Les Amazighs, les premiers Nord-Africains

Histoire de l’oasis de Siwa

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Tamazgha, le pays des Amazighs, s’étend de l’oasis de Siwa, dans le désert égyptien, jusqu’aux Îles Canaries, sur la côte atlantique. Dans cet article, nous découvrirons l’histoire de l’oasis de Siwa.

L’oasis de Siwa

Siwa, appelée Sali dans le dialecte amazigh local, est la plus grande oasis du désert occidental égyptien. Au cœur d’une région très inhospitalière, on trouve cette oasis verdoyante, au climat tempéré, irriguée par plusieurs centaines de sources d’eau naturelles, qui fertilisent son sol et rendent possible la culture d’oliviers et de dattiers.

sḫt jꜣmw en hiéroglyphes

L’oasis de Siwa est habitée au moins depuis le 10° Millénaire avant notre ère. Ses premiers habitants, d’origine amazighe, vivaient de l’agriculture. Le nom égyptien de l’oasis était sḫt jꜣmw, qui signifie « champ d’arbres ». Le nom moderne de Siwa pourrait dériver du mot amazigh asiwan, oiseau de proie, en référence à son oracle d’Ammon, le dieu à tête de faucon.

Les premiers contacts connus entre Siwa et l’Egypte remontent à la 26° dynastie pharaonique (664-525), avec l’établissement d’une nécropole, qui demeurera en usage jusqu’à l’ère romaine. L’oasis faisait officiellement partie de l’Empire égyptien, mais son degré d’intégration réelle à l’Egypte est discutable.

Vers la même époque, les Grecs de Cyrénaïque découvrent également l’oasis. L’historien grec Hérodote évoque une « fontaine du soleil », dont l’eau est la plus froide dans la chaleur de midi. Il s’agit certainement d’une des sources de Siwa.

Ruines de l’oracle d’Ammon, à Siwa

Pendant l’Antiquité, l’oasis de Siwa était connue surtout pour son oracle du dieu égyptien Ammon. Construit par le Pharaon Ahmosis II (570-526), ce temple a été popularisé par les Grecs de Cyrénaïque. Par la suite, Siwa sera parfois appelée Ammonium, ou « oasis d’Ammon ».

Après la conquête perse de l’Egypte, en 525, l’Empereur de Perse Cambyse II a envoyé une armée de 50 000 hommes prendre le contrôle de Siwa. Cette armée n’est jamais arrivée dans l’oasis : elle s’est entièrement perdue dans le désert, sans laisser aucune trace.

Alexandre le Grand, après avoir conquis l’Egypte et fondé sa nouvelle capitale à Alexandrie, est allé à Siwa, pour consulter l’oracle d’Ammon. Ce voyage a été difficile : sa caravane s’est perdue dans le désert, a essuyé une tempête de sable et a manqué d’eau. A son arrivée, l’oracle l’a proclamé « fils d’Ammon », faisant de lui un dieu et confirmant sa légitimité en tant que Pharaon d’Egypte.

La source de Cléopâtre

D’après la légende, la reine d’Egypte Cléopâtre aurait également visité Siwa, pour consulter l’oracle d’Ammon, mais surtout pour se baigner dans ses sources d’eau chaude naturelle, réputées pour leurs vertus curatives et relaxantes. Une source d’eau dans laquelle elle se serait baignée porte son nom. Aujourd’hui, le tourisme thermal est très populaire à Siwa.

Avec l’annexion de l’Egypte par l’Empire romain, l’oasis de Siwa et son oracle sont passés sous autorité romaine. Les Romains se servaient de Siwa et des autres oasis du désert oriental égyptien comme des lieux de bannissement, où ils envoyaient des prisonniers politiques.

Parmi les prisonniers exilés à Siwa, il y avait notamment des chrétiens persécutés par les autorités romaines. L’évêque Athanase d’Alexandrie rapporte que des responsables d’église égyptiens ont été exilés à Siwa. Un texte découvert récemment atteste de l’existence d’un évêque de Siwa au 4° Siècle. Après la christianisation de l’Empire romain, l’ancien oracle d’Ammon aurait été transformé en église, consacrée à la Vierge Marie. Le christianisme semble cependant avoir eu assez peu d’impact sur les populations autochtones de l’oasis, qui n’étaient que superficiellement christianisées au moment de l’arrivée de l’islam.

L’islam est arrivé à Siwa en 708, lorsque les troupes de Moussa ibn Noçaïr assiègent l’oasis. Ses habitants se retirent dans leur forteresse et résistent courageusement à l’envahisseur, qui sera finalement repoussé. Peu après, Tariq ibn Ziyad échoue également à conquérir l’oasis. L’islam ne prendra racine à Siwa que plusieurs siècles après, vers 1150.

Peu après, la population de Siwa a presque entièrement disparu, réduite à une quarantaine d’hommes, à cause des attaques récurrentes de tribus bédouines. C’est pourquoi, au 13° Siècle, ceux qui restaient ont construit une nouvelle ville : la forteresse de Shali, qu’on peut visiter encore aujourd’hui. L’historien égyptien al-Maqrizi mentionne que l’oasis de Siwa comptait environ 600 habitants à la fin du 13° Siècle, qui parlaient une langue « semblable à celle des Zénètes ».

A notre époque, l’oasis de Siwa compte environ 30 000 habitants, en majorité Amazighs. La langue amazighe locale, le Siwi, est apparentée aux langues amazighes du désert de Libye. Des Bédouins sédentarisés vivent également dans l’oasis. La majorité de la population est musulmane, mais il y a également une communauté chrétienne copte. Les paysages naturels uniques et le riche patrimoine historique et culturel de cette oasis continuent de fasciner les visiteurs.

Pour en savoir plus (en anglais)

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Les animaux emblématiques d’Afrique du Nord : le lion de l’Atlas et le macaque de Barbarie

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Les animaux d’Afrique du Nord, comme le macaque de Barbarie et le lion de l’Atlas, étaient connus des Amazighs et des autres peuples qui ont vécu en Afrique du Nord depuis l’Antiquité. Dans cet article, nous découvrirons le rôle de ces deux animaux dans l’histoire de l’Afrique du Nord.

Le macaque de Barbarie

Le macaque de Barbarie, appelé aussi macaque berbère ou magot, est une espèce de singe natif des montagnes de l’Atlas. Son nom est une référence à la Barbarie, ou Berbérie (pays berbère), l’ancien nom donné par les Européens à l’Afrique du Nord. Jadis présent dans toute l’Afrique du Nord, il ne subsiste aujourd’hui plus que dans les montagnes du Rif, du Moyen-Atlas et du Haut-Atlas, au Maroc, et dans les montagnes de Kabylie, en Algérie.

Le macaque de Barbarie se nourrit surtout de plantes et d’insectes. Sa morphologie adaptée aux hivers rigoureux des régions montagneuses où il vit en fait un des rares macaques capables de survivre même dans des températures très froides. Les mâles peuvent vivre jusqu’à environ 25 ans et les femelles jusqu’à environ 30 ans.

Une population d’environ 300 macaques de Barbarie vit aussi sur le Rocher de Gibraltar, où ils ont été importés par l’homme depuis l’Afrique du Nord. Il s’agit de la seule population de singes sauvages en Europe. Ils sont présents à Gibraltar depuis avant sa conquête par les Britanniques, en 1704, même si d’autres singes ont été importés plus récemment, notamment pendant la 2° Guerre Mondiale. Très populaires, ils constituent la principale attraction touristique de ce territoire.

Dès l’Antiquité, les macaques de Barbarie étaient capturés et vendus comme animaux de compagnie à travers tout le bassin méditerranéen. Les « singes » mentionnés dans la Bible hébraïque, que les navires du roi Salomon apportaient de Tarsis, étaient peut-être des macaques de Barbarie. On a même retrouvé un crâne de macaque de Barbarie… en Irlande, où il a certainement été apporté par des marchands carthaginois ! Les premiers macaques de Gibraltar descendaient probablement d’animaux importés par les Maures, qui se sont échappés et ont trouvé un habitat idéal sur le Rocher.

Aujourd’hui, le macaque de Barbarie est victime de sa popularité : il est menacé d’extinction, à la fois à cause de la destruction de son milieu naturel et à cause du braconnage pour le vendre comme animal de compagnie. Il a complètement disparu en Tunisie et son nombre est en déclin en Algérie et au Maroc.

Le lion de l’Atlas

Dernière photo d’un lion de l’Atlas sauvage, prise en 1925, pendant le raid Casablanca-Dakar

Le lion de l’Atlas est une sous-espèce de lion, qui a vécu pendant des milliers d’années dans toute l’Afrique du Nord, de l’Egypte au Maroc. Il a aujourd’hui disparu à l’état sauvage. Le dernier lion sauvage connu au Maroc a été abattu en 1942, vers le col de Tizi Tichka. Un autre lion a été aperçu en 1956, dans le district de Beni Ourtilane, vers Setif, en Algérie. Il est possible que quelques populations aient survécu dans des régions isolées jusque dans les années 1960. Moins d’une centaine de lions de l’Atlas subsistent encore en captivité, notamment au zoo de Rabat.

Le lion de l’Atlas a-t-il vraiment disparu ? Plusieurs témoignages récents affirment avoir vu un lion à l’état sauvage, dans la région de Khenifra, au Maroc. Malgré les dénégations de l’Agence nationale des eaux et forêts, le doute persiste. Et si c’était vrai ? Il est certainement trop tôt pour le dire. En tout cas, ce ne serait pas la première fois que des individus isolés d’une espèce considérée comme disparue sont soudain réapparus.

Les Romains se servaient de lions de l’Atlas dans leurs amphithéâtres, en les faisant combattre contre des gladiateurs ou pour l’exécution de prisonniers. La plupart des lions, des autres fauves et des ours utilisés pour les jeux du cirque venaient d’Afrique du Nord.

Un autre félin des montagnes de l’Atlas, le léopard (ou panthère) de Barbarie, est en voie d’extinction. Quelques individus vivent encore à l’état sauvage, dans la région frontalière entre le Maroc et l’Algérie. Par ailleurs, des léopards ont été observés récemment dans les montagnes du Hoggar, en Algérie, où l’espèce n’avait jamais été répertoriée auparavant.

Bien que disparus, les lions de l’Atlas continuent de jouer un rôle important dans la culture populaire des nations nord-africaines. L’équipe de football du Maroc, qui a réalisé un parcours remarquable lors de la dernière Coupe du Monde de 2023, est surnommée « Les Lions de l’Atlas » !

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Les chiens du Pharaon : la plus ancienne inscription en langue amazighe ?

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La plus ancienne inscription connue dans une langue amazighe pourrait être une stèle égyptienne datant d’il y a plus de 4000 ans, qui mentionne les noms de cinq chiens ayant appartenu au Pharaon Antef II, dont au moins deux pourraient être des noms amazighs. Si c’était vrai, cela voudrait dire que, déjà à la fin du 3° millénaire avant notre ère, le désert libyen, voisin de l’Egypte, était habité par des tribus amazighes, qui parlaient une langue apparentée aux langues amazighes actuelles.

La stèle des chiens d’Antef

Antef II est un Pharaon de la 11° dynastie égyptienne, qui a régné de pendant 50 ans, de -2118 à -2069 environ. Sa tombe, à Thèbes, contient une stèle funéraire qui relate ses hauts faits, notamment le grand nombre d’édifices qu’il a construits. Cette stèle contient aussi une représentation de ses cinq chiens, assis ou debout autour de lui, avec leurs noms inscrits à côté d’eux.

Les noms des cinq chiens, comme probablement les chiens eux-mêmes, sont d’origine étrangère. Pour trois noms, une traduction en langue égyptienne est donnée. Voici les cinq noms : Bḥk3j, traduit par « gazelle », Phtz, traduit par « le noir », Tqrw, traduit par « pot de cuisson », 3b3qr et Tknrw.

Peu après la découverte de cette stèle, en 1876, l’égyptologue Gaston Maspero a été le premier à proposer qu’un de ces noms, 3b3qr, pourrait être d’origine amazighe. Un autre archéologue, Georges Daressy, est allé encore plus loin, en proposant une origine amazighe pour chacun de ces noms. C’est alors que René Basset, le plus grand spécialiste des langues amazighes à cette époque, est entré dans le débat. Après avoir évalué les cinq propositions de Georges Daressy, il a conclu qu’une seule était crédible : celle de 3b3qr, déjà proposée par Georges Maspero.

Les trois spécialistes ont identifié 3b3qr au terme touareg abaykor, qui désigne un chien de race inférieure. D’un point de vue linguistique, ce rapprochement est très crédible. Il pose cependant un autre problème : abaykor est un mot unique à la langue touarègue, sans aucun équivalent dans d’autres langues amazighes. Si ce mot existait déjà dans une langue amazighe aussi ancienne, supposément à l’origine des autres, il serait surprenant qu’il n’ait survécu que dans une seule langue amazighe actuelle. Pour cette raison, la plupart des spécialistes remettent aujourd’hui en cause cette origine et pensent qu’abaykor est un terme apparu bien plus récemment.

Par la suite, Georges Maspero a proposé une autre origine amazighe pour un autre nom : Tqrw, traduit en égyptien par wh3t, un type de pot de cuisson, qu’il met en lien avec tagra, un mot qui existe dans plusieurs langues amazighes modernes, pour désigner un plateau ou un pot de cuisine. D’autres spécialistes sont sceptiques, notamment pour la raison suivante : alors que le terme égyptien wh3t désigne clairement un pot destiné à cuire des aliments sur le feu, tagra désigne plutôt un récipient destiné à pétrir ou à servir le couscous. Le sens exact varie selon les langues, mais tagra n’est jamais utilisé pour un pot de cuisson destiné à être mis sur le feu.

Aujourd’hui, la plupart des spécialistes rejettent la théorie de l’origine amazighe de 3b3qr, mais admettent la possibilité d’une origine amazighe de Trqw, en lien avec Tagra. Pour les trois autres noms, il n’y a aucune origine amazighe possible.

Source (en anglais)

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Les tapis amazighs, témoins de l’histoire d’un peuple

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Depuis des milliers d’années, les Amazighs d’Afrique du Nord fabriquent des tapis en laine de mouton, de chèvre ou de chameau. Leurs motifs et symboles, inspirés des croyances traditionnelles amazighes, ainsi que de l’histoire des tribus qui les ont tissés, en font de véritables témoins de l’histoire et de la culture de ce peuple. A notre époque, les tapis amazighs constituent une partie importante du patrimoine culturel nord-africain.

Les tapis traditionnels sont en laine, la première ressource économique des anciens amazighs, qui vivaient surtout de l’élevage. Les plus courants sont en laine de mouton, mais il y a aussi des tapis en laine de chèvre, ou même de chameau, plus au Sud. On distingue les tapis de haute laine, qtifa (قتيفة) en arabe ou tagdift (ⵜⴰⴳⴷⵉⴼⵜ) en tamazight, qui sont produits surtout dans les régions montagneuses, des tapis à poil ras, zerbiya (زربية) ou tazerbit (ⵜⴰⵥⵕⴱⵉⵜ), produits surtout par les populations sédentarisées installées en ville.

Tapis kabyle

Les motifs et symboles représentés sur ces tapis sont inspirés de la nature et des croyances traditionnelles. Ils incorporent aussi des éléments spécifiques à la tribu, à son origine, son histoire et ses valeurs. Ainsi, les motifs des tapis sont en quelque sorte devenus le « blason » de la tribu qui les a créés : ils représentent l’identité et de la tribu, face aux tribus voisines.

Les tapis sont traditionnellement tissés par les femmes, qui se transmettent ce savoir-faire de mère en fille, sur les mêmes métiers à tisser. Les tapis fabriqués par les jeunes femmes sont souvent intégrés à leur dot lorsqu’elles se marient. Encore aujourd’hui, surtout dans les régions rurales, les coopératives féminines de tissage de tapis, jouent un rôle économique fondamental en employant des milliers de femmes, qui peuvent ainsi mettre en valeur leur savoir-faire ancestral, en même en tirer des revenus.

Il y a trois types de tapis traditionnels amazighs particulièrement populaires :
– Les tapis Beni Ouarain, créés par une tribu des montagnes de l’Atlas. Ce sont des tapis à poils longs, destinés à l’origine à servir de protection contre le froid, dans une région montagneuse où les hivers sont rigoureux. Leurs motifs sont généralement assez simples, avec des formes géométriques (lignes, losanges ou triangles) noir ou bruns, sur fond blanc ou beige.
– Les tapis Azilal. Originaires de la ville d’Azilal, ils sont fabriqués à 100% en laine vierge. Leurs motifs, faits d’une seule ligne de nœuds et d’une ou de deux lignes tissées, combinent des motifs colorés abstraits avec de nombreux symboles amazighs.
– Les tapis Zanafi, originaires de la région de Ouarzazate. Ils sont tissés en fils de laine, selon une technique spéciale inspirée des tapis orientaux, qui permet d’imprimer des motifs particulièrement complexes sur des tapis fins et légers.

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La poterie nord-africaine : un art millénaire

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La poterie, en Afrique du Nord, est un art pratiqué par nos lointains ancêtres depuis des milliers d’années, ce qui ne l’empêche pas d’être encore bien vivant aujourd’hui. Les premiers Nord-Africains, qui avaient la chance de vivre dans une région particulièrement riche en dépôts d’argile, fabriquaient des pots et des jarres en céramique, pour la cuisine et pour l’agriculture. A travers les siècle, leur technique s’est affinée, afin de fabriquer des objets de plus en plus sophistiqués, qui constituent aujourd’hui un élément important du patrimoine culturel nord-africain.

Fragment de céramique cardiale

La poterie semble être apparue en Afrique avant n’importe quelle autre région du monde, à l’exception de la Chine. Les plus anciennes céramiques sur le continent africain, retrouvées dans la région du Sahel, notamment à Ounjougou, au Mali actuel, datent d’il y a environ 12000 ans. De là, la poterie s’est diffusée dans le Sahara, puis au Nord du Sahara, il y a environ 8000 ans. Les premières céramiques peintes sont apparues en Egypte, il y a 8000 ans. La culture néolithique dite de la « céramique cardiale », qui s’est étendue du Sud de l’Italie vers l’Espagne et les côtes africaines il y a environ 5000 ans, se caractérise par l’emploi d’un coquillage pour imprimer des formes sur l’argile.

Par la suite, la poterie s’est beaucoup développée dans les Royaumes de Numidie et de Maurétanie. Le tajine, ce plat de cuisson en céramique typique de la région, est apparu à cette époque.

A l’ère romaine, l’Afrique du Nord, notamment la Tunisie actuelle, était la première région productrice de céramique de l’Empire romain. Les potiers romano-africains produisaient des pots de cuisine, des vases et des amphores, qui étaient ensuite exportés dans tout l’Empire. La poterie a certainement contribué à faire de l’Afrique du Nord une des régions les plus riches du monde romain.

Lampe à huile nord-africaine

En plus des ustensiles de cuisine, un autre outil inspiré de l’art de vivre romain était très prisé : les lampes à huile, qui constituaient le moyen d’éclairage le plus courant à cette époque. L’Afrique du Nord, une région riche à la fois en plantations d’oliviers et en dépôts d’argile, était idéalement placée pour répondre à cette demande. Les lampes à huile nord-africaines ont vite dépassé en popularité les lampes grecques, les plus en vogue auparavant.

Vers le 1° Siècle avant notre ère, les potiers ont commencé à se servir de moules, ce qui a permis le développement d’une bien plus grande variété de formes et de motifs décoratifs. Le haut de la lampe (disque) était le plus souvent orné de scènes mythologiques ou de paysages naturels, tandis que la bordure extérieure était gravée de fleurs et d’animaux. Avec l’expansion du christianisme, les lampes ornées de croix et de scènes bibliques étaient également très courantes.

Jarre en sigillée claire nord-africaine

Vers la fin du 1° Siècle de notre ère, la découverte d’un nouveau type d’argile, la sigillée claire nord-africaine, a révolutionné la poterie. Cette céramique se caractérise par une texture granulaire et une épaisse barbotine rouge orangée. Les céramiques en sigillée claire nord-africaine étaient souvent entièrement couvertes de barbotine à l’intérieur, mais seulement partiellement à l’extérieur.

A partir du 3° Siècle, on retrouve des ustensiles en sigillée claire nord-africaine à travers tout le bassin méditerranéen. Ces produits étaient très appréciés pour leur qualité et leur raffinement. Vers le 5° Siècle, les potiers ont commencé à orner leurs créations de formes beaucoup plus complexes.

La tradition de la poterie nord-africaine s’est poursuivie à travers les siècles, jusqu’à devenir un véritable art de vivre, d’une richesse et diversité exceptionnelle. La poterie de certaines villes, comme Safi, au Maroc, est particulièrement connue. Encore aujourd’hui, les créations originales et colorées des artisans potiers continuent de fasciner les Nord-Africains comme les touristes étrangers.

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Sardine : un mot d’origine amazighe ?

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La sardine est un poisson très courant sur les côtes nord-africaines, que les habitants de la région pêchent et mangent depuis des milliers d’années. Ce poisson a aussi une particularité : son nom est identique en tamazight, en arabe et dans les langues européennes ! Etant donné que le tamazight est la langue la plus ancienne dans cette région du monde, on peut donc se demander si ce mot n’est pas d’origine amazighe.

La sardine

La sardine est un petit poisson, qui vit en bancs, dans la Mer méditerranée et sur les côtés atlantiques d’Europe et d’Afrique du Nord. C’est un des poissons les plus courants de ces eaux, où il est pêché et consommé depuis toujours, par tous les peuples de la région, notamment d’Afrique du Nord. Aujourd’hui, il représente plus de 60% du produit de la pêche au Maroc.

En grec, ce poisson s’appelle sardinè (σαρδίνη), qui a donné sardina en latin, puis sardine en français. En arabe, classique comme darija, on dit sardin (سردين). En tamazight, d’après le dictionnaire en ligne de l’Institut Royal de la Culture Amazighe au Maroc, c’est ssrdin (ⵙⵙⵔⴷⵉⵏ). (Un autre terme existe, tildut (ⵜⵉⵍⴷⵓⵜ), mais il est beaucoup plus rare.)

En général, lorsqu’un mot est identique en tamazight et en arabe, ou en arabe et en français, c’est qu’il s’agit d’un produit qui a été importé par les Arabes ou par les Français. Pour la sardine, ce n’est évidemment pas le cas ! Alors, pourquoi ?

Surtout : si ce poisson avait un nom en langue locale, pourquoi le nom arabe ou français aurait-il remplacé ce nom local ?

L’explication la plus simple serait que ssrdin est le nom local. Il s’agirait d’un mot d’origine amazighe, qui aurait été emprunté par les autres langues !

Etymologie

Une chose est certaine : le nom latin et français de la sardine viennent du grec.

Il y a deux théories courantes par rapport à l’origine du nom grec de la sardine :
– Il viendrait de l’île de Sardaigne. La Sardaigne est effectivement située au cœur de la zone où ce poisson est le plus abondant.
– Il viendrait de la ville de Sardes, en Asie mineure. Plutôt qu’une origine géographique, ce serait une référence à la couleur rouge brunâtre de la chair de la sardine, qui ressemble à celle de la sardoine, une pierre produite à Sardes.
Si le nom de la sardine est d’origine amazighe, alors il est évidemment beaucoup plus probable qu’il soit passé en grec par la Sardaigne que par la ville de Sardes.

La Sardaigne

La Sardaigne

En effet, les premiers habitants de la Sardaigne étaient d’origine amazighe. D’après la légende, Sardus Pater (ⵚⵕⴷⵓⵙ ⴱⴰⵟⵔ) était un fils de Hercule, venu de Libye (c’est-à-dire toute l’Afrique du Nord, pour les Grecs) pour fonder une colonie amazighe en Sardaigne. Les Sardes l’adoraient comme un dieu. La civilisation nuragique, qu’il a fondée, a dominé la Sardaigne du 18° Siècle avant notre ère jusqu’à l’arrivée des Romains, en -238.

A une époque où la nourriture était produite surtout localement, il semble très peu probable que des pêcheurs grecs seraient allés jusqu’en Sardaigne pour y pêcher un poisson si petit et si commun. S’ils lui ont donné ce nom en référence à la Sardaigne, c’est probablement parce que d’autres l’appelaient déjà ainsi avant eux. Peut-être les Amazighs ?

Et si c’était l’inverse ? Si les Amazighs installés en Sardaigne avaient donné ce nom à l’île, parce qu’ils y ont trouvé beaucoup de sardines ? C’est une pure spéculation, sans aucun élément concret qui l’indique, mais cela aurait du sens.

Alors, le nom de la sardine est-il d’origine amazighe ? On ne le saura certainement jamais, mais l’idée est intéressante.

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Shishak/Sheshonq : un Pharaon libyen dans la Bible

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La Bible hébraïque raconte comment, sous le règne du roi Roboam, fils de Salomon et petit-fils du grand roi David, le Royaume d’Israël a été envahi par Shishak, roi d’Egypte, qui a pillé les trésors du Temple de Jérusalem et du palais royal. Cette invasion est présentée comme un châtiment divin pour la désobéissance du peuple hébreux. La plupart des spécialistes associent Shishak à Sheshonq Ier, un Pharaon d’origine amazighe libyenne.

Sheshonq Ier était issu de la tribu libyenne des Meshwesh (Mâchaouach), qui avaient envahi l’Egypte plusieurs siècles auparavant. Son oncle, Osorkon l’Ancien, avait régné brièvement pendant six ans, en tant que premier Pharaon d’origine libyenne, mais son règne éphémère n’avait pas permis d’établir une emprise libyenne durable sur l’Egypte. Sheshonq Ier, à son accession au trône, vers 943 avant notre ère, a fondé la 22° dynastie, la première dynastie pharaonique d’origine libyenne, qui a régné pendant deux siècles. L’année (approximative) de l’avènement de Sheshonq 1er a été adopté comme « an 0 » du calendrier amazigh moderne.

Voici le récit biblique de l’invasion de Shishak :

La cinquième année du règne de Roboam, Shishak, roi d’Égypte, monta contre Jérusalem. Il prit les trésors de la maison de l’Éternel et les trésors de la maison du roi, il prit tout. Il prit tous les boucliers d’or que Salomon avait faits.

(La Bible, 1 Rois 15 v 25-26)

Roboam a été roi d’Israël de 931 à 913 environ. La cinquième année de son règne, lorsque Shishak a envahi son Royaume, correspond donc à l’an 926.

D’autres textes bibliques sur les guerres entre le Royaume d’Israël et l’Egypte mentionnent la présence de guerriers libyens dans l’armée égyptienne.

La mention biblique de Shishak/Sheshonq pourrait être la première référence écrite aux Amazighs, dans les textes historiques d’une autre nation antique.

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Couscous et tajine : histoire de la cuisine nord-africaine

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La cuisine traditionnelle nord-africaine, largement enrichie par des influences plus tardives, ressemble cependant toujours en grande partie à ce que mangeaient nos premiers ancêtres il y a des milliers d’années. Des formes anciennes de couscous et de tajine étaient déjà consommées par les Numides du roi Massinissa, et même avant. Dans cet article, nous découvrirons l’histoire de ces deux plats emblématiques de notre région.

Le couscous

La semoule de blé ou d’orge, deux céréales abondamment cultivées dans toute l’Afrique du Nord, était probablement l’aliment de base des premiers Nord-Africains. On la mangeait crue, avec du lait de chèvre ou de brebis. On l’appelait seksou (ⵙⴽⵙⵓ), du verbe kaskasa, broyer.

Le couscous cuit à la vapeur est probablement apparu dans le Royaume de Numidie. On a retrouvé des formes primitives de couscoussiers dans des tombes datant du règne de Massinissa.

Après les conquêtes arabes, le seksou était toujours consommé par les populations autochtones de toute l’Afrique du Nord. La recette de couscous, telle qu’on la connaît aujourd’hui, semble avoir été développée vers le 12° Siècle : le plat n’est pas attesté pendant la dynastie ziride (972-1148), mais apparaît à l’époque du califat almohade (1121-1269). Vers la même époque, un livre de cuisine arabe, écrit par un auteur ayyoubide (un sultanat égyptien, 1171-1260), contient trois recettes de couscous. On a retrouvé des couscoussiers datant du 12° Siècle, les plus anciens depuis ceux de Massinissa, dans le Souss marocain.

Le couscous s’est probablement répandu en Espagne avec les conquêtes maures, même si on ne le retrouve plus dans la cuisine traditionnelle espagnole aujourd’hui. Il est cependant toujours cuisiné dans la ville de Trapani, en Sicile, selon une vieille recette andalouse.

Le tajine

La viande et les légumes braisés dans un pot de terre est certainement la méthode de cuisson la plus ancienne et la plus répandue dans toute l’Afrique du Nord. Les plus anciens fragments de tajines remontent à l’époque du Royaume de Numidie. Plus surprenant : on a retrouvé des poteries d’origine nord-africaine, dont une forme primitive de tajine… en Ecosse, le long du Mur d’Antonin ! Ils ont probablement été apportés par des soldats romaines d’origine nord-africaine qui étaient stationnés là ; Quintus Lollius Urbicus, gouverneur de la Bretagne romaine de 139 à 142, était d’origine numide.

Originaire des montagnes de l’Atlas, le tajine semble avoir été adopté par les Arabes pendant le règne de Haroun al-Rachid (786-809), le plus grand des califes abbassides. Il est mentionné dans les Contes des Mille et Une Nuits. Aujourd’hui, on le trouve dans tout le Moyen-Orient.

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L’alphabet tifinagh : le plus ancien alphabet du monde ?

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Le tifinagh (ⵜⵉⴼⵉⵏⴰⵖ), l’alphabet traditionnel utilisé pour écrire la langue tamazight, est directement inspiré de l’ancien alphabet libyque, employé par les Amazighs dans l’Antiquité. On retrouve des inscriptions dans cet alphabet partout en Afrique du Nord, dans l’art rupestre, avec même quelques textes officiels, religieux ou administratifs. Le tifinagh pourrait être le plus ancien alphabet encore en usage au monde !

Histoire

Inscription gravée dans un rocher, Tinzouline, Maroc

L’alphabet libyque est probablement apparu il y a environ 3000 ans, en Afrique du Nord. Son lien avec l’alphabet phénicien est débattu : certains spécialistes pensent qu’il s’agit d’une adaptation, fortement modifiée, de l’alphabet phénicien, mais la majorité soutient que cet alphabet s’est développé d’après un modèle autochtone nord-africain, avec des influences phéniciennes limitées. Quoi qu’il en soit, les anciens Amazighs s’en servaient bien avant que l’Afrique du Nord ne soit sous l’influence des grandes civilisations du bassin méditerranéen.

Inscription rupestre à Oukaimeden, Maroc

Plusieurs milliers d’inscriptions ont été retrouvées, en Libye, en Tunisie, en Algérie et au Maroc actuels, et même dans les Îles Canaries ! Les plus anciennes sont surtout des inscriptions funéraires, gravées sur des rochers, mais on a aussi retrouvé des inscriptions peintes et accompagnées de dessins, notamment dans des grottes, avec une dimension surtout artistique.

Inscription bilinque punique-nubien

Par la suite, les Royaumes de Numidie et de Maurétanie se servaient de cet alphabet dans l’administration de leur territoire. Les inscriptions les plus connues sont celles du Temple de Massinissa, à Dougga (Teboursouk), en Tunisie actuelle. Etant donné que le roi numide Massinissa avait annexé une grande partie de l’ancien territoire carthaginois, ces inscriptions sont souvent bilingues, en punique et en numide, ce qui a permis aux spécialistes de s’en servir pour déchiffrer l’alphabet libyque utilisé à cette époque.

L’alphabet libyque a continué à être utilisé pendant l’ère romaine, surtout dans les régions rurales, où l’influence romaine était limitée.

Le tifinagh aujourd’hui

Après les conquêtes arabes, l’alphabet libyque a progressivement disparu en Afrique du Nord, remplacé par l’alphabet arabe.

Entrée de la ville de Kidal, au Mali, avec le nom de la ville en alphabet latin et tifinagh

Son usage s’est cependant maintenu dans le désert du Sahara, chez les Touaregs, qui s’en servent jusqu’à aujourd’hui. On a retrouvé une inscription en tifinagh dans la tombe de Tin Hinan, la légendaire reine des Touaregs. La société touarègue est une société orale, où la mémoire historique et toute forme de communication importante passe par la voie orale. L’alphabet écrit n’était traditionnellement employé que pour des jeux de mots et des messages courts, tandis que les premiers livres en langue touarègue, écrits en tifinagh, ne sont apparus qu’à l’ère moderne.

L’alphabet tifinagh moderne a été développé par l’Académie berbère (ⴰⴳⵔⴰⵡ ⵉⵎⴰⵣⵉⵖⵏ), une association culturelle amazighe (majoritairement kabyle) fondée en 1967 à Paris. Ses initiateurs se sont basés sur l’alphabet tifinagh touareg, qu’ils ont adapté à la phonétique kabyle. La promotion de l’alphabet tifinagh auprès des communautés amazighes d’Afrique du Nord et de la diaspora a joué un grand rôle dans le renouveau de l’identité culturelle amazighe.

Le drapeau amazigh, créé dans les années 1970 et adopté officiellement par le Congrès mondial amazigh (ⴰⴳⵔⴰⵡ ⴰⵎⴰⴹⵍⴰⵏ ⴰⵎⴰⵣⵉⵖ) en 1997, emploie la lettre yaz (ⵣ) de l’alphabet tifinagh. Cette lettre est devenue un des principaux symboles amazighs.

Panneau routier en arabe et tifinagh

Au Maroc, en 2001, l’Institut Royal de la Culture Amazighe (ⴰⵙⵉⵏⴰⴳ ⴰⴳⵍⴷⴰⵏ ⵏ ⵜⵓⵙⵙⵏⴰ ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ) a développé la langue tamazight standard marocain, en synthétisant des éléments des trois principaux dialectes amazighs du pays : le rifain (tarifit ⵜⴰⵔⵉⴼⵉⵜ), le tamazight de l’Atlas central (ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ) et le chleuh (tachelhyt ⵜⴰⵛⵍⵃⵉⵜ). Face à l’opposition entre partisans de l’alphabet latin ou arabe, le tifinagh a été adopté comme solution de compromis. Ce choix est cependant critiqué par beaucoup de militants amazighs, qui trouvent que cet alphabet difficile et encore largement méconnu limite l’accès à l’apprentissage de la langue. Le tamazight est une langue officielle du Maroc depuis 2011, mais le tifinagh, bien qu’adopté par l’Etat et enseigné dans les écoles, est encore largement limité aux panneaux routiers et aux manifestations culturelles, tandis que la plupart des Amazighs préfèrent écrire leur langue en alphabet latin.

En Algérie, où le tamazight a été reconnu comme langue officielle en 2016, le tamazight standard algérien, en cours de développement, emploie l’alphabet latin. Les Kabyles, la principale communauté amazighe du pays, préfèrent aussi écrire leur langue, le taqbaylit (ⵜⴰⵇⴱⴰⵢⵍⵉⵜ), en alphabet latin (alors que la plupart des membres de l’Académie berbère étaient Kabyles). Le tifinagh est employé surtout par les Touaregs du Sud algérien.

En Tunisie et en Libye, le tamazight n’est toujours pas officiellement reconnu. Avant la Révolution libyenne, l’usage public du tifinagh était même illégal en Libye.

Le tamacheq (ⵜⵎⴰⵛⵇ), une langue touarègue écrite en alphabet tifinagh, est devenu une langue officielle du Mali, depuis 2023.

Pour conclure, nous recommandons cette application pour apprendre à lire le tifinagh sur votre téléphone, ainsi que cet outil de conversion automatique du tifinagh en alphabet latin ou arabe.

Les Amazighs, les premiers Nord-Africains

La khamsa, symbole emblématique de l’Afrique du Nord

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Pendentif dans une voiture

La khamsa, une main ouverte en signe de protection, est un symbole omniprésent dans toute l’Afrique du Nord, qu’on retrouve aussi ailleurs dans le bassin méditerranéen. On en voit de toutes les couleurs et de toutes des formes, sur les battants des portes et sur les murs des maisons, sur les vêtements et, évidemment, sous forme de bijoux. On dit qu’elle porte chance à ceux qui la portent et qu’elle protège contre le mauvais œil. Si on est musulman, on l’appelle main de Fatma, ou main de Myriam, pour les juifs. Dans cet article, nous découvrirons l’histoire de ce porte-bonheur emblématique de notre région du monde.

Stèle punique avec une main ouverte, Carthage

Historiquement, le symbole de la main protectrice semble être apparu en Mésopotamie, sur des amulettes consacrées à la déesse assyrienne Ishtar. De là, il s’est diffusé dans tout le Proche-Orient, puis en Afrique du Nord, avec les navires phéniciens. On le trouve fréquemment à Carthage, ainsi que dans les colonies phéniciennes en Espagne, souvent associé aux signes des dieux puniques Tanith et Baal-Hammon. Il était supposé protéger les femmes, notamment en augmentant leur fertilité et en promouvant des grossesses saines. Les Amazighs l’ont ensuite emprunté aux Carthaginois et ont popularisé son emploi dans toute l’Afrique du Nord, bien avant l’arrivée des religions monothéistes.

Khamsa traditionnelle stylisée

Sa forme traditionnelle est entièrement symétrique, avec deux doigts tournés vers l’extérieur. La main peut être orientée vers le haut ou vers le bas. Elle est souvent bleue, une couleur considérée comme portant bonheur, comme pour toutes les maisons entièrement peintes en bleu qu’on trouve dans la région, de Chefchaouen à Sidi Bou Saïd. Enfin, elle peut être associée à d’autres symboles, placés en plein centre, dans la paume de la main, pour encore plus de force. Le plus courant est l’œil, réminiscence du vieux symbole égyptien de l’œil de Horus.

Heurtoir de porte en forme de khamsa, pour protéger la maison

Dans l’islam, la main est devenue celle de Fatima, la fille du Prophète Mohammed, considérée comme la plus vertueuse des femmes. En fait, l’appellation « main de Fatima » (souvent abrégée en « main de Fatma ») est probablement d’origine coloniale, ce qui ne l’empêche d’être largement utilisée par les musulmans non arabophones aujourd’hui. En arabe, on préfère l’appeler khamsa, en référence aux 5 doigts de la main. Les quatre écoles de l’islam sunnite condamnent la khamsa comme une superstition pré-islamique, mais elle demeure néanmoins très présente dans la piété populaire. Les mains musulmanes sont souvent ornées de la chahada.

Main de Myriam

Les juifs, eux, l’appellent main de Myriam, la sœur de Moïse. D’après une tradition juive nord-africaine, les Hébreux, avant leur sortie d’Égypte, ont dessiné une main en traces de sang sur les portes de leurs maisons, afin de se protéger contre l’ange de la mort. La Torah raconte effectivement comment Dieu leur a ordonné de couvrir leurs portes du sang de l’agneau sacrifié pour la Pâque, mais le texte ne mentionne pas de forme particulière.

En Espagne, longtemps occupée par les Maures musulmans, il y avait aussi des mains chrétiennes, appelées « mains de Marie », la mère de Jésus. 30 ans après la fin de la domination islamique, elles étaient encore si courantes que l’Empereur Charles Quint a été obligé de les interdire, du fait de leur absence de fondement dans les textes sacrés chrétiens.

Plus récemment dans l’histoire, plusieurs mouvements de libération nationale et partis politiques nationalistes nord-africains ont adopté la khamsa sur leur drapeau, comme symbole de leur lutte. Voir, par exemple, ci-contre, un drapeau du mouvement national algérien.

Khamsas en or, du Sud de la Tunisie

Au-delà des religions, la main ouverte, le plus souvent féminine, en signe de protection ou de prospérité, est un symbole universel, qu’on retrouve dans beaucoup de civilisations à travers le monde entier. La khamsa, sous sa forme actuelle, est clairement liée à l’Afrique du Nord, même si on la retrouve aussi ailleurs dans le bassin méditerranéen. Elle n’appartient pas à une religion, nation ou identité ethnique particulière, mais elle est un patrimoine commun à tous les Nord-Africains, au-delà de leurs différences. Pour en savoir plus

Pour conclure, voici quelques images de khamsas que nous trouvons particulièrement belles ou originales.

Khamsa antique
Khamsa en argent, tradition amazighe
Khamsa turque, plus anatomique
Céramique, medina de Nabeul, Tunisie
Pendentif khamsa moderne
Collier de la bijouterie Mauboussin

Et notre préférée…

Khamsa dessinée au henné