Les Amazighs et les conquêtes arabes

Les Sept Saints des Regraga : une légende islamique

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Une légende raconte que, pendant la vie du Prophète Mohammed, sept hommes Amazighs ont voyagé à La Mecque, où ils se sont convertis à l’islam. Ensuite, ils sont retournés dans leur patrie, où ils ont annoncé l’islam aux tribus environnantes. Leurs descendants sont devenus la tribu Regraga, qui vit sur la côte atlantique du Maroc, entre Safi et Essaouira. Tous les ans, au début du printemps, leur confrérie religieuse organise un daour (pèlerinage), pour commémorer les Sept Saints des Regraga.

La légende des Sept Saints

D’après la légende, les Sept Saints des Regraga étaient des Amazighs, originaires du Maroc actuel. Ils étaient de religion chrétienne, mais attendaient la venue d’un dernier prophète. Leurs noms étaient Sidi Ouasmine Ilias, Sidi Said Essabek, Sidi Aissa Boukhabiya, Sidi Yaala ben Ouatil, Sidi Saleh, Sidi Boubker Achemasse et Sidi Aissa Mouloutad.

La zaouïa d’Akermoud, qui abrite les tombeaux de trois des Sept Saints (Source)

Un jour, ils ont entendu parler d’un homme extraordinaire qui prêchait la parole de Dieu en Arabie. Alors, ils se sont mis en route pour partir à sa rencontre. Arrivés à La Mecque, ils ont été émerveillés par l’enseignement de Mohammed, ont reconnu en lui le dernier prophète qu’ils attendaient et se sont convertis à l’islam. Ainsi, ils étaient des Compagnons du Prophète.

En arrivant à La Mecque, les Sept Saints ont eu la surprise de découvrir que le Prophète Mohammed parlait leur langue, miraculeusement, sans l’avoir apprise. En revanche, sa fille Fatima, qui ne comprenait rien de ce qu’ils disaient, a qualifié leur langue de rejraja, « clapotis », parce qu’elle trouvait que leur langage ressemblait au bruit d’une rivière sur des galets. Ce nom est devenu celui de leur tribu. (Une étymologie plus probable est que « Regraga » serait la forme arabisée de Iyragrāgn, du verbe arg, « bénir » en tamazight tachilhayt. Les Regraga seraient donc une tribu porteuse de baraka.)

Mausolée de Sidi Ouasmine, sur le Djebel Hadid (Source)

Après leur conversion, le Prophète les a chargés de retourner en Afrique du Nord, pour y annoncer l’islam. Tous les ans, les Sept Saints parcouraient leur région afin de prêcher l’islam aux tribus amazighes. Leur périple est à l’origine de la tradition du daour. Les tombeaux des Sept Saints sont les principaux sanctuaires des Regraga.

Cette légende n’est évidemment pas historique : aucune source islamique ne mentionne la visite des Sept Saints à La Mecque. Leur statut de Compagnons du Prophète était d’ailleurs mis en doute par les oulemas de Fès dès le 17° Siècle. La légende reflète cependant l’importance de la tribu Regraga dans l’histoire et la vie spirituelle de la région.

Les Regraga : une tribu d’apôtres

La région de Chiadma, vers Akermoud, depuis la zaouïa de Sidi Ouasmine (Source)

Les Regraga sont une tribu amazighe, de la confédération des Masmouda. Originaires du Jebel Hadid, ils vivent aujourd’hui dans la région de Chiadma, entre Safi et Essaouira. D’après l’Oulema marocain Mohamed Mokhtar Soussi, leur territoire s’étendait à l’origine sur le Souss et une partie du Sahara, de l’Oued Tensift à Seguia el-Hamra. Le sociologue marocain Abdelkader Mana a écrit un livre de référence sur l’histoire et les coutumes des Regraga.

Cette tribu jouait un rôle important dans la région, déjà à l’époque pré-islamique : ils étaient connus comme des apôtres (Hawâriyyûn), une tribu noble, très respectée pour leur baraka.

Avant l’arrivée de l’islam, les Regraga étaient chrétiens. Cela pose une question importante : alors que l’histoire du christianisme en Afrique du Nord était largement (mais pas entièrement) liée à l’influence romaine, comment une tribu si éloignée des frontières romaines se serait-elle convertie au christianisme ?

Selon leurs propres légendes, les ancêtres des Sept Saints des Regraga professaient une doctrine proche de l’arianisme, qui nie la divinité de Christ. Ils croyaient aussi que Christ avait annoncé qu’un dernier prophète viendrait après lui. Persécutés par l’Eglise officielle, qui les considérait comme hérétiques, ils se sont enfuis par la mer et ont accosté sur les rivages de l’Oued Tensift, à Kouz, où ils fondent un lieu de prière appelé Timzkden N’Houren (Mosquée des Apôtres). (Source) Cette version est suspecte : la doctrine arienne est plus proche de l’islam que la doctrine chrétienne orthodoxe, il s’agit donc probablement d’une réécriture de l’histoire des Regraga, après leur conversion à l’islam, pour rendre leurs origines religieuses plus conformes à l’idéal islamique. Par ailleurs, rien n’indique que certains groupes chrétiens pré-islamiques attendaient la venue d’un autre prophète après Christ : cette idée est apparue avec l’islam.

Il y a une autre explication, historiquement plus plausible. On sait qu’après la conquête vandale, certaines tribus amazighes se sont converties au christianisme sous l’influence de captifs chrétiens qui leur avaient été vendus comme esclaves par les Vandales. C’est le cas notamment de la tribu des Caprapicti, du Sud de la Tunisie. Il est possible que les Regraga se soient également convertis par de tels captifs.

D’après la légende, les Sept Saints ont annoncé l’islam aux tribus amazighes de la région. L’autorité religieuse de la tribu Regraga remonte cependant à avant l’ère islamique. On peut donc se demander s’il est possible que leur réputation vienne de ce qu’ils ont été la première tribu chrétienne de la région et ont annoncé le christianisme aux autres tribus ? C’est impossible à prouver, mais plausible.

Le moussem des Regraga

Aujourd’hui, les Regraga se répartissent sur treize zaouïas, éparpillées à travers la région de Chiadma : Akarmoud, Ait Sidi Baâzzi, Retnana, Taourirte, Boulaâlam, Talmeste, Tikten, Ahgissi, Marzoug, Mramer, Loukrate, Mzilate et Sekiyate.

Tous les ans, au mois de mars, ces zaouïas organisent le daour des Regraga, un pèlerinage à travers les lieux saints de la région. En une quarantaine de jours, les pèlerins parcourent 460 kilomètres, ponctués de 44 étapes. Le départ se fait traditionnellement le jeudi le plus proche de l’équinoxe de printemps, selon le calendrier agricole (solaire) amazigh, différent du calendrier lunaire islamique. Le daour des Regraga marque la fin de l’hiver, le retour de la saison fertile. Il est accompagné d’un moussem, avec un souk et des festivités.

Au cœur de ce pèlerinage, il y a la fameuse baraka des Sept Saints : les Regraga, porteurs de la baraka de leurs ancêtres, la transmettent aux autres tribus. Dans son livre, Abdelkader Mana, dit « le découvreur des Regraga », développe le concept de « caprification » : les nomades Regraga viennent « féconder » par leur baraka les tribus arabophones de la région Chiadma, pour l’année à venir. (Source)

Pendant le pèlerinage, les habitants de la région viennent solliciter la baraka des Regraga, par des demandes de protection, de fertilité, de santé, de guérison et de succès. En retour, ils font des offrandes de nourriture ou d’argent, ou bien ils hébergent les pèlerins.

La baraka des Regraga aujourd’hui ?

Walid Regragui

Walid Regragui, l’entraîneur de l’équipe nationale de football du Maroc1, qui a brillé à la dernière Coupe du Monde, remporté la Coupe arabe et fini deuxième à domicile à la Coupe d’Afrique des Nations2, est issu de la tribu Regraga. Les succès de la sélection nationale sous sa direction sont-ils le fruit de la baraka des Regraga ?

Pour en savoir plus

Les Regraga sur « Rivages d’Essaouira », le site d’Abdelkader Mana

REGRAGA : SUR LES CHEMINS DE LA BARAKA

Le daour des Regraga au Maroc. Un rite de régénérescence.

Culture, légendes et traditions: il était une fois… le daour des Regraga

Histoire des Regraga

Le pèlerinage printanier aux Sept Saints Regraga

Sept hommes d’ici et d’ailleurs

  1. Cet article a été rédigé avant le remplacement de Walid Regragui par Mohamed Ouahbi comme entraîneur de la sélection nationale marocaine. ↩︎
  2. Cet article a été rédigé avant la décision de la Confédération Africaine de Football de proclamer le Maroc vainqueur de la CAN à la place du Sénégal. ↩︎

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