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Aïd al-Adha (عيد الأضحى), la fête du sacrifice, qui commémore le sacrifice d’Abraham, le « Père des croyants », est la principale fête religieuse musulmane, à l’occasion de laquelle les familles sacrifient un mouton. En tamazight, cette fête est appelée « Tafaska », un nom directement inspiré d’une fête dont les Amazighs étaient déjà familiers bien avant l’islam : la Pâque. En Afrique de l’Ouest, ce nom est devenu « Tabaski ».
Le sacrifice d’Abraham

Les textes sacrés racontent comment Dieu a ordonné à Abraham (Ibrahim) de lui offrir son fils en sacrifice. Abraham, obéissant, s’est mis en route avec son fils. Au dernier moment, alors qu’Abraham s’apprêtait à tuer son fils, un ange l’a arrêté, en lui disant que son obéissance à Dieu, jusqu’à lui sacrifier même ce qu’il avait de plus cher, était suffisante pour montrer que son cœur était entièrement attaché à Dieu. Abraham a ensuite sacrifié le bélier à la place de son fils.
Le sacrifice d’Abraham, mentionné à la fois dans la Torah et dans le Coran, est un épisode fondamental de l’histoire sacrée des trois grandes religions monothéistes. Abraham est présenté comme un modèle de foi et d’obéissance à Dieu. Afin de commémorer le sacrifice d’Abraham, les familles musulmanes sacrifient un mouton pour l’Aïd al-Adha, le 10° jour du mois islamique de Dhou al-Hijjah.
Le sacrifice de la Pâque
En tamazight, la langue des populations autochtones d’Afrique du Nord, cette fête s’appelle Tafaska (ⵜⴰⴼⴰⵙⴽⴰ). Bien avant l’arrivée des premiers musulmans, les anciens Amazighs étaient familiers d’une autre communauté qui vivait parmi eux, qui croyait aussi en un Dieu unique et célébrait également une fête religieuse à l’occasion de laquelle ils sacrifiaient un mouton : les Juifs. Le nom « Tafaska » est certainement dérivé de la Pâque, une fête à la fois juive et chrétienne.

La Pâque juive, en hébreu Pessah (פֶּסַח), « passage », commémore la délivrance des Israélites de l’esclavage en Egypte, par le prophète Moïse (Musa). La veille de leur sortie d’Egypte, Dieu a dit à Moïse de demander à tous les membres de son peuple de sacrifier un agneau et de répandre son sang sur les portes de leurs maisons. La nuit suivante, Dieu a envoyé l’ange de la mort pour tuer tous les fils premiers-nés des Egyptiens, mais il « passa » les maisons des Hébreux, qui avaient du sang de l’agneau pascal sur leurs portes, sans y entrer.
Les Amazighs d’Afrique du Nord, qui voyaient leurs voisins Juifs sacrifier un agneau tous les ans pour la Pâque, ont fait le lien avec la coutume des nouveaux arrivants musulmans. La transformation de la lettre P en F est courante pour les mots tamazight empruntés au latin (par ex. pullus (poulet) / afullus).

A l’époque de l’arrivée de l’islam en Afrique du Nord, la plupart des habitants de la région étaient juifs ou chrétiens. Pour les Amazighs chrétiens, le sacrifice d’Abraham comme celui de la Pâque juive étaient des images d’un autre sacrifice : celui de Christ, sur la croix, pour racheter l’humanité du péché. La Pâque chrétienne est la fête de la résurrection de Christ, plus que de sa mort. Pour cette raison, les chrétiens n’offrent plus de sacrifices, parce qu’ils voient en la mort rédemptrice de Christ le sacrifice parfait, accompli une fois pour toutes. Les chrétiens d’Afrique du Nord étaient cependant toujours familiers des sacrifices d’animaux, même s’ils ne les pratiquaient plus.
Tafaska dans l’histoire
Le nom de Tafaska (ou Faska) s’est enraciné très tôt parmi les tribus amazighes, dont la langue était apparentée aux dialectes tamazight actuels. Il semble même y avoir eu des personnes qui portaient ce nom : ainsi, Abou Hafs Omar el Hintati, le chef de la puissante tribu Hintata des montagnes du Haut-Atlas, s’appelait à l’origine Faskat u Mzal Inti, avant que Ibn Toumert, le chef spirituel des Almohades, ne lui donne le nom d’Abou Hafs, d’après un compagnon du Prophète Mohammed, pour le remercier de sa fidélité. Ses descendants, les Bani Hafs, devinrent les fondateurs de la dynastie hafside, en Ifriqiya.
Avec l’islamisation de l’Afrique de l’Ouest, Tafaska est devenue Tabaski, d’abord en wolof, la langue d’une des premières ethnies subsahariennes converties à l’islam, puis pour tous les musulmans d’Afrique subsaharienne.
Le fait que les musulmans du Sud du Sahara aient adopté le nom amazigh, plutôt que le nom arabe, de la fête, s’explique par la présence de tribus nomades Sanhadja (Iznaguen ⵉⵥⵏⴰⴳⵏ) jusqu’aux environs du fleuve Sénégal. Leur vocation commerciale et leur monopole sur le commerce de l’or les rendait très influents dans les villes caravanières au Sud du Sahara. Le nom du fleuve Sénégal, ainsi que de l’Etat moderne du Sénégal, pourrait d’ailleurs venir des Sanhadja, dont le nom a été transcrit « Zenaga » par les premiers cartographes européens.
Par la suite, la dynastie almoravide, également d’origine amazighe sanhadja, a conquis Aoudaghost, dans le Royaume du Ghana, en 1054, étendant sa domination jusqu’au fleuve Sénégal. L’émir almoravide Abou Bakr ibn Omar est mort dans la région du Tagant, en Mauritanie actuelle, laissant derrière lui sa femme toucouleure enceinte de leur fils, Ndiadiane Ndiaye, qui, d’après la légende, est devenu le fondateur de l’Empire du Djolof, au Sénégal. Les Almoravides ont joué un rôle important dans l’islamisation de l’Afrique de l’Ouest et la légende de Ndiadiane Ndiaye illustre bien les liens étroits entre dynasties amazighes et royaumes musulmans d’Afrique de l’Ouest.
Aïd moubarak saïd à tous nos lecteurs !!!

