Le christianisme en Afrique du Nord

Arius le Libyen : une théologie chrétienne alternative

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Au début du 4° Siècle, alors que le christianisme commence à s’établir comme la nouvelle religion dominante de l’Empire romain, une importante polémique éclate au sein de l’Eglise autour de la nature de Christ. Arius, le fondateur de la doctrine arienne, était d’origine libyenne.

Contexte

Tertullien de Carthage, le premier auteur à mentionner la Trinité

Les chrétiens des premiers siècles croyaient que Jésus-Christ est Dieu devenu homme : c’est la doctrine de l’incarnation. Les textes sacrés emploient l’expression « Fils de Dieu » – non pas dans le sens d’une filiation charnelle, comme si Dieu avait eu un enfant avec une femme humaine, mais dans un sens d’origine et d’identité, comme le citoyen d’une nation peut être appelé « fils de la patrie ». La doctrine de la Trinité est fondée sur cette double nature de Christ. Le premier à employer le terme de Trinité est l’auteur chrétien amazigh Tertullien de Carthage.

Mieux comprendre la Trinité

Les Evangiles présentent Christ comme Dieu, le Créateur, qui a choisi de s’unir à nous, d’entrer dans sa création afin de montrer à ses créatures la voie du salut : c’est la doctrine de l’incarnation. Même dans son humanité, sa naissance miraculeuse, d’une femme, Marie, qui était vierge, atteste de sa divinité. En devenant homme, il n’a jamais cessé d’être Dieu. Etant Dieu, il existait de toute éternité et le monde a été créé par lui ; étant homme, il était à tous égards semblable à nous, il a connu la faim, la soif, la fatigue et la souffrance. Parce qu’il est homme, il a été soumis à toutes les tentations que nous connaissons et peut donc comprendre notre faiblesse ; parce qu’il est Dieu, il a vécu une vie parfaite, sans jamais commettre de péché. Ensuite, il est mort sur la croix, comme sacrifice parfait pour la rédemption de l’humanité. Enfin, il est ressuscité, il a remporté la victoire sur la mort, afin d’ouvrir la voie de la vie éternelle à tous ceux qui croiront en lui.

Pour illustrer la relation entre Dieu le Père, Christ le Fils et le Saint-Esprit de Dieu, à la fois un et distincts, les premiers théologiens chrétiens ont développé la doctrine de la Trinité (Tri-Unité). Le terme de Trinité n’apparaît pas dans la Bible, mais la doctrine elle-même est clairement présentée. Le premier à employer ce terme pour résumer l’enseignement biblique est l’auteur chrétien amazigh Tertullien de Carthage.

Tous les auteurs chrétiens des trois premiers siècles croyaient en cette doctrine.
Certains, pour la plupart de culture grecque, mettaient davantage l’accent sur l’unité de Christ avec Dieu le Père : il n’est pas comme les nombreux « fils de dieux » de la mythologie, mais il est pleinement Dieu et pleinement homme, Dieu l’Unique, l’Eternel, le Tout-Puissant, qui s’est incarné.
D’autres, notamment l’école théologique d’Antioche, insistaient plutôt sur la distinction entre les personnes de la Trinité : Dieu le Père est la Source du plan divin, le Fils est son accomplissement par l’incarnation, le Saint-Esprit est celui qui révèle ce plan.
D’autres encore s’intéressaient au rapport entre la divinité de Christ et son humanité : Christ est Dieu, mais pendant sa vie terrestre, il était soumis aux limites humaines, comme un roi qui choisit de quitter son palais pour vivre au milieu de ses sujets serait toujours roi, mais ne pourrait plus exercer son autorité royale. Cela explique pourquoi il priait, jeûnait et vivait dans la dépendance de Dieu.
Tous étaient cependant d’accord que Christ est Dieu fait homme.

Vie d’Arius

Arius

Arius est né vers 250, à Ptolémaïs, en Cyrénaïque romaine, une des régions les plus fortement chrétiennes de l’Empire. Il était issu d’une famille chrétienne d’origine amazighe. Son nom pourrait être la forme latine du nom amazigh Ariuc. Son père s’appelait Ammonius, un nom courant en Egypte et en Cyrénaïque à cette époque, qui fait référence au dieu égyptien Ammon, ce qui montre qu’il était probablement d’arrière-plan païen.

Enfant, Arius lit les textes sacrés avec son père et se montre déjà avide d’apprendre. Dans sa jeunesse, il part poursuivre ses études en Syrie. Il étudie la théologie chrétienne auprès de Lucien d’Antioche, un enseignant influent, qui est mort martyr en 312. Il a probablement aussi reçu une formation philosophique : sa doctrine pourrait être influencée par des penseurs néoplatoniciens en vogue à cette époque, comme Jamblique, qui vivait en Syrie.

Martyre de Marc

Arius s’installe ensuite à Alexandrie, où il prend des responsabilités dans la communauté chrétienne. Pendant la persécution de Dioclétien, il se fait connaître pour son courage face à l’hostilité des autorités romaines. En 313, il devient prêtre dans l’Eglise d’Alexandrie. Il sert dans le district de Baucalis, près du port d’Alexandrie, où Marc l’Evangéliste aurait été mis à mort. Il devient un prédicateur populaire, avec une réputation ascétique. Sa popularité lui permet de diffuser ses idées. En 318, il commence à s’opposer ouvertement à l’évêque Alexandre d’Alexandrie, sur la doctrine de la Trinité.

La vie d’Arius n’est connue que par ses ennemis. Même le portrait hostile qu’ils font de lui laisse cependant ressortir l’image d’un homme pieux, pur et droit, avec une excellente connaissance des textes sacrés, doté d’une grande finesse de pensée, qui savait exposer ses idées clairement d’une manière convaincante. Il est décrit comme de grande taille, avec une voix douce, toujours vêtu simplement, d’un manteau court et d’une tunique sans manches.

L’écrivain américain Nathan Chapman Kouns a écrit un roman historique, Arius the Libyan (Arius le Libyen), inspiré de la vie d’Arius, qui donne vie à l’arrière-plan historique et culturel de l’Afrique du Nord antique d’une manière éclatante. Ce roman peut être lu en ligne (en anglais) sur cette page.

La doctrine arienne

Arius croit que Christ est le premier être créé par Dieu dès avant la création du monde, mais qu’il est une créature, distincte de Dieu, non pas Dieu lui-même. Par conséquent, il existe auprès de Dieu depuis bien avant son incarnation, mais il n’est pas éternel : il a été créé, et il fut un temps où il n’existait pas. Il a vécu une vie humaine parfaite, avec l’aide de Dieu, non par sa propre nature divine. Ainsi, Christ était « divin » parce que Dieu lui avait donné une partie de sa divinité, mais il n’était pas Dieu lui-même.

Cette doctrine s’inspire de l’enseignement de l’école théologique d’Antioche, qui insistait sur la distinction entre les personnes de la Trinité et sur la subordination du Fils au Père. Elle va cependant beaucoup plus loin, en niant que le Père et le Fils sont un. Certains spécialistes pensent que le véritable auteur de la doctrine arienne est Lucien d’Antioche, qui l’a enseignée à Arius.

Trois sources écrites par Arius, dans lesquelles il explique sa doctrine, ont été conservées : sa confession de foi adressée à l’évêque d’Alexandrie, sa confession de foi adressée à l’Empereur Constantin et une lettre à l’évêque Eusèbe de Nicomédie. Ses autres écrits ont été brûlés lors de sa condamnation.

Une controverse violente

Portrait d’Arius au Concile de Nicée

La doctrine d’Arius s’oppose à la doctrine trinitaire, acceptée avec certaines nuances par l’ensemble de l’Eglise chrétienne avant lui. Elle pose un problème qui menace de saper les fondements mêmes de la foi chrétienne : si Christ n’est pas Dieu, comment peut-il être le Rédempteur parfait dont l’humanité a besoin ?

Pour cette raison, Arius fait face à une forte opposition. Il est condamné par un concile de prêtres d’Alexandrie. Sa doctrine s’est cependant déjà répandue bien au-delà de sa ville, dans toute la partie orientale du monde romain, d’autant plus que, pour faciliter leur diffusion, Arius a mis ses idées en musique et en vers, sur la mélodie de chansons populaires. L’arianisme est particulièrement populaire en Cyrénaïque, la région d’origine d’Arius. Des évêques influents soutiennent Arius, notamment Eusèbe de Nicomédie (Izmit, en Turquie actuelle), la capitale de l’Empire romain d’Orient avant la fondation de Constantinople.

L’Empereur Constantin

La polémique prend une telle ampleur que l’Empereur Constantin, qui s’est converti au christianisme en 312, décide d’intervenir. L’Empereur ne s’intéresse pas particulièrement à la querelle théologique, mais il souhaite préserver l’unité de l’Eglise chrétienne pour des raisons politiques. En 325, il convoque un concile à Nicée (Iznik, en Turquie actuelle), pour résoudre la question.

Plus de 300 évêques venus de tout l’Empire participent à ce concile pour débattre de la question. Les discussions sont menées par l’évêque Ossius de Cordoue, en Espagne. Contrairement à une idée courante, l’Empereur n’a pas cherché à imposer sa propre doctrine à travers ce concile : il n’intervient que très peu dans les débats, se contentant d’encourager les évêques à se mettre d’accord pour éviter une division.

Nicolas de Myre gifle Arius

Le Concile de Nicée dure plus de deux mois. Une faction modérée, menée par l’évêque et historien de l’Eglise Eusèbe de Césarée, propose une formulation intermédiaire sur laquelle les partisans et les adversaires d’Arius peuvent se mettre d’accord, mais les anti-ariens refusent, estimant que la question est trop fondamentale pour un tel compromis. D’après une légende, l’évêque Nicolas de Myre, en Lycie (Sud-Ouest de la Turquie actuelle) aurait giflé Arius lors du concile. Pour l’anecdote, Nicolas de Myre est considéré comme la figure historique à l’origine du Père Noël.

Le Credo de Nicée

A l’issue des débats, le Concile de Nicée adopte une confession de foi, qui affirme clairement la doctrine trinitaire. L’arianisme est condamné comme hérétique. Sur les plus de 300 évêques présents, seuls deux évêques, tous deux de Cyrénaïque, refusent d’accepter cette confession de foi : Secundus de Ptolémaïs et Théonas de Marmarique. L’évêque Zopyrus de Barca (El-Marj) accepte la confession de foi, mais refuse de signer la condamnation d’Arius. Le Credo de Nicée demeure une confession de foi commune à l’ensemble des églises chrétiennes, jusqu’à aujourd’hui.

Après le Concile de Nicée, Arius, exilé, se réfugie en Palestine.

Après le Concile

Athanase d’Alexandrie

L’évêque Alexandre d’Alexandrie, l’artisan de la condamnation d’Arius, meurt en 327. Son successeur, Athanase, deviendra le champion de la doctrine nicéenne, le principal adversaire de l’arianisme au cours des prochaines décennies, avant et après la mort d’Arius.

Dans les années qui suivent, l’Empereur Constantin, par souci d’apaisement, autorise les partisans d’Arius à revenir d’exil. Arius lui-même est restauré dans la communion de l’Eglise en 336, après avoir accepté de reformuler certaines de ses idées les plus problématiques. L’évêque Athanase d’Alexandrie, qui s’oppose à sa réadmission, est lui-même exilé.

Arius meurt en 336, peu avant sa réadmission formelle au sein de l’Eglise. Il est possible qu’il ait été empoisonné.

L’arianisme après Arius

Baptême de Constantin

La doctrine arienne ne disparaît pas pour autant. L’évêque Eusèbe de Nicomédie, qui n’a accepté le Credo de Nicée que sous la pression de l’Empereur, continue à défendre la doctrine d’Arius. Les deux hommes se connaissent depuis leur jeunesse : ils ont étudié ensemble auprès de Lucien d’Antioche. L’Empereur Constantin choisit l’évêque arien Eusèbe de Nicomédie pour le baptiser sur son lit de mort, en 337.

Eusèbe de Nicomédie

Constance II (337-361), le fils et successeur de Constantin, est arien. Avec l’aide d’Eusèbe de Nicomédie, il cherche à imposer l’arianisme dans tout son Empire. Athanase d’Alexandrie est exilé à cinq reprises et a passé en tout 17 ans en exil. A la fin du règne de Constance II, la doctrine arienne est majoritaire dans la moitié orientale de l’Empire. En Occident, cependant, où l’arianisme n’a jamais été très populaire, les évêques fidèles à la doctrine nicéenne, menés par Ossius de Cordoue, refusent de laisser l’Empereur leur dicter leur théologie. En Afrique du Nord, l’arianisme est quasi inexistant, sauf en Cyrénaïque. L’évêque amazigh Augustin d’Hippone a écrit un livre contre l’arianisme.

Julien, le successeur de Constance II (361-363), tente sans succès de rétablir le paganisme dans son Empire. L’Empereur Théodose (379-395) établit le christianisme comme religion officielle de l’Empire en 380. L’année suivante, la doctrine arienne est à nouveau condamnée par le Concile de Constantinople. A partir de là, l’arianisme disparaîtra progressivement du monde romain. En Cyrénaïque, il semble avoir déjà disparu au début du 5° Siècle, lorsque Synesios de Cyrène était évêque de Ptolémaïs.

Eglise arienne vandale de Henchir el Gousset, en Tunisie (Source : Zaher Kammoun)

L’arianisme survit cependant au-delà des frontières romaines : Ulfilas, un disciple d’Eusèbe de Nicomédie, a prêché le christianisme arien aux Goths et traduit la Bible dans leur langue. Sous l’influence des Goths, d’autres peuples germains se convertissent à l’arianisme. Les Vandales, qui envahissent l’Afrique du Nord en 429, sont ariens et persécutent les chrétiens autochtones nord-africains.

En Afrique du Nord, l’arianisme, lié aux Vandales, a probablement disparu pendant l’ère byzantine, avant l’arrivée de l’islam. En Europe, les derniers peuples ariens sont les Visigoths d’Espagne, qui se convertissent au christianisme nicéen en 589, et les Lombards du Nord de l’Italie, qui se convertissent en 671.

A notre époque, les Témoins de Jéhovah ont une doctrine proche de l’arianisme.

Arius et l’islam

Arius musulman – Image créée par ChatGTP

Dans le monde musulman, Arius est souvent vu comme un précurseur de l’islam, un défenseur du monothéisme pur, qui croyait en Christ comme un prophète humain, combattait l’idolâtrie de l’Eglise qui l’adorait comme Dieu et s’opposait au « polythéisme » (shirk) trinitaire.

En réalité, les croyances d’Arius étaient très différentes de l’islam. Il croyait que Christ existait déjà auprès de Dieu avant sa naissance terrestre, dès avant la création du monde. Il croyait aussi qu’il est mort sur la croix pour la rédemption de l’humanité et qu’il est ressuscité. Le Coran nie la mort et la résurrection de Christ.

Ironiquement, la doctrine arienne, qui fait de Christ une sorte de demi-dieu, un être divin en dehors de Dieu, se rapproche bien plus du polythéisme que la doctrine trinitaire qu’il combattait !

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