L'Afrique du Nord romaine

Tacfarinas et Aedemon : les révoltes amazighes contre Rome

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Si les habitants des grandes villes nord-africaines ont accueilli favorablement les avancées rendues possibles par la romanisation, les tribus amazighes rurales n’ont jamais accepté la domination romaine et se soulevaient régulièrement. Dès l’an 17, Tacfarinas, un ancien soldat de l’armée romaine, a mené une insurrection contre la présence romaine en Afrique du Nord. Après le meurtre du roi Ptolémée de Maurétanie, Aedemon, un esclave affranchi de Ptolémée, s’est révolté contre l’annexion de la Maurétanie par l’Empire romain.

La révolte de Tacfarinas

Tacfarinas, né à Thagaste (Souk Ahras), est issu de la tribu gétule des Musulames, qui vivaient dans la région des Chotts, en Algérie et Tunisie actuelles. Après avoir servi comme soldat dans l’armée romaine, il déserte et rejoint sa tribu musulame. A la tête d’un groupe de combattants, il lance quelques attaques contre le territoire romain. Il se sert de son expérience dans l’armée pour organiser ses hommes en une force militaire efficace, au point où les Musulames le choisissent comme leur chef.

Tacfarinas et ses alliés : Maures, Musulames, Cinithiens et Garamantes (Source)

En 17, Tacfarinas se retrouve à la tête de la plus grande insurrection de l’histoire de l’Afrique du Nord romaine. Il fait alliance avec Mazippa, un chef maure qui était probablement déjà en rébellion contre le roi Juba II de Maurétanie, ainsi qu’avec la tribu cinithe, du Sud de la Tunisie actuelle. Il est même soutenu par les Garamantes. Les historiens antiques ne mentionnent pas ses motivations, mais l’occupation croissante, par les Romains, des pâturages traditionnels des tribus nomades semble avoir été le facteur déterminant.

Pour les Romains, la menace est bien plus sérieuse que les habituelles incursions aux frontières. Les forces combinées des alliés de Tacfarinas sont plus nombreuses que les troupes romaines dans la région. Les Romains comptent cependant sur leur armement largement supérieur. Lors de la première bataille, l’armée de Tacfarinas est décimée. Tacfarinas s’enfuit dans le désert avec les survivants.

Stèle funéraire d’un soldat romain

Ce n’était cependant pas la fin de l’insurrection de Tacfarinas : s’il a compris qu’il ne peut résister à l’armée romaine en cas de bataille ouverte, il profite de sa connaissance du terrain pour recourir aux méthodes de guerre asymétrique dans lesquelles les tribus amazighes excellent depuis la nuit des temps. Ses hommes lancent des attaques ciblées, puis s’enfuient dans les montagnes ou le désert. Les Romains sont soutenus par le roi Juba II de Maurétanie, puis par son fils Ptolémée.

La guerre est aussi économique : les attaques des insurgés menacent la production agricole en Afrique romaine, provoquant une flambée des prix du blé à Rome.

Après plusieurs années d’insurrection, Tacfarinas envoie des messagers à Rome, pour proposer la paix en l’échange de terres pour ses partisans. L’Empereur Tibère refuse de négocier avec celui qu’un considère comme un déserteur et un brigand.

Les Romains, qui veulent en finir une fois pour toutes avec cette révolte, envoient un général expérimenté, Quintus Junius Blaesus, pour la réprimer. En trois ans (21-23), il remporte une série de victoires, grâce notamment à ses nouvelles unités mobiles, capables de poursuivre les insurgés partout. La grande force de Tacfarinas demeure cependant sa réserve quasi inépuisable de nouveaux combattants issus des tribus du désert.

En 24, Tacfarinas assiège la forteresse romaine de Thubursicum (le site de cette forteresse est débattu : Khamissa en Algérie ou Tebboursouk en Tunisie). Son armée, qui ne peut résister à l’infanterie romaine, est vaincue et s’enfuit en Maurétanie. Les Romains demandent l’aide du roi Ptolémée pour le poursuivre. Tacfarinas établit son dernier camp à Auzea (Sour El-Ghozlane, en Algérie actuelle). Les Romains attaquent le camp et massacrent Tacfarinas avec tous ses partisans. La mort de Tacfarinas marque la fin de l’insurrection.

La révolte d’Aedemon

Ptolémée de Maurétanie

Aedemon était un esclave domestique de Ptolémée, le dernier roi de Maurétanie, qui a été affranchi en récompense pour sa fidélité. En 40, Ptolémée, en visite à Rome, est assassiné, sur l’ordre de l’Empereur Caligula, qui voit en lui un rival potentiel. Sa mort ouvre la voie à l’annexion de la Maurétanie par l’Empire romain.

Pour venger son maître, Aedemon se révolte contre Rome. Contrairement à Tacfarinas, sa révolte n’obtiendra cependant qu’un faible soutien populaire : une inscription à Volubilis montre qu’une partie importante de la population de la ville s’est battue contre lui. Il est cependant soutenu par des chefs tribaux maures comme Sabalus, son principal allié. Les Romains, eux, sont soutenus par les tribus Maures romanisées, notamment autour de Lucius Quietus.

L’Empereur Caligula est assassiné en 41. Son successeur, Claude, envoie deux généraux, Paulinus et Geta, pour réprimer l’insurrection. L’un d’eux, Paulinus, deviendra le premier Romain à traverser les montagnes de l’Atlas. La ville de Tingis (Tanger) est en partie détruite par les combats violents entre Romains et insurgés. D’autres combats ont lieu à Volubilis, Lixus (Larache) et Tamuda (Tetouan).

La révolte prend fin après quatre ans : en 44, après une victoire décisive des Romains, Sabalus et ses hommes déposent les armes. D’après l’historien romain Dion Cassius, Sabalus se serait rendu après avoir vu le général romain Geta recourir à un rite traditionnel amazigh pour faire tomber la pluie, ce qui l’a convaincu que son adversaire avait des pouvoirs magiques. Le sort final de Sabalus et Aedemon est inconnu.

Après cette révolte, la Maurétanie est divisée en deux provinces romaines : la Maurétanie césarienne et la Maurétanie tingitane.

Les autres révoltes amazighes

Les révoltes de Tacfarinas et d’Aedemon sont les plus connues, mais pas les seules révoltes amazighes contre les Romains. Les Romains créeront même une province militaire spéciale dans le Sud de la Numidie, avec pour capitale Lambèse (Tazoult), afin de lutter contre ces insurrections.

Lucius Quietus et sa cavalerie

En 118, l’Empereur Hadrien fait exécuter le général d’origine maure Lucius Quietus (le fils de Lucius Quietus qui a combattu la révolte d’Aedemon). Sa mort provoque une insurrection en Maurétanie, où il reste très populaire. Hadrien envoie son homme de confiance, le général Quintus Marcius Turbo, pour réprimer l’insurrection.

D’autres insurrections auront lieu sous le règne de l’Empereur Antonin (138-161). Sous le règne de son fils Marc-Aurèle (161-180), des Maures de Maurétanie tingitane font même des incursions en Espagne. La situation se calme quelque peu sous le règne de la dynastie impériale des Sévères, d’origine amazighe. Vers la fin du 3° Siècle, Rome devra de nouveau faire face à plusieurs révoltes, menées par les Bavares, une confédération amazighe de Maurétanie césarienne.

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