Les autres villes de Cyrénaïque, Les Grecs en Afrique du Nord

Les autres villes de Cyrénaïque : Euhespérides/Bérénice, la Benghazi antique

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L’histoire antique de Benghazi est souvent négligée, éclipsée par celle de sa prestigieuse voisine, Cyrène. Pourtant, cette ville, qui s’appelait Euhespérides pour les Grecs, puis Bérénice à l’ère romaine, dispose d’une riche histoire antique et de très beaux vestiges archéologiques. Ce patrimoine est aujourd’hui en péril après les années de guerre civile. Dans cet article, nous découvrirons l’histoire antique de Benghazi.

Euhespérides : une cité grecque

Ruines d’Euhespérides
Vase grec retrouvé à Euhespérides

La ville d’Euhespérides a été fondée vers 525 avant notre ère, probablement par des colons grecs originaires de Cyrène et/ou de Barca. La ville antique était située à l’Est de la ville actuelle de Benghazi, sur un terrain élevé en face du cimetière de Sidi Abeid, dans le quartier de Sebkha Es-Selmani.

Euhespérides a été construite au bord d’une lagune qui s’ouvre sur la mer. A l’époque, la lagune était probablement assez profonde pour que de petits vaisseaux puissent y naviguer.

Le nom d’Euhespérides fait référence à la fertilité de la région, ainsi qu’à la mythologie : la ville serait le site du légendaire jardin des Hespérides, où se trouvaient les fameuses pommes d’or. D’autres mythes font de Benghazi le site du Lac Triton, où vivaient les Amazones libyennes (même s’il s’agit plus probablement du Chott el-Jerid, en Tunisie).

Dans l’Antiquité, Euhespérides faisait partie de la Pentapole, une alliance de cinq villes grecques de la région, avec Cyrène, la ville principale, Barca (El-Marj) Taucheira (Tocra) et Balagrae (El-Bayda) (ou Apollonie (Marsa Susa), selon les sources).

La ville d’Euhespérides est mentionnée pour la première fois en 515 : l’historien grec Hérodote, dans son récit de la conquête perse de la Cyrénaïque, mentionne que l’armée perse a avancé « vers l’Ouest jusqu’à Euhespérides ».

Pièce de monnaie d’Euhespérides (Source)

Les premières pièces de monnaie frappées à Euhespérides datent de 480 environ. Elles montrent, côté pile, l’oracle de Delphes, et, côté face, une tige de silphium, une plante de la région, très populaire dans le monde antique pour ses vertus médicales. Ces pièces, distinctes de celles de Cyrène, suggèrent qu’Euhespérides jouissait probablement d’une vaste autonomie.

Pièce de monnaie à l’effigie d’Arcésilas IV de Cyrène

Un autre événement important qui a eu lieu à Euhespérides est la mort du dernier roi de Cyrène, Arcésilas IV. Après avoir remporté la course de chars aux Jeux pythiques de Delphes, en 462, avec un attelage de chevaux libyens, Arcésilas IV a voulu se servir de sa popularité suite à cette victoire pour attirer de nouveaux colons grecs à Euhespérides. Il espérait ainsi se créer un lieu de refuge dont la population lui serait redevable, alors que sa popularité à Cyrène était en déclin. Cette initiative s’est avérée totalement inefficace : après la révolution de 440, Arcésilas IV, renversé du pouvoir, s’est enfui à Euhespérides, mais il a été assassiné à son arrivée dans la ville.

Gylippe de Sparte, le libérateur d’Euhespérides (Source)

Euhespérides, la plus à l’Ouest des grandes villes de Cyrénaïque, était située en territoire hostile, entourée de tribus amazighes qui l’attaquaient régulièrement. L’historien grec Thucydide mentionne que la ville a été assiégée par des tribus libyennes, probablement Nasamones, vers 414. La ville a été délivrée par le général spartiate Gylippe, qui, alors qu’il était en route pour la Sicile, avait été repoussé vers les côtes libyennes par des vents contraires.

Une inscription datant du milieu du 4° Siècle montre que Euhespérides avait une Constitution proche de celle de Cyrène, avec une assemblée de magistrats (éphores) et un conseil d’anciens (gérontes).

En 399, lorsque les Messéniens ont été chassés de leur capitale, Naupacte, par les Spartiates, ils se sont réfugiés à Euhespérides.

En 332, Alexandre le Grand s’empare de l’Egypte. Les Grecs de Cyrénaïque, heureux de voir un roi grec qui aspire à réunir tous les Grecs, se soumettent à lui. Euhespérides, comme le reste de la Cyrénaïque, fait partie de l’Empire d’Alexandre le Grand.

Pièce de monnaie à l’effigie de Thibron

Dans la guerre civile qui a suivi la mort d’Alexandre le Grand, Euhespérides, comme la ville voisine de Barca, soutient la révolte du mercenaire spartiate Thibron, qui cherche à conquérir un Empire en Libye. Thibron est vaincu par Cyrène, avec le soutien des Ptolémée d’Egypte. Ensuite, la Cyrénaïque fera partie de l’Empire des Ptolémée.

Bérénice à l’ère des Ptolémée

Mosaïque de Bérénice II, la reine qui a donné son nom à la ville – Musée grec d’Alexandrie
Pièce d’or à l’effigie de Bérénice II

En 276, Magas de Cyrène se proclame roi de Cyrénaïque. Il règne jusqu’à sa mort, vers 250. Après sa mort, sa fille Bérénice épouse Ptolémée III Evergète. La Cyrénaïque fait de nouveau partie de l’Egypte des Ptolémée, mais avec une large autonomie. Euhespérides est renommée Bérénice, en l’honneur de la nouvelle reine. La ville est également déplacée : la nouvelle ville de Bérénice est située au niveau de l’actuel centre-ville de Benghazi.

La plus célèbre œuvre d’art grecque de la ville date de cette époque : la Vénus de Benghazi, une statue en marbre de la déesse grecque Vénus.

La ville romaine

Mosaïque romaine (Source – Employé avec permission)
Ruines de Bérénice. En arrière-plan : phare de Benghazi

En 105, la Cyrénaïque reprend son indépendance, avec pour roi Ptolémée Apion, le fils de Ptolémée VIII. Lorsque celui-ci meurt sans héritier, en 96, son Royaume est légué à Rome.

Bérénice continue à prospérer à l’ère romaine. Au 3° Siècle, elle est même devenue la plus grande ville de Cyrénaïque, devant Cyrène. De l’époque romaine, la ville a gardé de nouvelles infrastructures, des termes (bains publics) et plusieurs édifices avec de belles mosaïques.

La Cyrénaïque est la première région d’Afrique du Nord où le christianisme s’est propagé et contient aujourd’hui certaines des ruines d’églises chrétiennes antiques les mieux conservées d’Afrique du Nord. Bérénice est devenue un important centre chrétien. Le premier évêque connu de Bérénice est Ammon, à qui l’évêque d’Alexandrie a écrit une lettre vers 260. La ville avait aussi une communauté juive. Contrairement à ceux de Cyrène, les Juifs de Benghazi étaient gouvernés par leur propre archon, lui-même juif.

Statue romaine retrouvée à Benghazi en 1693, exposée au Château de Versailles, en France (Source)

Après la conquête vandale de la Libye, Bérénice est largement détruite par les Vandales. La ville est reconstruite par l’Empereur Justinien après la reconquête byzantine. La Cyrénaïque est ensuite rattachée à la province byzantine d’Egypte.

Pendant les dernières décennies avant l’arrivée des Arabes, les villes de Cyrénaïque sont largement laissées à elles-mêmes face aux révoltes amazighes récurrentes. Au moment de la conquête arabe de 642, Bérénice n’est plus qu’un village insignifiant au milieu de ruines magnifiques. Les Arabes l’appellent Berniq (برنيق).

De Berniq à Benghazi

Première mention du nom de Benghazi (sous la forme Marsa Bani Ghazi), par Ibn Abd al-Zahir

Quelle est l’origine du nom de Benghazi ? On peut lire sur Wikipedia que « le nom de Marsa Ibn Ghazi (مرسى ابن غازي, port d’Ibn Ghazi) apparaît sur des cartes du 16° Siècle ». En réalité, le premier à mentionner ce nom est Ibn Abd al-Zahir, un historien égyptien du 13° Siècle, qui parle de Marsa Bani Ghazi (مرسى بني غازي, port des fils de Ghazi, au pluriel). En arabe, غازي (Ghazi) signifie « guerrier » ou « conquérant ». Il s’agit d’un titre donné surtout aux guerriers musulmans qui combattent les non-musulmans.

Le chercheur libyen Ghalb Elfituri a découvert qu’une famille originaire de Fès, au Maroc, s’est installée à Benghazi en 1125, pour protéger les côtes libyennes contre de possibles attaques de navires byzantins. Les Bani Ghazi étaient probablement les hommes de cette famille, après qui la ville a été nommée. En savoir plus (lien en arabe)

Conclusion

Lupa Capitolina : statue en bronze de l’époque coloniale, volée dans les années 1970, puis retrouvée à Benghazi en 2023

Aujourd’hui, le patrimoine antique de Benghazi, comme son patrimoine historique plus récent, est menacé : beaucoup de vestiges historiques ont été détruits et pillés pendant les années de guerre civile. La perte de ce patrimoine serait une perte inestimable pour la Libye. Heureusement, le Département de Surveillance des Antiquités de Benghazi travaille à le préserver.

Cet album photos Facebook, que nous partageons avec la permission de l’auteur, Ghalb Elfituri, contient des images de l’ancienne ville grecque d’Euhespérides.

Cet album photos Facebook, que nous partageons avec la permission de l’auteur, Maher Algzeri, contient des images de l’ancienne ville romaine de Bérénice.

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