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A l’apogée de Carthage, des navires carthaginois remontaient l’Océan atlantique, vers l’Espagne, puis le Nord de l’Europe, pour acheter de l’argent et d’autres métaux qui abondaient dans cette région. Leur ultime destination était la lointaine Bretagne, où certains marchands carthaginois s’étaient installés pour faciliter le commerce de métaux. Cette présence carthaginoise en Bretagne a laissé des traces, avec des pièces de monnaie, mais aussi certains noms de lieux qui pourraient être d’origine punique.

Dès les premiers siècles après la fondation de Carthage, la ville a établi des liens commerciaux avec les Tartessiens, en Espagne, qui lui vendaient des métaux. En plus de l’or et de l’argent, les métaux les plus demandés étaient l’étain et le cuivre, qui servaient à produire du bronze. Le monopole carthaginois sur le commerce atlantique de l’étain a permis à Carthage de devenir le seul important producteur de bronze dans la région. Vers le 5° Siècle avant notre ère, le besoin croissant de plus grandes quantités de métaux a poussé les Carthaginois à explorer les côtes du Nord de l’Europe, jusqu’en Bretagne.
Des pièces de monnaie puniques ont été retrouvées à travers toute la Bretagne (voir carte), surtout dans les régions côtières, mais aussi à l’intérieur des terres. Cela montre que les marchands carthaginois ne restaient pas sur les côtes, mais circulaient dans toute l’île. Après la chute de Carthage, des marchands numides ont pris leur place. On a retrouvé des pièces de monnaie numides, datant des règnes de Massinissa et de ses successeurs, jusqu’à Juba II (voir carte). C’est au Nord qu’on trouve les pièces les plus récentes, ce qui montre qu’avec le temps, les marchands numides sont allés de plus en plus loin vers le Nord.

Une autre preuve potentielle d’une présence punique en Bretagne est la découverte d’une ancre de type méditerranéen, datant du 5° au 2° Siècle avant notre ère, près de Plymouth, dans la péninsule de Cornouailles. Cette région était particulièrement riche en étain. L’ancre appartenait probablement à un navire punique, ou peut-être grec, qui avait accosté dans les Cornouailles.
En Irlande, on a retrouvé le crâne d’un macaque de Barbarie à Eamhain Mhacha. Ce singe, originaire des montagnes de l’Atlas, était vendu comme animal de compagnie. Il a certainement été apporté par des marchands carthaginois.

Certains noms de lieux, en Bretagne et en Irlande, semblent aussi avoir une origine punique. Le plus évident est l’Île de Thanet, dans le Kent, qui viendrait de Tanit, la principale divinité carthaginoise. Gadès (Cadiz), la première colonie carthaginoise en Espagne, était également construite sur une île appelée l’Île de Tanit. Il est possible que des marchands carthaginois installés ici aient donné ce nom à l’île, du fait de la similitude géographique avec Gadès.
L’historienne et archéologue Caitlin Green, qui enseigne à l’Université de Cambridge, a écrit une série d’articles de recherche détaillés (en anglais) au sujet de la présence punique et numide en Bretagne avant l’ère romaine. Elle répertorie notamment une liste de 15 noms de lieux qui pourraient être d’origine punique. Tous ces lieux sont situés sur les côtes britanniques, beaucoup sont des îles, notamment les Îles Scilly, l’île de Sark, dans les îles anglo-normandes, et les Hébrides, en Ecosse.
La carte produite par Caitlin Green permet de répartir ces lieux en deux groupes : sur la côte Sud, notamment dans le Kent et autour de la péninsule de Cornouailles, et plus au Nord, en Ecosse actuelle. La présence de marchands carthaginois au Sud, où ils sont arrivés en premier, est assez logique, surtout dans les Cornouailles, qui étaient une importante région productrice d’étain. Leur présence dans les îles écossaises, plus surprenante, s’explique par les gisements d’étain situés à proximité.
Enfin, une origine punique a même été proposée pour les noms de la Bretagne et de l’Irlande : Bretagne viendrait de pretan, qui signifie « étain » en langue punique, tandis qu’Irlande (*Īweryon en vieux celtique) viendrait de i weriju, « île du cuivre ». D’autres possibilités existent, bien sûr. La complémentarité entre ces deux noms, le pays de l’étain et l’île du cuivre, les deux métaux qui, fusionnés, servent à fabriquer le bronze, rend cependant cette théorie particulièrement intéressante. La plupart des spécialistes pensent que ces deux noms ont une origine celtique, mais l’hypothèse d’une origine punique ne doit pas être écartée trop vite.
