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L’Enéïde est une épopée écrite par le poète romain Virgile, qui raconte le périple d’Enée, l’ancêtre légendaire du peuple romain, qui fuit les ruines de Troie, sa ville natale, en quête d’une terre inconnue, l’Italie, où les dieux lui ont révélé que sa descendance fonderait une nouvelle Troie : Rome, une ville destinée à dominer le monde. L’intrigue se déroule plus de 1000 ans avant la fondation de l’Empire romain, mais, par un habile jeu de typologie, elle fait référence aussi à des personnages et à des événements plus récents de l’histoire romaine. Dans cet article, nous découvrirons comment ce poème, devenu le mythe fondateur de l’Empire romain, aborde Carthage et les guerres puniques.

En route pour l’Italie, Enée fait naufrage sur les côtes carthaginoises, où les premiers colons Phéniciens, dirigés par la reine Didon (Elissa), sont en train de construire la ville. Enée se réjouit tellement de voir cette ville naissante, avec ses constructions et ses lois, qu’il est tenté d’abandonner sa quête pour s’installer ici. En plus, Didon tombe follement amoureuse de lui et le supplie de rester pour régner sur Carthage avec elle. Enée et Didon vont même se marier secrètement, oubliant la promesse que Didon avait faite à son défunt mari Sychée (Acerbas) de ne jamais se remarier. Pire encore (d’un point de vue romain) : Enée commence à porter des vêtements phéniciens et adopte les coutumes de ce peuple étranger !
Pour le poète romain, Carthage représente le danger de la « fausse arrivée » : si Enée décide de faire passer son bonheur personnel avant sa destinée, de rester à Carthage avec Didon au lieu de partir en Italie, de devenir roi d’une ville au lieu de poursuivre la promesse d’un Empire universel qui ne sera fondé que par ses lointains descendants, alors Rome ne naîtra jamais ! Les dieux ne l’entendent pas ainsi : Jupiter lui envoie un messager pour lui ordonner de quitter Carthage. Enée, un héros appelé par les dieux à accomplir une mission sacrée, ne peut se laisser détourner de cette mission par ses propres passions.
Obéir à cet ordre divin est très difficile pour Enée : il aime profondément Didon et souffre de devoir la quitter. Malgré cela, il n’a pas d’autre choix que de se mettre en route. En cela, Enée est le prototype de l’homme romain vertueux, qui accomplit son devoir, quel que soit le prix à payer pour lui-même.
Lorsqu’elle l’apprend, Didon est furieuse : comment cet homme qu’elle aimait tant peut-il l’abandonner ? Enée, dans un discours aux accents très romains, lui explique qu’il ne s’appartient pas à lui-même : le destin a décrété qu’il devait fonder Rome, il n’a pas d’autre choix que d’obéir.

Après son départ, Didon sombre dans une folie furieuse qui la mènera jusqu’au suicide. En mourant, elle maudit Enée et toute sa descendance, en ces mots : « Que le peuple latin, que les fils de Carthage, Opposés par les lieux, le soient plus par leur rage ! Que de leurs ports jaloux, que de leurs murs rivaux, Soldats contre soldats, vaisseaux contre vaisseaux Courent ensanglanter et la mer et la terre ! Qu’une haine éternelle éternise la guerre ! Que l’épuisement seul accorde le pardon ! Enée est à jamais l’ennemi de Didon : Entre son peuple et toi point d’accord, point de grâce ! Que la guerre détruise, et que la paix menace ! Que ses derniers neveux s’arment contre les miens ! Que mes derniers neveux s’acharnent sur les siens ! » La malédiction de Didon est présentée comme la cause des guerres puniques : Hannibal, le lointain descendant de Didon, est l’instrument de sa vengeance.
Dans l’Enéide, Didon est aussi une figure d’une autre reine étrangère : Cléopâtre d’Egypte, dont l’histoire d’amour avec le général romain Marc-Antoine a mis Rome dans un danger aussi grand que ses guerres contre Carthage. Enée, tant qu’il refuse de quitter Carthage et s’habille à la phénicienne, est Marc-Antoine, qui trahit Rome et ses valeurs pour les richesses de l’Egypte ; mais il devient Auguste lorsqu’il repart pour l’Italie afin d’accomplir sa destinée : fonder Rome et son Empire.
