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Après la conquête romaine de l’Afrique du Nord, les populations urbaines africaines ont adopté avec ferveur la langue latine et les mœurs gréco-romaines. Leurs enfants étudiaient le latin, comme les jeunes nord-africains aujourd’hui font leurs études en français ou en arabe littéraire. Plusieurs des plus grands écrivains, poètes et dramaturges latins étaient d’origine africaine. Dans cet article, nous découvrirons Apulée, l’auteur de L’Âne d’or, le plus ancien roman écrit en latin.

Lucius Apuleius Madaurensis est né vers 124, à Madaure (M’Daourouch), qui était à l’époque une colonie romaine en Numidie, à la frontière avec la Gétulie. Son père était un magistrat de la ville. Dans son œuvre, il se décrit lui-même comme « mi-Numide et mi-Gétule ». Son prénom est inconnu, mais on lui attribue généralement le prénom du héros de son roman, Lucius.
Le jeune Apulée a d’abord étudié à Carthage, puis à Athènes, où il découvre la philosophie platonicienne. Il part ensuite à Rome, pour étudier la rhétorique latine, avant de retourner dans son Afrique natale. Il a voyagé aussi en Egypte et en Asie mineure, où il a été initié à divers mystères (mouvements religieux secrets). Il était notamment prêtre d’Eusculape.
De retour en Afrique, Apulée s’installe à Oea (Tripoli), où il est accueilli dans la maison d’un ancien camarade d’études à Athènes et finit par épouser sa mère, Pudentilla, une riche veuve nettement plus âgée que lui. Après son décès, d’autres membres de la famille portent plainte contre Apulée pour sorcellerie, l’accusant d’avoir eu recours à la magie pour obtenir les faveurs de Pudentilla (et son argent). Le procès a lieu dans la ville voisine de Sabratha. L’accusation est si ridicule qu’Apulée est facilement acquitté. Sa défense, lors de ce procès, a été publiée sous le titre de Discours sur la magie.

L’œuvre principale d’Apulée, L’Âne d’or, est le plus ancien roman en langue latine. Cette œuvre imaginative et irrévérencieuse raconte les aventures de Lucius (probablement l’auteur lui-même), un jeune homme victime de sa propre curiosité : en voulant jeter un sort qui le transformerait un oiseau, il est accidentellement transformé en âne. Pour retrouver sa forme humaine, il doit manger des roses. Il entame ensuite un long voyage en quête de salut. Finalement, il est délivré par la déesse Isis, retrouve sa forme humaine et devient prêtre d’Isis.
Le thème de l’intervention d’Isis pour sauver le narrateur pourrait être une critique du christianisme naissant, qui se propage très vite en Afrique du Nord à l’époque de l’auteur. Isis est présentée comme une déesse salvatrice, un salut païen, par opposition au salut chrétien.

Pendant son voyage, Lucius raconte au lecteur une série d’autres histoires, qui constituent des disgressions dans la trame du roman. La plus connue de ces « histoires parallèles » est celle de Cupidon et Psyché. Psyché, la plus jeune et la plus belle fille d’un roi, est honorée comme une incarnation de Vénus, la déesse de l’amour. Celle-ci, jalouse, envoie son fils Cupidon afin de la rendre amoureuse du plus vil des hommes. En la voyant, Cupidon tombe lui-même follement amoureux d’elle. Il l’enlève et l’amène dans un magnifique palais, où il vient passer chaque nuit avec elle. Psyché n’a cependant pas le droit de voir son visage. Lorsqu’elle retourne rendre visite à ses sœurs, celles-ci, jalouses de son bonheur, la convainquent que son amant doit être un monstre affreux et que c’est pour cela qu’il ne veut pas qu’elle le voie. La nuit suivante, elle allume une lampe à huile et voit le beau visage du dieu qui dort à ses côtés. Malheureusement pour elle, alors qu’elle reste là à l’admirer, une goutte d’huile brûlante tombe sur la peau de Cupidon, qui se réveille. Aussitôt, le bonheur de Psyché prend fin : elle est chassée du palais et condamnée à errer en quête de son amour perdu. Le mythe de Psyché est certainement plus ancien, mais le récit d’Apulée est le seul dont nous disposons. D’une certaine manière, Psyché est une figure de Lucius, qui s’est perdu lui-même à cause de son désir d’un savoir interdit et a été condamné à une vie d’errance, en quête du salut.
