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Une cinquantaine d’années après la mort du glorieux roi Massinissa de Numidie, un de ses petits-fils, Jugurtha, a mené une redoutable insurrection contre les Romains en Afrique du Nord. Ce courageux guerrier, qui excelle dans les tactiques de guérilla, n’hésite par pour autant à s’engager dans de véritables batailles. Pendant sept ans, il s’est montré un adversaire redoutable pour Rome.
Jeunesse de Jugurtha

Jugurtha est né vers 160 avant notre ère. Son père, Mastanabal, est le fils du roi Massinissa de Numidie. Jugurtha grandit à la cour de Massinissa. Son nom amazigh, Yugerṯen (ⵢⵓⴳⵔⵝⵏ), signifie « il les a surpassés ».
Après la mort de Massinissa, en 148, son trône est partagé entre ses trois fils : Micipsa, Gulussa et Mastanabal, le père de Jugurtha, qui est chargé de l’administration de la justice. Il meurt vers 140. Micipsa devient le seul roi de Numidie.
Le jeune Jugurtha est très populaire parmi les Numides, au point où son oncle Micipsa craint qu’il ne devienne trop influent. Pour l’écarter, il l’envoie en Espagne, pour aider ses alliés romains dans une campagne militaire.
En Espagne, Jugurtha participe au siège de Numance, une ville fortifiée des autochtones Ibères. Ses exploits militaires accroissent encore sa réputation. Après la conquête de Numance, en 133, le commandant romain Scipion Emilien le renvoie en Numidie, avec une lettre à Micipsa, le félicitant d’avoir « un neveu digne de vous et de son aïeul Massinissa ».
Jugurtha profite aussi de cette période pour se faire beaucoup d’amis influents à Rome. Enfin, il découvre la vénalité des Romains et leur sensibilité à la corruption… une faiblesse dont il n’hésitera pas à se servir par la suite. Il décrit Rome comme « une ville à vendre, condamnée à une destruction rapide si elle trouvait un acheteur ».
Jugurtha accède au pouvoir

Peu avant sa mort, Micipsa, sous la pression des Romains, décide de partager son royaume entre ses deux fils Hiempsal et Adherbal et son neveu Jugurtha. Pour sceller cet accord de succession, Micipsa a apparemment adopté Jugurtha. Micipsa meurt en 118.
Jugurtha entre immédiatement en conflit avec les fils de Micipsa. Il fait tuer Hiempsal en 117. Adherbal s’enfuit à Rome. Sous l’égide des Romains, la Numidie est divisée entre Jugurtha et Adherbal. Cet accord est marqué par des accusations de corruption d’officiers romains par Jugurtha.
La guerre entre Jugurtha et Adherbal reprend en 112, lorsque Jugurtha attaque Adherbal, conquiert son territoire et l’assiège à Cirta, sa capitale. Adherbal se place sous la protection de Rome, mais les Romains, déjà engagés militairement ailleurs, se contentent d’envoyer une délégation négocier avec Jugurtha, sans aide militaire. Jugurtha finit par s’emparer de Cirta et tuer Adherbal, devenant le seul roi de Numidie.
Un autre petit-fils de Massinissa, Massiva, fils de Gulussa, a pris le parti d’Adherbal dans son conflit contre Jugurtha. Après la défaite d’Adherbal, il s’enfuit à Rome.
Jugurtha en guerre contre Rome
Après la conquête de Cirta, les troupes de Jugurtha massacrent des résidents de la ville, dont des Romains. Pour Rome, c’est une déclaration de guerre.
Les Romains réagissent en envoyant une armée en Numidie. Leur infanterie lourde ne fait cependant pas le poids face à la cavalerie légère numide. Il semble aussi que Jugurtha a soudoyé certains officiers pour se retirer. Les Romains furent obligés d’entamer des négociations de paix.
Le traité de paix est très favorable à Jugurtha, ce qui soulève de nouvelles suspicions de corruption. Le commandant romain local est rappelé à Rome pour répondre des accusations de corruption. Jugurtha obtient un sauf-conduit pour venir lui-même à Rome, afin de témoigner en faveur des accusés.
Arrivé à Rome, en 110, Jugurtha soudoie deux tribuns pour annuler le procès. Il profite aussi de son séjour à Rome pour faire assassiner son cousin Massiva, qu’il voyait comme un rival potentiel pour son trône. Le meurtre est exécuté par Bomilcar, l’homme de confiance de Jugurtha. Découvert, Bomilcar doit être jugé, mais Jugurtha le fait repartir secrètement en Numidie avant son procès. L’assassinat de Massiva ternira gravement la réputation de Jugurtha à Rome.

De retour en Numidie, Jugurtha lance une insurrection à grande échelle contre la présence romaine dans son royaume. Rome envoie une armée pour le combattre, mais les troupes de Jugurtha, grâce à leur meilleure connaissance du terrain, ont l’avantage. En hiver 109, Jugurtha parvient à attirer les Romains dans le désert du Sahara, où il les attaque par surprise. La moitié des soldats romains sont massacrés et les survivants se rendent et sont renvoyés à Rome.
Le Sénat romain, qui n’avait pas vraiment pris la menace de Jugurtha au sérieux jusqu’ici (ou qui s’était laissé corrompre par ses pots-de-vin), envoie en Afrique le général Quintus Metellus, réputé pour son intégrité. Il commence par réorganiser l’armée, afin d’améliorer la formation des recrues et d’instaurer une meilleure discipline militaire. Au printemps 109, il mène son armée en Numidie. Cette fois, les Romains remportent quelques victoires, mais sans parvenir à capturer Jugurtha. Le roi de Numidie mène dès lors une campagne de guérilla, en profitant de sa maîtrise du terrain pour tendre des embuscades à l’ennemi, lui infligeant des pertes considérables.
Fin 109, Metellus, ayant capturé Bomilcar, le plus proche confident de Jugurtha, parvient à le convaincre de trahir son maître, en échange de la faveur de Rome. En 108, Bomilcar complote avec Nabdalsa, un autre noble numide, pour capturer ou tuer Jugurtha. Leur complot est découvert et Bomilcar exécuté.
Fin 108, Metellus parvient finalement à découvrir où se trouve Jugurtha. Il l’assiège dans sa forteresse et s’en empare, mais Jugurtha parvient à s’enfuir.
Après cette défaite, Jugurtha se réfugie à la cour du roi Bocchus de Maurétanie, dont il a épousé la fille. Metellus entame des négociations avec Bocchus, pour qu’il lui livre Jugurtha.

En 107, Metellus est remplacé par son adjoint, Caïus Marius. La première mesure prise par le nouveau commandant romain est de rompre les négociations avec Jugurtha, pour reprendre la guerre. Il s’empare de plusieurs villes perdues par son prédécesseur.
Ces conquêtes le rapprochent de plus en plus du territoire maurétanien. Bocchus, inquiet, se laisse convaincre par son gendre Jugurtha de s’engager directement dans la guerre à ses côtés.
En octobre 106, l’armée unifiée de Jugurtha et de Bocchus engage l’armée romaine dans la région désertique à l’Ouest de Setif. Les Romains, pris par surprise, n’ont pas le temps de s’organiser. Ils sont assiégés sur deux collines, mais parviennent à résister jusqu’à la nuit. Le lendemain matin, dès l’aube, alors que leurs ennemis dorment encore, les Romains attaquent leur camp, insuffisamment gardé, et les mettent en déroute. Jugurtha s’enfuit en Gétulie, tandis que Bocchus retourne dans son royaume. Les Romains s’emparent ensuite de Cirta, la capitale numide.

Malgré cette victoire, les Romains ont compris qu’il ne viendrait jamais à bout de Jugurtha et de ses tactiques de guérilla par la force militaire. Alors, Caïus Marius et son questeur Sylla reprennent les négociations avec Bocchus. Celui-ci, décrit par les historiens comme un roi fourbe et versatile, finit par accepter de trahir Jugurtha. En échange, il veut étendre son royaume sur la moitié occidentale de la Numidie.
En été 105, Bocchus reçoit Jugurtha à sa cour. L’invitation est un guet-apens : Jugurtha est capturé, enchaîné et livré aux Romains. Ses derniers compagnons sont ensuite massacrés par les Maurétaniens.
Par la suite

A gauche : le triomphe de Sylla
A droite : Jugurtha enchaîné
Jugurtha et ses fils Iampsas et Oxyntas sont déportés à Rome, où ils défilent lors de la parade triomphale de Caïus Marius. Ensuite, Jugurtha est emprisonné dans le Tullianum, la fameuse prison romaine. Il est exécuté en 104.
Pour avoir livré Jugurtha, Bocchus a reçu le titre honorifique d’Amicus populi romani, ami du peuple romain. Il a aussi annexé la partie occidentale de la Numidie, avec pour ville principale Iol (Cherchell).
Enfin, à Rome, la facilité avec laquelle Jugurtha a pu acheter les consciences des autorités civiles et militaires romaines pour arriver à ses fins, a révélé l’ampleur de la corruption politique dans la République romaine à cette époque. L’historien romain Salluste, qui a écrit un livre sur la guerre de Jugurtha, décrit ce problème comme un effet du déclin des valeurs traditionnelles romaines. L’Empire romain sera fondé par la suite afin de restaurer ces valeurs perdues.
Jugurtha aujourd’hui
Plus récemment, la figure de Jugurtha est devenue une icône de l’anticolonialisme et du nationalisme nord-africain, dont la lutte contre les Romains évoque la résistance aux invasions étrangères. L’écrivain algérien Jean Amrouche a écrit un essai, L’Eternel Jugurtha, qui présente Jugurtha comme l’incarnation de l’esprit nord-africain, l’« homme libre » (sens étymologique du terme Amazigh), toujours en révolte contre tous ceux qui veulent l’asservir.
