autant plus que, pour faciliter leur diffusion, Arius a mis ses idées en musique et en vers, sur la mélodie de chansons populaires. L’arianisme est particulièrement populaire en Cyrénaïque, la région d’origine d’Arius. Des évêques influents soutiennent Arius, notamment Eusèbe de Nicomédie (Izmit, en Turquie actuelle), la capitale de l’Empire romain d’Orient avant la fondation de Constantinople.
L’Empereur Constantin
La polémique prend une telle ampleur que l’Empereur Constantin, qui s’est converti au christianisme en 312, décide d’intervenir. L’Empereur ne s’intéresse pas particulièrement à la querelle théologique, mais il souhaite préserver l’unité de l’Eglise chrétienne pour des raisons politiques. En 325, il convoque un concile à Nicée (Iznik, en Turquie actuelle), pour résoudre la question.
Plus de 300 évêques venus de tout l’Empire participent à ce concile pour débattre de la question. Les discussions sont menées par l’évêque Ossius de Cordoue, en Espagne. Contrairement à une idée courante, l’Empereur n’a pas cherché à imposer sa propre doctrine à travers ce concile : il n’intervient que très peu dans les débats, se contentant d’encourager les évêques à se mettre d’accord pour éviter une division.
Nicolas de Myre gifle Arius
Le Concile de Nicée dure plus de deux mois. Une faction modérée, menée par l’évêque et historien de l’Eglise Eusèbe de Césarée, propose une formulation intermédiaire sur laquelle les partisans et les adversaires d’Arius peuvent se mettre d’accord, mais les anti-ariens refusent, estimant que la question est trop fondamentale pour un tel compromis. D’après une légende, l’évêque Nicolas de Myre, en Lycie (Sud-Ouest de la Turquie actuelle) aurait giflé Arius lors du concile. Pour l’anecdote, Nicolas de Myre est considéré comme la figure historique à l’origine du Père Noël.
Le Credo de Nicée
A l’issue des débats, le Concile de Nicée adopte une confession de foi, qui affirme clairement la doctrine trinitaire. L’arianisme est condamné comme hérétique. Sur les plus de 300 évêques présents, seuls deux évêques, tous deux de Cyrénaïque, refusent d’accepter cette confession de foi : Secundus de Ptolémaïs et Théonas de Marmarique. L’évêque Zopyrus de Barca (El-Marj) accepte la confession de foi, mais refuse de signer la condamnation d’Arius. Le Credo de Nicée demeure une confession de foi commune à l’ensemble des églises chrétiennes, jusqu’à aujourd’hui.
Après le Concile de Nicée, Arius, exilé, se réfugie en Palestine.
Après le Concile
Athanase d’Alexandrie
L’évêque Alexandre d’Alexandrie, l’artisan de la condamnation d’Arius, meurt en 327. Son successeur, Athanase, deviendra le champion de la doctrine nicéenne, le principal adversaire de l’arianisme au cours des prochaines décennies, avant et après la mort d’Arius.
Dans les années qui suivent, l’Empereur Constantin, par souci d’apaisement, autorise les partisans d’Arius à revenir d’exil. Arius lui-même est restauré dans la communion de l’Eglise en 336, après avoir accepté de reformuler certaines de ses idées les plus problématiques. L’évêque Athanase d’Alexandrie, qui s’oppose à sa réadmission, est lui-même exilé.
Arius meurt en 336, peu avant sa réadmission formelle au sein de l’Eglise. Il est possible qu’il ait été empoisonné.
L’arianisme après Arius
Baptême de Constantin
La doctrine arienne ne disparaît pas pour autant. L’évêque Eusèbe de Nicomédie, qui n’a accepté le Credo de Nicée que sous la pression de l’Empereur, continue à défendre la doctrine d’Arius. Les deux hommes se connaissent depuis leur jeunesse : ils ont étudié ensemble auprès de Lucien d’Antioche. L’Empereur Constantin choisit l’évêque arien Eusèbe de Nicomédie pour le baptiser sur son lit de mort, en 337.
Eusèbe de Nicomédie
Constance II (337-361), le fils et successeur de Constantin, est arien. Avec l’aide d’Eusèbe de Nicomédie, il cherche à imposer l’arianisme dans tout son Empire. Athanase d’Alexandrie est exilé à cinq reprises et a passé en tout 17 ans en exil. A la fin du règne de Constance II, la doctrine arienne est majoritaire dans la moitié orientale de l’Empire. En Occident, cependant, où l’arianisme n’a jamais été très populaire, les évêques fidèles à la doctrine nicéenne, menés par Ossius de Cordoue, refusent de laisser l’Empereur leur dicter leur théologie. En Afrique du Nord, l’arianisme est quasi inexistant, sauf en Cyrénaïque. L’évêque amazigh Augustin d’Hippone a écrit un livre contre l’arianisme.
Julien, le successeur de Constance II (361-363), tente sans succès de rétablir le paganisme dans son Empire. L’Empereur Théodose (379-395) établit le christianisme comme religion officielle de l’Empire en 380. L’année suivante, la doctrine arienne est à nouveau condamnée par le Concile de Constantinople. A partir de là, l’arianisme disparaîtra progressivement du monde romain. En Cyrénaïque, il semble avoir déjà disparu au début du 5° Siècle, lorsque Synesios de Cyrène était évêque de Ptolémaïs.
Eglise arienne vandale de Henchir el Gousset, en Tunisie (Source : Zaher Kammoun)
L’arianisme survit cependant au-delà des frontières romaines : Ulfilas, un disciple d’Eusèbe de Nicomédie, a prêché le christianisme arien aux Goths et traduit la Bible dans leur langue. Sous l’influence des Goths, d’autres peuples germains se convertissent à l’arianisme. Les Vandales, qui envahissent l’Afrique du Nord en 429, sont ariens et persécutent les chrétiens autochtones nord-africains.
En Afrique du Nord, l’arianisme, lié aux Vandales, a probablement disparu pendant l’ère byzantine, avant l’arrivée de l’islam. En Europe, les derniers peuples ariens sont les Visigoths d’Espagne, qui se convertissent au christianisme nicéen en 589, et les Lombards du Nord de l’Italie, qui se convertissent en 671.
A notre époque, les Témoins de Jéhovah ont une doctrine proche de l’arianisme.
Arius et l’islam
Arius musulman – Image créée par ChatGTP
Dans le monde musulman, Arius est souvent vu comme un précurseur de l’islam, un défenseur du monothéisme pur, qui croyait en Christ comme un prophète humain, combattait l’idolâtrie de l’Eglise qui l’adorait comme Dieu et s’opposait au « polythéisme » (shirk) trinitaire.
En réalité, les croyances d’Arius étaient très différentes de l’islam. Il croyait que Christ existait déjà auprès de Dieu avant sa naissance terrestre, dès avant la création du monde. Il croyait aussi qu’il est mort sur la croix pour la rédemption de l’humanité et qu’il est ressuscité. Le Coran nie la mort et la résurrection de Christ.
Ironiquement, la doctrine arienne, qui fait de Christ une sorte de demi-dieu, un être divin en dehors de Dieu, se rapproche bien plus du polythéisme que la doctrine trinitaire qu’il combattait !
Les évêques de Rome, la capitale impériale, ont toujours eu une influence particulière dans l’Eglise chrétienne antique, qui s’est transformée avec le temps en autorité formelle. Plusieurs évêques de Rome des premiers siècles étaient originaires d’Afrique romaine.
Le premier évêque de Rome d’origine africaine était Victor, à la fin du 2° Siècle (189-199), né à Leptis Magna (comme Septime Sévère, qui deviendra Empereur en 192). Son épiscopat est marqué surtout par son conflit avec les églises d’Asie autour de la fête de Pâques : les chrétiens de Rome célébraient toujours Pâques un dimanche, tandis que ceux d’Asie la célébraient n’importe quel jour de la semaine. Victor a voulu imposer son usage aux églises d’Asie, mais il a fait marche arrière face à l’opposition d’autres évêques européens, comme Irénée de Lugdunum (Lyon), qui ont fait valoir que cette différence existe depuis déjà près d’un siècle sans avoir jamais justifié une rupture de la communion entre eux. C’est la première fois qu’un évêque de Rome a cherché à imposer son autorité à d’autres églises, un premier pas dans la direction de la primauté romaine.
Un autre évêque de Rome d’origine africaine était Miltiade (311-314), qui est devenu évêque juste après la fin des persécutions et a dirigé l’Eglise pendant les années cruciales d’adaptation à son nouveau rôle de religion favorisée par l’administration impériale. L’Empereur Constantin, nouvellement converti au christianisme, offre à Miltiade le Palais de Latran (image de couverture), auparavant le palais de l’Impératrice Fausta, comme demeure de l’évêque de Rome. L’épiscopat de Miltiade est marqué par la controverse donatiste. Miltiade s’oppose aux donatistes, un mouvement chrétien nord-africain qui refuse les compromis de l’Eglise romaine avec le pouvoir politique.
Le dernier évêque de Rome d’origine africaine est Gélase (492-496), qui est né en Afrique romaine et a fui à Rome après l’invasion vandale. Avant de devenir évêque, il était le principal collaborateur et secrétaire de son prédécesseur. Alors que l’Empire romain n’existe plus et que tout le paysage politique européen est en pleine recomposition, Gélase se bat pour maintenir l’autonomie de l’Eglise face au pouvoir politique.
Au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne, l’Afrique du Nord, de ses grandes villes cosmopolites à ses régions rurales les plus reculées, s’est avérée être un terrain particulièrement fertile pour le christianisme naissant. Trois des plus grandes figures chrétiennes de cette époque étaient nord-africaines. Dans cet article, nous découvrirons la vie d’Augustin d’Hippone, le plus grand théologien de l’Eglise romaine, surnommé le « docteur de la grâce ».
Sa vie
Augustin d’Hippone
Aurelius Augustinus Hipponensis est né le 13 novembre 354, à Thagaste (Souk Ahras), en Numidie romaine. Son père, Patricius, un décurion (officier subalterne) dans l’armée romaine, possède un modeste domaine à Thagaste. Sa mère, Monique, est d’origine amazighe et fervente chrétienne, tandis que son père est païen.
Pour ce qui est des origines ethniques d’Augustin, il est généralement admis que son père était Romain et sa mère Amazighe. Le nom de sa mère, Monique, est d’origine amazighe ; il s’agit du seul prénom moderne courant d’origine amazighe. La famille d’Augustin était fortement romanisée, ce qui ne l’empêchait pas de revendiquer fièrement ses origines africaines et ses liens avec d’autres auteurs romano-africains, comme Apulée ou Marius Victorinus. Sa langue maternelle était probablement le latin, mais il parlait aussi couramment lybique (tamazight). Il n’a jamais appris à maîtriser le grec, à cause d’une relation difficile avec son professeur de grec lorsqu’il était jeune.
Le jeune Augustin à l’école, par Niccolo di Pietro
A l’âge de 11 ans, son père l’envoie étudier à Madaure (M’daourouch), où il découvre la littérature latine. A l’âge de 17 ans, il part étudier la rhétorique à Carthage. Malgré les avertissements de sa mère, il a de mauvaises fréquentations et mène une vie dissolue. En 372, il a un fils, Adéodat (don de Dieu). La mère de son enfant, qui vit à Carthage, demeurera son amante pendant plus de 15 ans, mais il ne l’a jamais épousée.
Pendant ses études à Carthage, il lit le dialogue Hortensius, de Cicéron, qui fait naître en lui un profond amour de la philosophie. Vers la même époque, il se convertit au manichéisme, une nouvelle religion d’origine orientale. Il sera manichéen pendant dix ans, avant d’abandonner cette doctrine.
En 373, il retourne enseigner la rhétorique à Thagaste pendant un an, avant d’ouvrir sa propre école de rhétorique à Carthage. En 383, il s’installe à Rome, où il espère trouver les meilleurs rhéteurs, mais il est déçu par le manque de sérieux de ses étudiants. C’est à Rome qu’il se détourne progressivement du manichéisme.
Peu après son arrivée à Rome, il rencontre Symmaque, le préfet de la ville. En 384, il est choisi comme professeur de rhétorique à la cour impériale, qui siège à Milan à cette époque. A l’âge de 30 ans, il occupe la fonction académique la plus prestigieuse du monde romain.
Plus ancien portrait connu d’Augustin, 6° Siècle, Rome
A Milan, il découvre le néoplatonisme en lisant Plotin et Porphyre, traduits en latin par son compatriote africain Marius Victorinus. Il rend visite à Ambroise, l’évêque chrétien de la ville, après avoir entendu parler de sa réputation de grand orateur. Les deux hommes deviennent très proches et après la mort de son père, Augustin considèrera Ambroise comme un nouveau père. Son étude de la philosophie néoplatonicienne et son amitié avec Ambroise l’amènent à s’intéresser sérieusement pour la première fois au christianisme, qu’il connaissait pourtant depuis son enfance étant donné que sa mère était chrétienne.
La famille d’Augustin, qui l’a suivi à Milan, le pousse à trouver une épouse respectable. Pour cela, il doit d’abord se séparer de son amante, avec qui il a un enfant. Cette séparation lui brise le cœur : il considérait leur relation comme équivalente à un mariage, que leur différence de statut social ne leur permettait pas d’officialiser.
Augustin et son fils Adéodat sont baptisés ensemble à Pâques de l’année suivante, en 387. Sa mère, qui n’a jamais cessé de prier pour sa conversion de son fils, est très heureuse.
Après sa conversion, Augustin renonce à sa profession de rhéteur pour se consacrer à la prédication. Il décide aussi de rompre ses projets de mariage et de rester célibataire.
En 387, après son baptême, la famille d’Augustin décide de retourner en Afrique. Sa mère, Monique, meurt en route. Peu après leur arrivée à Thagaste, son fils Adéodat meurt également. Augustin, très affecté, vend le domaine familial et distribue l’argent aux pauvres. Il ne garde que la maison, où il vit en communauté avec un groupe d’amis chrétiens.
Basilique Saint-Augustin d’Annaba
En 391, Augustin est ordonné prêtre à Hippone (Annaba). Il souhaite mettre ses études philosophiques et rhétoriques au service de l’étude et de la prédication des textes sacrés. En 395, il devient évêque d’Hippone. Il passera le reste de sa vie dans cette ville.
Peu avant la mort d’Augustin, les Vandales débarquent en Afrique du Nord. Au printemps 430, ils assiègent Hippone. Augustin tombe malade et meurt pendant le siège. Il passe ses derniers jours dans la prière. Après sa mort, les Vandales prennent la ville et la brûlent entièrement, sauf l’église et la bibliothèque d’Augustin, qu’ils laissent intactes. La basilique Saint-Augustin d’Annaba, construite en 1881, est située à proximité des vestiges de son ancienne église.
Son œuvre
Manuscrit de La Cité de Dieu
En dehors de Christ et des apôtres eux-mêmes, personne d’autre n’a eu une telle influence sur l’Eglise chrétienne que le Nord-Africain Augustin d’Hippone.
Il commence à écrire immédiatement après sa conversion. A son retour en Afrique, il écrit plusieurs ouvrages critiques des manichéens, afin de combattre l’influence croissante de cette nouvelle religion. Devenu évêque d’Hippone, il s’engage dans une série de débats publics avec les manichéens de la ville. Il écrit aussi un livre pour réfuter Fauste de Milève, le chef de file des manichéens en Afrique, qu’il avait connu à Carthage à l’époque où il était lui-même manichéen.
Ses deux ouvrages principaux sont Les Confessions et La Cité de Dieu.
Manuscrit des Confessions
Les Confessions, écrites vers l’an 400, sont un récit de sa vie, dans lequel il examine son parcours spirituel, jusqu’à sa conversion. Ce livre peut être considéré comme la première autobiographie de l’histoire. Il a cependant ceci de particulier : il s’adresse directement à Dieu, à qui l’auteur confesse sa vie, ses fautes, ses errements et les leçons qu’il en a apprises.
La Cité de Dieu est de loin l’œuvre la plus influente d’Augustin. Cet ouvrage en 22 livres, écrits sur une période de 14 ans, décrit sa vision de la société chrétienne idéale, fondée sur la loi divine. Plus encore que dans ses autres ouvrages, il cite une abondance d’auteurs classiques gréco-romains, afin de démontrer en quoi l’enseignement chrétien les surpasse tous.
Il a également écrit des commentaires bibliques, des livres doctrinaux (De la doctrine chrétienne) et philosophiques, ainsi que des ouvrages polémiques contre diverses hérésies chrétiennes et contre les Juifs.
Enfin, il est célèbre autant pour ses sermons que pour son œuvre écrite : il a prêché environ 6000 sermons pendant sa vie, dont 500 ont été conservés.
Le réalisateur égyptien Samir Seif a produit Augustin : fils de ses larmes, un film sur la vie d’Augustin, en partenariat avec le Ministère algérien de la Culture. Le titre fait référence aux larmes de la mère d’Augustin, alors qu’elle priait pour la conversion de son fils. Le rôle principal est joué par l’acteur algérien Imad Benchenni. Nous partageons ce film ci-dessous.
Lactance est un écrivain et rhéteur nord-africain du 4° Siècle. Après avoir commencé sa carrière dans son Afrique natale, il deviendra le conseiller de l’Empereur romain Constantin. Après avoir été lui-même victime, en tant que chrétien, de la persécution religieuse sous les prédécesseurs de Constantin, il a beaucoup influencé la politique du premier Empereur chrétien, en l’encourageant à la tolérance religieuse pour tous ses sujets, chrétiens, juifs ou païens.
Vie de Lactance
Lactance
Lucius Caecilius Firmianus, dit Lactance, est né vers 250, en Afrique romaine, dans une famille d’origine amazighe ou punique, selon les sources. Sa ville de naissance est inconnue : une inscription à Cirta (Constantine) mentionne un certain L. Caecilius Firmianus, mais on ne sait pas s’il s’agit de lui.
Dans sa jeunesse, il étudie la rhétorique auprès d’Arnobe de Sicca. On ne sait pas s’il s’est converti au christianisme sous l’influence d’Arnobe ou s’il était déjà chrétien avant lui. Il enseigne ensuite la rhétorique dans sa ville natale.
Vers 300, l’Empereur romain Dioclétien le recrute pour enseigner la rhétorique à la cour impériale. Il fait la connaissance de beaucoup de personnalités haut-placées, notamment le futur Empereur Constantin. En 303, Dioclétien publie un édit contre les chrétiens, qui ordonne que tous leurs lieux de culte soient détruits, leurs textes sacrés brûlés, leurs réunions interdites et tous les chrétiens qui servent dans l’administration impériale exclus. Lactance, qui a vu venir cet édit, démissionne de son poste à la cour peu avant sa publication. Au cours des prochaines années, plus de 3000 chrétiens, partout dans l’Empire (dont beaucoup en Afrique), sont mis à mort pour leur foi. Lactance est témoin de cette persécution et écrira par la suite un livre à ce sujet.
Dioclétien abdique en 305. Son successeur, Galère, continue à persécuter les chrétiens. Sous la pression croissante de Constantin, il sera finalement contraint de publier un édit de tolérance, en 311, quelques jours avant sa mort. Pour la première fois dans l’histoire romaine, le christianisme est une religion reconnue.
A la cour de Constantin
Constantin
Le nouvel Empereur, Constantin, se convertit lui-même au christianisme en 312. Son intérêt pour la nouvelle religion est plus ancien : dès 310, en pleine persécution, il a choisi le chrétien Lactance comme tuteur de son fils. Après la conversion de l’Empereur, Lactance deviendra son principal conseiller en matière de politique religieuse.
Le contexte dans lequel Lactance exerce ces responsabilités est très particulier : les chrétiens ne sont plus persécutés et l’administration impériale favorise même la nouvelle religion, mais la majorité de la population de l’Empire est toujours païenne. L’élite, surtout, demeure attachée aux anciennes traditions religieuses. Dans ce contexte nouveau, l’Empereur se demande comment il doit se comporter envers ses sujets qui ne partagent pas sa foi. Doit-il chercher à l’imposer par la force, en persécutant les païens comme ses prédécesseurs païens persécutaient les chrétiens ? Lactance lui conseille, au contraire, de mener une politique de tolérance religieuse, fondée sur la nature volontaire du culte rendu à Dieu : la contrainte ne fait pas de nouveaux croyants, mais seulement des hypocrites.
Manuscrit des Institutions divines
Lactance expose sa vision de la tolérance religieuse au livre 5 de ses Institutions divines. Voici quelques extraits qui résument sa pensée : « Il ne faut pas user de force puisque la religion doit être libre. Il faut employer les paroles plutôt que les coups, afin que ceux qui l’embrasseront l’embrassent volontairement. […] Il y a une extrême différence entre la cruauté et la piété. La vérité et la justice ne s’accordent point avec la dureté ni avec la violence. […] Il faut défendre la religion non en tuant les autres, mais en mourant pour elle ; non par la rigueur des supplices, mais par la patience ; non par des crimes, mais par la foi. La religion étant un bien, elle ne veut point être défendue par le mal. Si vous entreprenez de la défendre en répandant le sang, en exerçant des cruautés, et en commettant des crimes, bien loin de la défendre vous la violez. Il n’y a rien de si volontaire que la religion, et elle est entièrement détruite pour peu que la liberté de celui qui offre son sacrifice soit contrainte. Le meilleur moyen de défendre la religion est de mourir pour elle. On l’autorise de cette sorte devant les hommes, et en même temps on conserve à Dieu la fidélité qu’on lui a vouée. […] La foi que nous gardons à Dieu est suivie d’une récompense d’autant plus solide et plus éclatante, qu’elle dure non seulement autant que la vie présente qui est fort courte, mais autant que la vie future qui est éternelle. »
L’argumentation de Lactance est fondée sur l’idée chrétienne de Dieu et de l’homme, sa créature, appelée à l’adorer en justice et en vérité, car Dieu est justice et vérité. Le véritable culte rendu à Dieu doit être volontaire : s’il est contraint, il ne sera pas sincère et n’aura donc aucune valeur. D’ailleurs, en persécutant les chrétiens, les païens ont montré par cela même qu’ils sont dans l’erreur, puisque la violence est contraire à la justice de Dieu.
Constantin s’est efforcé de mettre en pratique ces principes dans sa politique religieuse : ses lois et discours officiels affirment régulièrement la vérité du christianisme, mais aucune sanction n’est prévue pour ceux qui refusent de l’accepter. Les chrétiens qui abusent de leur nouvelle influence pour traiter injustement les juifs ou les païens sont sanctionnés. Il ne s’agit pas de neutralité religieuse, au sens de la laïcité occidentale, mais de liberté religieuse, fondée sur le droit à l’erreur.
On retrouve le même principe dans le Coran : « لَآ إِكْرَاهَ فِى ٱلدِّينِ قَد تَّبَيَّنَ ٱلرُّشْدُ مِنَ ٱلْغَىِّ » en français : « Nulle contrainte en religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement. » (Sourate 2:256) Le pacte d’Omar, entre le deuxième calife Omar ibn al-Khattab et les communautés chrétiennes et juives de Syrie, applique ce principe en reconnaissant les droits des minorités religieuses en terre d’islam. Lactance va cependant encore plus loin, en affirmant que la religion est entièrement une question de conscience individuelle, pas seulement communautaire, ce qui exclut par ex. l’interdiction de l’apostasie.
L’obligation du jeûne du Ramadan : un point de tension récurrent dans les sociétés nord-africaines
A notre époque, où de plus en plus de Nord-Africains résidant à l’étranger choisissent de revenir au pays à cause des discriminations croissantes contre les musulmans en Occident, tandis que de plus en plus de voix s’élèvent pour défendre le respect des libertés individuelles et le droit de choisir sa religion dans nos pays, les réflexions de notre « compatriote » Nord-Africain Lactance nous offrent un autre modèle de tolérance et de coexistence entre concitoyens aux convictions et aux choix de vie différents.
Arnobe de Sicca était un célèbre rhéteur numide, qui enseignait à Sicca (El Kef). Vers la fin de sa vie, il a beaucoup surpris la communauté chrétienne de sa ville, en annonçant sa conversion au christianisme, une religion qu’il avait combattue toute sa vie. Afin d’apaiser les craintes de ceux qui doutaient de sa sincérité, il entreprend d’écrire un livre qui réfute ses anciennes croyances païennes.
Portrait tardif d’Arnobe
Arnobe est né vers 240, à Civitas Popthensis (Henchir Kssiba, vers Ouled Moumen, dans la wilaya algérienne de Souk Ahras). Après de brillantes études en littérature latine, il enseigne la rhétorique à Sicca (El Kef) et se fait connaître dans toute la région pour son érudition. La ville de Sicca était très fière de son célèbre résident.
Malgré son éducation latine, Arnobe était un digne fils de l’Afrique du Nord, fier de ses origines amazighes, qui voyait la conquête romaine de l’Afrique comme un accident de l’histoire. Ses écrits sont parsemés de références à la beauté de la région, aux riches moissons, aux troupeaux de moutons qui paissent dans les montagnes et aux oliviers qui poussent dans les plaines, mais aussi aux sécheresses et aux invasions de sauterelles qui ravagent les récoltes.
A cette époque, Sicca, comme toutes les villes d’Afrique du Nord, avait une communauté chrétienne assez importante. Arnobe les méprisait : il les voyait comme des ignorants et n’hésitait pas à s’attaquer à leur foi dans ses discours. Les responsables chrétiens de la ville, probablement des fermiers ou des artisans locaux sans grande instruction, n’étaient pas à la hauteur pour répondre aux arguments d’un adversaire aussi redoutable.
Ruines de Sicca
Pourtant, vers 295, alors qu’il était déjà âgé, Arnobe a beaucoup surpris la communauté chrétienne de Sicca en annonçant sa conversion ! Au lieu de se réjouir de voir un homme aussi illustre gagné à leur foi après l’avoir si longtemps combattue, les chrétiens ont d’abord refusé de croire qu’il était sincère : ils craignaient qu’il voulait infiltrer leurs rangs pour les détruire de l’intérieur. L’évêque de Sicca a même refusé de le baptiser.
Alors, avide de se faire accepter par la communauté chrétienne, Arnobe a décidé d’écrire un vaste ouvrage apologétique destiné à réfuter ses anciennes croyances païennes. Le résultat, Contre les nations, est un plaidoyer passionné pour la foi chrétienne et contre les mensonges de la mythologie et de la philosophie païennes. Pour Arnobe, il s’agit cependant autant de convaincre les chrétiens de la sincérité de sa foi que de convaincre les païens de la vérité du christianisme. Il est tout à fait possible aussi que son livre retrace son propre parcours spirituel, les raisons qui l’ont amené à abandonner ses anciennes croyances pour devenir chrétien ; il mentionne notamment que c’est une série de rêves qui l’ont convaincu de se convertir.
Le cœur de l’argumentation d’Arnobe est que la véritable religion doit allier puissance spirituelle et vertu morale. Il connaît très bien, pour les avoir longtemps pratiqués, les cultes païens – à la fois africains et gréco-romains – avec leurs cérémonies et sacrifices. Profondément conscient de la puissance spirituelle bien réelle des prêtres et rites magiques païens, il n’y trouve cependant rien de bon, de vertueux. Au contraire : la mythologie est pleine de récits de dieux profondément immoraux, adultères, violents et sanguinaires. La ville de Sicca était d’ailleurs connue pour son culte de Vénus, dont les prêtresses se prostituaient dans son temple ! La philosophie, elle, enseigne des principes moraux admirables, mais elle laisse l’homme impuissant pour s’élever au-dessus de sa nature égoïste et atteindre les vertus qu’elle enseigne.
Pierre tombale chrétienne de Sicca
C’est là qu’Arnobe découvre le Christ, dont les miracles manifestent une puissance spirituelle supérieure à celle des prêtres païens, tandis que son enseignement, sur l’amour des ennemis et le refus de la vengeance, manifeste une vertu plus grande encore que celle des philosophes. Enfin, par la résurrection de Christ, les chrétiens ont l’espérance certaine de la vie éternelle, à laquelle tous les philosophes aspirent sans savoir où la trouver.
Arnobe, qui a écrit son livre alors qu’il était très récemment converti, défend une foi qu’il connaît à peine. Son écriture est passionnée, cultivée et imaginative, mais son argumentation aurait certainement pu être affinée s’il s’était donné le temps de la réflexion.
Arnobe a mis plusieurs années à écrire son livre, qui était inachevé au moment de sa mort. Avec le temps, les chrétiens de Sicca ont fini par l’accepter comme un des leurs. Un de ses étudiants, Lactance, également chrétien, deviendra le conseiller de l’Empereur Constantin.
Au 3° Siècle, l’évêque Firmus de Thagaste, en Numidie, a accueilli dans sa maison un homme recherché par l’Empereur romain Maximien. Lorsque l’Empereur a envoyé ses troupes pour l’arrêter, il a refusé de le leur livrer, malgré le risque pour lui-même. L’Empereur, impressionné par son courage, lui a accordé la grâce de cet homme. Cet épisode a inspiré le principe moderne de droit d’asile.
Firmus est le premier évêque connu de Thagaste (Souk Ahras), une ville de Numidie qui deviendra célèbre par la suite comme le lieu de naissance d’Augustin d’Hippone. Il a accueilli ce réfugié en 289, sous le règne de l’Empereur Maximien. A cette époque, le christianisme était probablement majoritaire dans une grande partie de l’Afrique romaine, mais le nouveau culte n’était pas reconnu et les chrétiens étaient encore régulièrement persécutés. Firmus lui-même est mort martyr plusieurs années après.
Voici comment Augustin d’Hippone raconte cet épisode : « Voilà ce que fit autrefois un évêque de Thagaste, Firmus de nom, plus ferme encore de volonté ; car les appariteurs lui ayant porté l’ordre de l’Empereur d’avoir à livrer un homme qu’ils cherchaient et qu’il cachait dans sa maison, où il s’était réfugié ; avec tout le soin dont il était capable, il répondit à ceux qui demandaient cet homme, qu’il ne pouvait ni mentir ni le leur livrer, et quelque torture qu’on lui fit subir (car les Empereurs n’étaient pas encore chrétiens), il persista dans sa résolution. Conduit ensuite devant l’Empereur, il lui parut si digne d’admiration qu’il en obtint sans peine la grâce de celui qu’il avait recueilli. »
On ne sait rien de plus sur l’identité de ce fugitif et les raisons pour lesquelles l’Empereur voulait le capturer. Le fait qu’il s’est réfugié chez un évêque montre qu’il était probablement chrétien, mais cela ne veut pas forcément dire qu’il était persécuté pour sa foi. Firmus s’inspire peut-être aussi d’une tradition d’asile dans le droit coutumier amazigh.
Au cours des siècles suivants, cet épisode a beaucoup inspiré la tradition chrétienne du droit d’asile, notamment pour l’inviolabilité des lieux de culte.