Le christianisme en Afrique du Nord

Les donatistes : un autre christianisme nord-africain

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Aux 4° et 5° Siècles, la vaste majorité de la population d’Afrique du Nord était chrétienne, mais appartenait à un courant religieux considéré comme hérétique par l’Eglise officielle : le donatisme, né en Afrique comme un mouvement de protestation des populations autochtones contre l’emprise romaine sur les affaires religieuses.

Contexte

Au tout début du 4° Siècle, l’Eglise chrétienne dans l’Empire romain est frappée par une nouvelle vague de persécution, la pire de toutes. Les lieux de culte chrétiens sont détruits, leurs textes sacrés brûlés et plus de 3000 croyants mis à mort pour leur foi. L’Eglise d’Afrique romaine est particulièrement touchée, ce qui lui vaut son surnom d’ « Eglise des martyrs ».

Constantin, le premier Empereur chrétien

En 311, les Empereurs Galère (en Orient) et Constantin (en Occident) signent un édit de tolérance qui met fin aux persécutions : pour la première fois dans l’histoire, les chrétiens peuvent pratiquer leur foi librement. L’année suivante, en 312, l’Empereur Constantin lui-même se convertit au christianisme.

Les chrétiens de l’Empire romain ont vécu ces changements comme un immense soulagement. Ils auront cependant aussi des conséquences inattendues : maintenant que l’Empereur est chrétien, l’Eglise sera de plus en plus influencée par la politique impériale romaine, au détriment de sa vocation spirituelle. Ce développement ne plaît pas aux peuples qui, comme les Amazighs d’Afrique du Nord, sont hostiles à la domination romaine et attachés à leur liberté.

Naissance du donatisme

La controverse donatiste a commencé comme une querelle théologique sur l’attitude que l’Eglise doit adopter face aux croyants qui, pendant la persécution, avaient renié leur foi sous la contrainte. Cette question préoccupait déjà l’Eglise au siècle précédent, à l’époque de l’évêque Cyprien de Carthage.

Portrait tardif de Donatus

En 311, juste après la fin des persécutions, un diacre de Carthage, Cécilien, est choisi comme le nouvel évêque de la ville. Certains chrétiens protestent contre cette nomination : Cécilien est accusé d’avoir livré des textes sacrés aux autorités romaines pendant la persécution, pour qu’ils soient brûlés. Pour les adversaires de Cécilien, un homme coupable d’une telle faute ne peut exercer des responsabilités dans l’Eglise. 70 évêques de Numidie, réunis secrètement à Carthage, choisissent un autre évêque, Mensurius. Lorsque celui-ci meurt peu après, Donatus, auparavant évêque de Casae Nigrae (Negrine, wilaya de Tebessa, Algérie), est choisi pour lui succéder. Le charismatique Donatus deviendra le chef de file du mouvement.

Ruines d’une église à Tipasa, Algérie

Deux ans après, un concile d’église présidé par l’évêque de Rome condamne le donatisme. Cécilien est innocenté des accusations contre lui et reconnu comme le seul évêque légitime de Carthage. Le concile affirme aussi que la validité des sacrements ne dépend pas de la dignité des hommes qui les administrent, mais de Dieu qui agit à travers ces hommes, si bien que, même si Cécilien était effectivement coupable, cela n’empêche pas Dieu de continuer à manifester sa grâce à l’Eglise par son intermédiaire.

Eglise donatiste, Sbeïtla, Tunisie

Les donatistes persistent néanmoins dans leur refus de se soumettre à un évêque qu’ils jugent indigne. A travers toute l’Afrique romaine, de plus en plus d’évêques rejoignent leur camp avec leurs fidèles. D’autres groupes chrétiens dissidents plus anciens les rejoignent également. Toute l’Eglise chrétienne d’Afrique du Nord est divisée : dans beaucoup de villes, on peut trouver aujourd’hui les ruines de deux églises, une catholique (romaine) et une donatiste, souvent situées côte à côte. Au-delà de la question théologique à l’origine du conflit, les chrétiens nord-africains refusent surtout de se voir imposer leurs choix par l’Eglise de Rome.

Donatistes et catholiques se réclament tous deux de l’héritage de Tertullien et Cyprien de Carthage : les premiers évoquent leur insistance sur la sainteté et l’intransigeance avec le péché, tandis que les autres font appel à leur enseignement sur l’unité de l’Eglise.

Alors que les catholiques emploient uniquement le latin pour le culte chrétien, les donatistes se servent des langues amazighes locales, ce qui explique certainement leur succès.

Avec le temps, des foules de plus en plus nombreuses affluent dans les églises donatistes : esclaves en fuite, paysans sans terres, Amazighs des campagnes hostiles à la présence romaine sur leurs terres ancestrales… Le donatisme deviendra rapidement majoritaire en Afrique du Nord. C’est à cette époque que le christianisme pénétrera le plus loin vers l’intérieur des terres. Avec sa popularité, le mouvement perdra cependant son caractère spirituel. La plupart des donatistes étaient certainement des croyants sincères, mais ils se sont compromis en accueillant des hommes avec des motivations davantage sociopolitiques. Bientôt, ils feront même alliance avec le pouvoir politique…

Les circoncellions

Circoncellions

Les circoncellions, ou agonistici, étaient des bandes violentes qui luttaient contre les injustices dont les populations rurales d’Afrique du Nord étaient victimes. Ils exigeaient la libération des esclaves et l’annulation de toutes les dettes (car c’étaient surtout les pauvres qui s’endettaient auprès des riches propriétaires terriens). Ils maraudaient dans les campagnes, incendiant des fermes et s’attaquant aux voyageurs et à tous ceux qu’ils voyaient comme des ennemis.

A l’origine, les circoncellions étaient un mouvement purement social, mais vers 340, ils ont fait alliance avec les donatistes. Avec cette alliance, ils ont repris à leur compte l’idée chrétienne du martyre : ils s’attaquaient à présent aux postes militaires romains, armés de simples bâtons, espérant ainsi mourir en martyrs. Leur cri de guerre était : « Laudate Deum », « Louange à Dieu ».

Beaucoup de donatistes n’étaient pas du tout favorables aux excès des circoncellions. Les responsables donatistes de Carthage voulaient se dissocier clairement d’eux, mais ils craignaient de diviser leur mouvement, car les évêques de Numidie et de Maurétanie les soutenaient.

Vers 345, alors que les circoncellions ont commencé une insurrection à grande échelle contre les maîtres d’esclaves et les créditeurs, les autorités romaines sont finalement intervenues pour les réprimer. Pour les Romains, il n’y avait aucune différence entre donatistes et circoncellions : les deux mouvements étaient de dangereux fauteurs de troubles à éliminer.

La révolte de Firmus

Petra (Maklou), la forteresse de Firmus

Après les circoncellions, les donatistes trouveront un nouvel allié de circonstance, une alliance qui leur nuira tout autant au final.

En 370, le prince maure Firmus se révolte contre les Romains et se proclame roi de Maurétanie. Les donatistes le soutiennent, espérant être libérés de la domination romaine grâce à lui. Firmus est vaincu et les donatistes sont décrédibilisés. (Nous publierons un article détaillé sur la révolte de Firmus)

Le dénouement

Avec le temps, de plus en plus de donatistes sont désillusionnés par l’évolution du mouvement. Vers 370-380, le théologien Tyconius sera exclu par les donatistes pour avoir condamné leur radicalisme. Vers 385, l’évêque catholique Optat de Milève (Mila) écrit un traité contre les donatistes, qui ramènera beaucoup de donatistes modérés à l’Eglise catholique.

Augustin d’Hippone

Le célèbre Augustin, le plus grand théologien chrétien d’Afrique romaine, découvre la controverse donatiste après sa nomination en tant qu’évêque d’Hippone, en 395. Alors que les donatistes sont majoritaires au sein de la communauté chrétienne de sa ville, il convaincra la plupart d’entre eux de revenir à l’Eglise catholique, par le dialogue et son attitude charitable. Il rencontre plusieurs évêques donatistes d’autres villes et malgré son désaccord avec eux, il parle d’eux avec beaucoup de respect et les décrit comme des hommes pieux et droits.

La principale figure donatiste tardive est l’évêque Optat de Thamugadi (Timgad). En 395, il soutient la révolte de Gildon, le frère de Firmus, contre l’Empereur.

En 411, l’Empereur Honorius décide d’organiser une conférence à Carthage, afin de résoudre cette controverse une fois pour toutes. 286 évêques catholiques et 279 évêques donatistes se réunissent pour débattre de ce qui les oppose. Le porte-parole des catholiques est Augustin d’Hippone, tandis que les donatistes sont représentés par Pétilien, l’évêque donatiste de Constantine, qui était auparavant un avocat réputé. Le débat est présidé par Marcellin, le proconsul d’Afrique romaine.

Augustin discute avec les donatistes

Le débat se caractérise à la fois par l’attitude conciliante des catholiques, qui sont prêts à laisser les donatistes garder leurs évêques et leurs lieux de culte s’ils acceptent de revenir à l’Eglise catholique, et par l’arrogance des donatistes, qui refusent tout compromis. Au final, les donatistes sont condamnés à réintégrer l’Eglise catholique. Les évêques et assemblées donatistes qui acceptent peuvent garder leurs évêchés et leurs lieux de culte, mais ceux qui refusent s’exposent à des peines de prison.

La plupart des donatistes se soumettent et rejoignent l’Eglise catholique. Ceux qui persistent sont persécutés par les autorités romaines, avec la complicité des autorités ecclésiales catholiques. La triste histoire de la persécution des derniers donatistes montre comment une religion encore elle-même persécutée il y a peu, peut elle-même devenir persécutrice lorsqu’elle se retrouve associée au pouvoir politique.

De petites communautés donatistes rurales ont survécu jusqu’à l’occupation vandale, puis connu un certain renouveau pendant la période byzantine. La présence donatiste a probablement facilité la conquête arabe de la région : les Juifs et chrétiens donatistes, persécutés par les Byzantins, voyaient les envahisseurs musulmans comme des libérateurs.

Impact du donatisme

Mosaïque donatiste, Sbeïtla, Tunisie

La controverse donatiste évoque la tension permanente entre une religion qui se veut universelle, avec une institution centralisée, et son expression locale, au sein d’une culture particulière. Les donatistes nous rappellent les mouvements kharijites qui ont prospéré en Afrique du Nord plusieurs siècles après, en opposant un « islam amazigh » à l’islam « arabe ». Dans le monde chrétien, leur refus de se soumettre à une Eglise officielle jugée « impure », compromise avec le pouvoir politique, se rapproche des Réformateurs protestants du 16° Siècle.

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