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Lactance est un écrivain et rhéteur nord-africain du 4° Siècle. Après avoir commencé sa carrière dans son Afrique natale, il deviendra le conseiller de l’Empereur romain Constantin. Après avoir été lui-même victime, en tant que chrétien, de la persécution religieuse sous les prédécesseurs de Constantin, il a beaucoup influencé la politique du premier Empereur chrétien, en l’encourageant à la tolérance religieuse pour tous ses sujets, chrétiens, juifs ou païens.
Vie de Lactance

Lucius Caecilius Firmianus, dit Lactance, est né vers 250, en Afrique romaine, dans une famille d’origine amazighe ou punique, selon les sources. Sa ville de naissance est inconnue : une inscription à Cirta (Constantine) mentionne un certain L. Caecilius Firmianus, mais on ne sait pas s’il s’agit de lui.
Dans sa jeunesse, il étudie la rhétorique auprès d’Arnobe de Sicca. On ne sait pas s’il s’est converti au christianisme sous l’influence d’Arnobe ou s’il était déjà chrétien avant lui. Il enseigne ensuite la rhétorique dans sa ville natale.
Vers 300, l’Empereur romain Dioclétien le recrute pour enseigner la rhétorique à la cour impériale. Il fait la connaissance de beaucoup de personnalités haut-placées, notamment le futur Empereur Constantin. En 303, Dioclétien publie un édit contre les chrétiens, qui ordonne que tous leurs lieux de culte soient détruits, leurs textes sacrés brûlés, leurs réunions interdites et tous les chrétiens qui servent dans l’administration impériale exclus. Lactance, qui a vu venir cet édit, démissionne de son poste à la cour peu avant sa publication. Au cours des prochaines années, plus de 3000 chrétiens, partout dans l’Empire (dont beaucoup en Afrique), sont mis à mort pour leur foi. Lactance est témoin de cette persécution et écrira par la suite un livre à ce sujet.
Dioclétien abdique en 305. Son successeur, Galère, continue à persécuter les chrétiens. Sous la pression croissante de Constantin, il sera finalement contraint de publier un édit de tolérance, en 311, quelques jours avant sa mort. Pour la première fois dans l’histoire romaine, le christianisme est une religion reconnue.
A la cour de Constantin

Le nouvel Empereur, Constantin, se convertit lui-même au christianisme en 312. Son intérêt pour la nouvelle religion est plus ancien : dès 310, en pleine persécution, il a choisi le chrétien Lactance comme tuteur de son fils. Après la conversion de l’Empereur, Lactance deviendra son principal conseiller en matière de politique religieuse.
Le contexte dans lequel Lactance exerce ces responsabilités est très particulier : les chrétiens ne sont plus persécutés et l’administration impériale favorise même la nouvelle religion, mais la majorité de la population de l’Empire est toujours païenne. L’élite, surtout, demeure attachée aux anciennes traditions religieuses. Dans ce contexte nouveau, l’Empereur se demande comment il doit se comporter envers ses sujets qui ne partagent pas sa foi. Doit-il chercher à l’imposer par la force, en persécutant les païens comme ses prédécesseurs païens persécutaient les chrétiens ? Lactance lui conseille, au contraire, de mener une politique de tolérance religieuse, fondée sur la nature volontaire du culte rendu à Dieu : la contrainte ne fait pas de nouveaux croyants, mais seulement des hypocrites.

Lactance expose sa vision de la tolérance religieuse au livre 5 de ses Institutions divines. Voici quelques extraits qui résument sa pensée : « Il ne faut pas user de force puisque la religion doit être libre. Il faut employer les paroles plutôt que les coups, afin que ceux qui l’embrasseront l’embrassent volontairement. […] Il y a une extrême différence entre la cruauté et la piété. La vérité et la justice ne s’accordent point avec la dureté ni avec la violence. […] Il faut défendre la religion non en tuant les autres, mais en mourant pour elle ; non par la rigueur des supplices, mais par la patience ; non par des crimes, mais par la foi. La religion étant un bien, elle ne veut point être défendue par le mal. Si vous entreprenez de la défendre en répandant le sang, en exerçant des cruautés, et en commettant des crimes, bien loin de la défendre vous la violez. Il n’y a rien de si volontaire que la religion, et elle est entièrement détruite pour peu que la liberté de celui qui offre son sacrifice soit contrainte. Le meilleur moyen de défendre la religion est de mourir pour elle. On l’autorise de cette sorte devant les hommes, et en même temps on conserve à Dieu la fidélité qu’on lui a vouée. […] La foi que nous gardons à Dieu est suivie d’une récompense d’autant plus solide et plus éclatante, qu’elle dure non seulement autant que la vie présente qui est fort courte, mais autant que la vie future qui est éternelle. »
L’argumentation de Lactance est fondée sur l’idée chrétienne de Dieu et de l’homme, sa créature, appelée à l’adorer en justice et en vérité, car Dieu est justice et vérité. Le véritable culte rendu à Dieu doit être volontaire : s’il est contraint, il ne sera pas sincère et n’aura donc aucune valeur. D’ailleurs, en persécutant les chrétiens, les païens ont montré par cela même qu’ils sont dans l’erreur, puisque la violence est contraire à la justice de Dieu.
Constantin s’est efforcé de mettre en pratique ces principes dans sa politique religieuse : ses lois et discours officiels affirment régulièrement la vérité du christianisme, mais aucune sanction n’est prévue pour ceux qui refusent de l’accepter. Les chrétiens qui abusent de leur nouvelle influence pour traiter injustement les juifs ou les païens sont sanctionnés. Il ne s’agit pas de neutralité religieuse, au sens de la laïcité occidentale, mais de liberté religieuse, fondée sur le droit à l’erreur.
On retrouve le même principe dans le Coran : « لَآ إِكْرَاهَ فِى ٱلدِّينِ قَد تَّبَيَّنَ ٱلرُّشْدُ مِنَ ٱلْغَىِّ » en français : « Nulle contrainte en religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement. » (Sourate 2:256) Le pacte d’Omar, entre le deuxième calife Omar ibn al-Khattab et les communautés chrétiennes et juives de Syrie, applique ce principe en reconnaissant les droits des minorités religieuses en terre d’islam. Lactance va cependant encore plus loin, en affirmant que la religion est entièrement une question de conscience individuelle, pas seulement communautaire, ce qui exclut par ex. l’interdiction de l’apostasie.

A notre époque, où de plus en plus de Nord-Africains résidant à l’étranger choisissent de revenir au pays à cause des discriminations croissantes contre les musulmans en Occident, tandis que de plus en plus de voix s’élèvent pour défendre le respect des libertés individuelles et le droit de choisir sa religion dans nos pays, les réflexions de notre « compatriote » Nord-Africain Lactance nous offrent un autre modèle de tolérance et de coexistence entre concitoyens aux convictions et aux choix de vie différents.
