Carthage et l'Empire carthaginois

La société carthaginoise : une démocratie balbutiante ?

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Carthage, la capitale du puissant Empire carthaginois, qui a dominé les deux rives de la Mer Méditerranée pendant plusieurs siècles, est à l’origine de la première grande civilisation nord-africaine. La société carthaginoise a mis en place des institutions garantissant un équilibre des pouvoirs et un degré de démocratie rarement atteints dans le monde antique.

Mythe fondateur

Didon

D’après la légende, Carthage a été fondée par la princesse Didon, ou Elissa, originaire de la ville-Etat phénicienne de Tyr. Après que son frère Pygmalion, roi de Tyr, ait tué son mari Acerbas (Zakarbaal), le grand-prêtre de la ville, Didon et ses alliés ont fui la Phénicie et se sont établis en Afrique du Nord, où ils ont fondé Carthage, dont Didon est devenue la première reine. Le fondement historique de ce récit légendaire est difficile à déterminer.

La légende de Didon est connue surtout par l’Enéide, du poète romain Virgile, qui raconte l’histoire d’Enée, le fondateur légendaire de Rome. D’après l’Enéide, Didon est tombée amoureuse d’Enée lors de son passage à Carthage et ils se sont même mariés secrètement, violant la promesse que Didon avait faite à son défunt mari de ne jamais se remarier. Ensuite, Enée l’a abandonnée, en repartant pour l’Italie afin d’y fonder Rome. Didon, désespérée, s’est suicidée. L’amour déçu de Didon est présenté comme la source de la rivalité entre Carthage et Rome.

De la fondation à l’indépendance

Le signe de Tanit, symbole de Carthage

Carthage a été fondée vers -814, comme un comptoir commercial phénicien. Les Phéniciens étaient un peuple de commerçants, qui achetaient des produits agricoles et artisanaux aux populations locales et les exportaient depuis leurs ports. La population carthaginoise, dès ses débuts, était constituée d’un mélange de Phéniciens et de populations amazighes locales.

Au septième siècle, sa ville mère, Tyr, était en déclin. En même temps, la culture carthaginoise avait développé des caractéristiques distinctes de la culture phénicienne. Ces circonstances ont permis à Carthage de prendre son indépendance vers 650, avant d’entamer ses propres expéditions coloniales en Mer Méditerranée occidentale. En rupture avec la tradition commerciale pacifique des Phéniciens, les Carthaginois ont vite cherché à étendre leur pouvoir dans la région par la force.

La monarchie carthaginoise

Pendant les premiers siècles de son indépendance, Carthage était une monarchie. Les fonctions exactes du roi ne sont pas certaines ; il est possible que les historiens grecs et romains les aient appelés ainsi par erreur, du fait de leur ignorance du système politique carthaginois.

Les premiers rois de Carthage étaient issus de l’armée. La dynastie royale la plus influente était la dynastie magonide (550-340), dont les descendants ont continué à exercer des responsabilités par la suite.

En 480, après la mort du roi Hamilcar Ier, Carthage a limité les pouvoirs royaux en mettant en place un « conseil d’anciens » (Adirim). En 308, après que le dernier roi, Bomilcar, ait tenté sans succès de restaurer les pleins pouvoirs royaux, Carthage est devenue une république.

La république carthaginoise

Reconstitution de Carthage

A la tête de la république carthaginoise, il y avait deux suffètes, élus pour un mandat d’un an, qui exerçaient leur pouvoir d’une manière collégiale. Ils géraient les affaires courantes de l’Etat, présidaient l’Adirim et servaient de juges lors des procès. Leur fonction était avant tout cérémonielle.

Contrairement aux fonctions similaires dans d’autres nations antiques, les suffètes n’exerçaient aucun pouvoir militaire. L’armée carthaginoise jouissait d’une grande autonomie du pouvoir civil. En même temps, peu de militaires exerçaient des responsabilités civiles (une exception significative étant Hannibal, qui a été suffète). Les généraux étaient élus ou nommés par l’administration, généralement pour la durée d’une guerre plutôt que pour un mandat bien défini.

L’essentiel des pouvoirs politiques, notamment la gestion du budget et la diplomatie, étaient exercés par l’Adirim, que les historiens romains comparaient à leur Sénat. Cette assemblée était composée de 30 membres, élus parmi les familles carthaginoises les plus influentes. Certaines décisions particulièrement importantes exigeaient l’accord unanime de tous les membres et des deux suffètes. Pendant la Deuxième guerre punique, l’Adirim a commencé à exercer un certain pouvoir sur l’armée, pour la première fois.

Le Conseil des Cent (Miat) était l’organe juridique suprême. Sa responsabilité principale était de contrôler l’action de l’armée et, dans une moindre mesure, des autorités civiles, afin de s’assurer qu’ils étaient conformes à la Constitution et servaient les intérêts de la nation. Ce conseil avait le pouvoir d’imposer des amendes, ou même de condamner à mort par crucifixion. Ses membres exerçaient leur pouvoir à vie, jusqu’à une réforme mise en place par Hannibal en tant que suffète, qui a instauré des mandats d’un an.

Pièce de monnaie carthaginoise

L’économie carthaginoise dépendait des accords commerciaux avec divers partenaires, à travers le monde méditerranéen, ainsi que des tributs qu’elle recevait de ses colonies et des peuples soumis. Le monopole carthaginois sur le commerce de l’étain, qu’il achetait aux Tartessiens en Espagne, a permis à Carthage de devenir le seul important producteur de bronze dans la région. Sa flotte marchande, encore plus nombreuse que celle des anciennes villes-États phéniciennes, faisait régulièrement le tour de tous les principaux ports de la Mer méditerranéenne, ainsi que de la côte atlantique de l’Afrique, jusqu’en Bretagne. Un seul de ces bateaux pouvait transporter jusqu’à 100 tonnes de produits. Grâce à cet empire commercial, Carthage était une ville très riche.

Carthage, une démocratie ?

La société carthaginoise peut être considérée comme démocratique ?

Les membres de l’Adirim et les suffètes étaient élus par l’ensemble des citoyens carthaginois. La séparation du pouvoir civil et militaire, ainsi que répartition des pouvoirs entre les institutions civiles, vise à obtenir un équilibre des pouvoirs, afin de ne permettre à aucune institution d’exercer un pouvoir absolu. En cas de désaccord persistant entre membres de l’Adirim, une assemblée populaire pouvait être convoquée pour prendre la décision finale par vote. Le peuple carthaginois avait certainement plus d’influence sur les affaires publiques qu’à Rome, ou même dans la plupart des cités grecques.

Cependant, seuls les membres de certaines familles aristocratiques pouvaient être élus suffètes, membres de l’Adirim ou du Conseil des Cent. La majorité de la population était donc exclue de toutes les fonctions publiques les plus importantes. La société carthaginoise doit donc plutôt être considérée comme une ploutocratie, mais avec des éléments démocratiques plus développés que dans la plupart des autres sociétés antiques. Le philosophe grec Aristote admirait la Constitution carthaginoise, qu’il voyait comme un mélange équilibré entre éléments de monarchie, d’aristocratie et de démocratie.

Par ailleurs, si des institutions similaires ont été mises en place dans les autres villes sous souveraineté carthaginoise, il n’y avait aucune représentation de ces autres villes au niveau central : elles étaient entièrement soumises à l’autorité carthaginoise et contraintes de payer un tribut annuel.

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